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Comment la 3D donne le vertige au cinéma

Photo tirée du film «The Walk», de Robert Zemeckis | Sony Pictures Releasing France

Photo tirée du film «The Walk», de Robert Zemeckis | Sony Pictures Releasing France

Le cinéma a depuis toujours exploité et fait vivre cette phobie du vide. L’apparition de la 3D a rebattu les cartes.

«Le vertige, c’est la peur du vide. Et quoi de plus jouissif que de l’expérimenter tout en étant confortablement installé dans une salle obscure?» se demande très justement Benjamin Clavel, auteur du documentaire remarqué L’architecture du vertige, diffusé en janvier dernier sur la chaîne Ciné+ Classic. Ressentir, trembler, vibrer, éprouver: voilà ce que la plupart des spectateurs recherchent au moment de se faire une toile. Ceux qui ont découvert La Sortie de l’usine Lumière à Lyon en 1895 au Salon indien du Grand Café ont certainement été les premiers à goûter à la force du cinéma et de ses images. En témoigne leur réaction au moment où le personnel immortalisé par Louis Lumière se rapproche de la caméra. Rires, détournements des regards. L’impression que les ouvriers vont briser l’écran et rejoindre le réel. La quintessence de l’expérience de la salle est déjà là.

Parmi les innombrables sensations espérées, attendues ou rêvées par le public, il en est donc une qui caracole en bonne position: le vertige. Ce délicieux moment où le front s’emperle et les mains deviennent moites. «Le jeu sur le vertige répond principalement à une attente: “se faire peur”, poursuit Clavel. Le cinéma a cette capacité de mettre en images et en sons des sensations qui, avant lui, n’avaient que des représentations partielles; notamment, les rêves et les cauchemars. Or, une de nos plus fréquentes appréhensions, métaphore de toutes les craintes, est justement celle de tomber, celle de notre propre chute.» Au fil de son histoire, le cinéma a ainsi exploité et fait vivre cette phobie (quasi) collective, grâce à des auteurs qui ont rivalisé de créativité et d’intelligence. Jusqu’à l’apparition récente de la 3D. Laquelle a quelque peu rebattu les cartes et contribué à en faire un argument commercial.

«Je ne sais pas si le vertige est devenu un outil marketing, se défend Stéphane Huard, directeur général d’Universal Pictures France. Je dirais plutôt que la recherche de sensations vertige inclus trouve de nouvelles opportunités avec la 3D, les écrans larges, le son amélioré. Everest de Baltazar Kormákur, que nous avons distribué, a par exemple vocation à raconter des faits réels. [Il s’agit là du récit de deux expéditions menées en 1996 et endeuillées par la mort de plusieurs aventuriers, ndlr]. Le relief permet dans ce cas de vivre les choses au plus près. Lorsque le spectateur ressent le vertige, il vit une expérience qui le marque encore plus qu’une simple histoire d’aventure.» Pour surfer sur cette tendance et à la demande de son réalisateur, Everest est uniquement sorti en 3D durant ses deux premières semaines d’exploitation hexagonale. Telle était la condition sine qua non soumise aux exploitants ayant choisi de le programmer.

Mantra technologique de l’estomac noué

À l’instar du fameux «inspiré d’une histoire vraie», devenue une sorte de mantra pour une myriade de productions horrifiques, il semble pourtant assez net qu’un «vous allez avoir la nausée», dûment écrit ou simplement suggéré dans une bande-annonce aux plongées aguicheuses, revêt un rayonnement pécuniaire. Les mentions susnommées agissent en effet comme une forme de garantie pour les spectateurs, les persuadant que le jeu en vaut la chandelle, que le trip sera concluant. Et sont parfois étayées par des événements gonflant considérablement les attentes des uns et des autres. Dernier exemple en date: un tweet sur The Walk, de Robert Zemeckis, en salle depuis le 28 octobre, émanant de Mark Harris, journaliste à Entertainment Weekly. Lequel confiait que plusieurs spectateurs avaient vomi à l’issue de la projection dudit film. Des estomacs noués, des tournis et des fourmillements plus tard, voilà qu’un petit buzz opère. A défaut de transformer l’œuvre en succès, ces épisodes attisent indubitablement la curiosité et apportent une lumière supplémentaire au labeur.

La technique de la conversion 3D est un procédé incroyable car on peut sculpter la profondeur pour aider le public à ressentir l’émotion particulière voulue par le réalisateur

Kevin Baillie, le superviseur des effets visuels pour The Walk

Pour rappel, l’excellent The Walk raconte un pan du destin hors normes du funambule Philippe Petit, connu pour avoir notamment marché sur un fil tendu entre les tours jumelles du World Trade Center en 1974. Ce divertissement de haute qualité a été tourné en 2D puis converti en 3D. Kevin Baillie, le superviseur des effets visuels, commente: «Si la technique de la conversion 3D était encore critiquée il y a quelque temps, aujourd’hui, je ne me verrais plus faire un film autrement. C’est un procédé incroyable qui, à mon sens, rend encore mieux qu’un film tourné avec deux caméras car on peut sculpter la profondeur pour aider le public à ressentir l’émotion particulière voulue par le réalisateur.» Séduit par de telles promesses technologiques et ivre de sensations fortes, le spectateur aguerri préférera généralement –sans grande surprise– payer son ticket plutôt qu’attendre une sortie en VOD ou en DVD/Blu-Ray.

Là réside précisément l’une des grandes forces de l’argument «vertige» à l’ère des lunettes tridimensionnelles. Persuader tout cinéphage que l’expérimentation devient caduque à l’instant même où on choisit de la vivre ailleurs qu’en salle. À sa sortie en 2013, Gravity, la merveille SF d’Alfonso Cuaron, avait fait naître ces mêmes considérations, au point d’obtenir une ressortie outre-Atlantique avant les Oscars. En substance, le message subliminal envoyé peut être traduit comme suit: «Quel dommage/sacrilège pour tous ceux qui se contenteront de la diffusion télévisée!»

«Dans l’histoire du cinéma, il y a eu mille et une évolutions techniques et elles ont toujours été un argument commercial, précise Benjamin Clavel. Ce sont souvent les studios, rarement les créateurs, qui, pour attirer toujours plus de public dans les salles –ou ne pas perdre le public existant– recherchent de nouveaux “gadgets”. Le cinéma est un art populaire indissociable de la technologie, il faut donc accepter ce paradigme. La 3D fait partie de ces arguments marketing parfois fallacieux. Pour autant, à quoi bon la rejeter en bloc?»

Délicieuse grammaire cinématographique

Des questions se posent néanmoins… La construction du vertige, avec la merveilleuse profondeur désormais offerte par la 3D, aurait-elle perdu de son prestige? Pour l’évoquer, les réalisateurs deviendraient-ils plus paresseux? moins inventifs? «Il en va de la 3D comme des autres effets spéciaux et progrès technologiques. Quand ils apparaissent et que les spectateurs ne sont pas encore lassés, ils peuvent être le refuge des sans-talents, explique Philippe Rouyer, critique pour la revue Positif et dans l’émission Le Cercle sur Canal+. Mais au bout d’un moment, soit l’effet est dépassé par une nouvelle invention, soit cela n’intéresse plus personne. Attention en tout cas au discours catastrophistes. Déjà, à l’apparition du parlant, certains pronostiquaient que c’était la facilité et que ça marquerait la fin de la créativité cinématographique.»

Benjamin Clavel, spécialiste du cinéma d’Hitchcock et de sa géographie, considère que les façons de créer et susciter du vertige, en relief ou non, sont toutefois les mêmes. «L’essentiel se passe dans le cadrage, le hors champ, le montage, la profondeur de champ, la spatialisation sonore, insiste-t-il. Il est certain que la 3D a une qualité immersive qui vous intègre davantage dans l’action. Mais, il faut toujours être créatif pour donner l’illusion du vertige, qui est surtout psychologique. Inutile d’être à 400 mètres de hauteur: un pied qui glisse sur un toit de maison suffit. Tout dépend de ce qui attend le personnage en bas…»

Il faut toujours être créatif pour donner l’illusion du vertige, qui est surtout psychologique. Inutile d’être à 400 mètres de hauteur. Tout dépend de ce qui attend le personnage en bas

Benjamin Clavel, auteur du documentaire L’architecture du vertige

Il n’empêche que quelque chose de noble paraît s’être perdu en cours de route. Certains nostalgiques en viendront à regretter les prouesses d’antan, faites par des artisans du rêve, Hitchcock en tête. Lequel a utilisé pour la première fois le travelling compensé, consistant à opérer simultanément un zoom arrière et un travelling avant (sans que le sujet filmé ne change de taille), dans son chef-d’œuvre Sueurs Froides en 1958. Impossible d’oublier ces moments où le personnage de Scottie, incarné par James Stewart, regarde une rue en contrebas ou le bas d’une cage d’escalier. Le cinéaste britannique a par ailleurs su jouer sur les formes et les hauts monuments, parfois distordus, altérés, pour faire tourner les têtes de ses aficionados. Et testé la 3D avec Le Crime était presque parfait. «Il aimait justement la part de technologie que possède le cinéma et a exploré les limites du médium à son époque –exemple avec le [faux] plan-séquence de La Corde, explique Clavel. De plus, les tournages ne l’intéressaient guère et il aurait sûrement trouvé son compte à travailler en studio avec des acteurs de synthèse!»

La maestro n’est bien évidemment pas le seul à avoir fait du vertige un délice cinématographique. Comme nous le rappelle Philippe Rouyer: «Il faudrait citer aussi Kubrick et sa manière novatrice de filmer l’espace dans 2001. Sur grand écran, cela reste toujours très spectaculaire. Et De Palma dans ses travellings à la verticale et ses bidouillages de toute sorte dès ses thrillers des années 1970. Avant eux, il y avait eu Abel Gance et ses essais sur triple écran dans son Napoléon en 1927! La liste serait trop longue. Dès les débuts du muet Georges Méliès et certains travellings des opérateurs Lumière, les cinéastes ont essayé de créer cette sensation de vertige. Ceux qui y sont le mieux parvenus sont ceux qui ont su rehausser leur approche technique par une ambition esthétique dans le propos et la mise en scène.» Une chose est sûre: l’expérience du vertige a su s’imposer durablement dans l’esprit des cinéphiles et fait partie intégrante de la grammaire cinématographique. Aux cinéastes d’aujourd’hui et de demain de la choyer, de la soigner, de l’enjoliver sans jamais tomber bêtement dans le piège de l’attraction foraine. «Le vertige et le cinéma ont toujours fait bon ménage car, entre l’appel du vide et l’invitation à entrer dans le monde projeté sur l’écran, il y a beaucoup de points communs», conclut Rouyer.

Correction: Une première version du papier ne précisait pas que Hitchcock s'était lui-même essayé à la 3D.

 

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