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Comment j’ai pris 10 kilos à Clichy-sous-Bois

Diverses photos Instagram prises par les deux journalistes lors de leur année clichoise. Crédit: Joséphine Lebard et Bahar Makooi.

Diverses photos Instagram prises par les deux journalistes lors de leur année clichoise. Crédit: Joséphine Lebard et Bahar Makooi.

Un abécédaire subjectif de la gastronomie banlieusarde, extrait de l'ouvrage «Une année à Clichy, la ville qui rêvait qu'on l'oublie», de Joséphine Lebard et Bahar Makooi.

A l’occasion des dix ans des évènements de Clichy-sous-Bois, qui ont duré du 27 octobre au 17 novembre 2005, notre consoeur Bahar Makooi, collaboratrice de Slate, publie avec Joséphine Lebard Une année à Clichy. La ville qui rêvait qu’on l’oublie. Un livre qui nous ramène sur les lieux où ont péri les deux adolescents Zyed Benna et Bouna Traoré et nous fait entrer dans le quotidien des habitants –leurs conversations, leurs galères de transport et de logement mais aussi leurs chaleureuses scènes de partage. On y croise au petit matin en bus une «France qui s'est levée tôt ou n'a pas dormi», fatiguée par les ménages accomplis avant que d’autres employés n’arrivent dans les bureaux. Et on la retrouve plus loin, en cercle, riant de bon coeur dans un atelier de couture. Nous vous présentons ici un chapitre du livre sur la nourriture, sous forme d'abécédaire, qui regorge d'anecdotes drôles et surprenantes. A.L.

Addition

Ce n’est pas faute d’avoir essayé, pourtant. Mais nous n’avons jamais réussi à en régler une seule durant notre année de reportages à Clichy. M. Bellahcene nous offre plusieurs tournées de thé à la menthe et refuse catégoriquement que nous nous approchions seulement du comptoir. M. G., malgré une interview plutôt tendue, règle les boissons au McDo. Mariam prend la note au salon de thé Ela et développe une surdité subite quand nous lui rappelons qu’il était convenu que nous l’invitions. Notre éditeur peut être fier de nous. Nous n’avons pas eu l’occasion d’exploser le poste «notes de frais», sinon en tickets de bus.

BFMTV

La chaîne de référence dans la plupart des restaurants clichois. On mange un kebab ou un hummer (voir Concessionnaire) l’œil rivé sur le rythme effréné du monde. BFMTV (ou «Tivi» parfois) fait rebondir les conversations ou pallie un déjeuner en solitaire. Certains établissements lui préfèrent les kilomètres de clips déversés par MTV. Plus que les images de chanteurs de R’n’B secondés par des escadrilles de mannequins, les messages diffusés au bas de l’écran et envoyés par les téléspectateurs ont un pouvoir hypnotique: «Pour mon bb d’amour. Love. Tatiana.» Ou un niveau orthographique à faire péter un câble à Bernard Pivot: «À ma kouzine ke je kiff tro! Tro hate des vacances à Sanary!!!!! Lucie.»

 

 

Boursin

Quand j’étais petite, c’était ma pub préférée: on y voyait un homme en smoking dévorer impassiblement une tartine de Boursin alors que son appartement s’effondrait. «Du pain, du vin, du Boursin. Je vais bien», annonçait la voix off. Est-ce pour cela que le fromage industriel a une telle cote dans certains restaurants de Clichy? Les effets rassérénants du Boursin y sont en tout cas connus. Dans son restaurant des Marronniers, Ticho (voir Ticho) propose un «menu Boursin» à 7,50 euros: un sandwich crème / escalope de dinde / champignons / Boursin, avec frites et boisson 33 cl incluses. Dans l’un des bars du centre commercial Anatole-France, on peut commander un Chicken Boursin. Pour le vin, en revanche, il faudra repasser. Aucun de ces deux établissements n’en sert.

Chips

Le goûter comme marqueur social. L’idée pourrait faire sourire. Et pourtant, quand on se promène dans les rues de Clichy, on se rend compte que cela a du sens. Ici, au goûter, les fratries se partagent de gros paquets de Curly ou de chips. On boit des bidons de Sunny Delight ou du Capri Sun: des boissons qui cachent sucre et gras sous des noms ensoleillés. Le Sunny Delight compte seulement 5% de jus de fruits dans sa composition et 7,9 g de sucre pour 100 ml. Le Capri Sun affiche 10% de jus de fruits et 8,9 g de sucre pour 100 ml.

À Clichy, comme dans d’autres banlieues populaires, il s’agit d’acheter en quantité suffisante avec un budget restreint. En 2011, le Dr Hervé Le Clésiau, diabétologue œuvrant sur le territoire, confiait au journal de la ville de Saint-Denis son inquiétude quant à la consommation de riz sur le département –«jusqu’à 500 grammes par jour et par personne»– et d’huile –«jusqu’à douze litres par mois dans une famille». La Seine-Saint-Denis concentre le plus fort taux d’obésité du territoire hexagonal: selon l’Agence régionale de santé (ARS), il atteint 23% là où la moyenne francilienne est de 15%. Les Pages jaunes ne recensent aucun diététicien ou nutritionniste à Clichy-sous-Bois.

 

Concessionnaire

À Clichy, les noms de menu ont parfois des noms de voitures de luxe. Le menu Porsche (burger / frites / boisson) coûte 6 euros. On peut lui préférer un menu Espace, mais ça vend moins du rêve (ou alors c’est celui du daron du début des années 2000…). Évidemment, reste le Hummer, qui met tous les gastronomes des quartiers d’accord –un sandwich pain de mie / fromage / steak, et autant d’étages que nécessaire–, et se taille la part du lion. Il fait bosser les maxillaires tant ses couches successives réclament de souplesse buccale pour l’enfourner.

Croissant

Ramzi l’a mauvaise. Sa boulangerie jouxte le café qui a brûlé la nuit dernière. Ça ne s’invente pas, le troquet s’appelait Le Chat noir. En attendant, la zone a été sécurisée et Ramzi ne peut pas ouvrir son commerce. Il ne sait pas combien de jours cela va durer. Déjà que les temps sont durs… «Les gens, ils achètent une baguette de pain, voire une demi… Mais les pâtisseries, les gâteaux, ce qui permet de faire un peu plus de bénéfices, ça, ça ne marche plus autant qu’avant…»

Il faut bien gagner son pain, justement. Plus ou moins honnêtement. Certains l’arrachent de la bouche, comme ceux qui ont braqué la boulangerie de la cité de la Pama. Pour 200 euros dans la caisse. D’autres mangent leur pain blanc à la sauce discount: à La Baraka, on facture les quatre pains au chocolat 2,10 euros, moitié moins que le tarif ordinaire. En boutique, depuis des années, les pains à la semoule côtoient la baguette tradition. Les makrouts voisinent avec les religieuses. En cela, Clichy est précurseur. Depuis quelques années, en île-de-France, de nombreuses boulangeries sont reprises par des artisans originaires du Maghreb, plus précisément de la région de Tataouine, en Tunisie. Ici, cela fait longtemps que la boulangerie assume le mariage mixte.

 


Dalleux

Le dalleux, est-ce celui qui a la dalle ou bien celui qui zone sur la dalle de béton devant la cité? Bahar l’emploie selon la première définition, je lui préfère la seconde. Si l’on en croit notre copine Aurore Vincenti, auteure d’une chronique sur l’argot sur France Inter, c’est Bahar qui a raison. «À l’origine, “avoir la dalle” signifie avoir soif et non faim», explique-t-elle. L’expression a dérivé, désignant aujourd’hui celui qui a faim, avec son substantif, assez péjoratif, de «dalleux». Mauvaise perdante, je décrète que mon usage du mot est aussi valable. Après tout, sur la dalle, on partage tout, à commencer par la nourriture. Il suffit de regarder le Vine diffusée sur le groupe Facebook «Tu sais que tu as vécu à Clichy/Montfermeil quand…»: le vineur Sambich l’a intitulée «Quand je rentre à la cité avec un grec». On voit le jeune garçon regagner son quartier avec l’emballage caractéristique des fameux sandwichs. Soudain, surgissent de derrière une voiture un énorme Noir aux seins bloblotants et son complice qui le prennent en chasse. À Clichy, on ne mange pas dans son coin, on met en commun. C’est autant la prise en compte d’une réalité économique que le plaisir du partage.

Eau minérale

À Clichy, les bouteilles de Cristaline sont vendues colorées: bleues, vertes ou jaunes. On leur a ajouté du sirop. C’est le sirop à la clichoise, à boire au goulot, accompagné d’un kebab.

Fait maison

Entre deux rendez-vous, Bahar fait un stop chez Ela, le supermarché du Chêne-Pointu. Elle tombe en arrêt devant un sachet de mantis, des raviolis turcs fourrés aux pois chiches et à l’agneau. «La photo donnait trop envie», me raconte-t-elle. Alors qu’elle s’apprête à faire main basse dessus, elle se fait gourmander par deux mamans turques: «Tu vas pas acheter ça! C’est dégueulasse! Il faut en manger des maison!» Bahar leur explique qu’elle ne sait pas les cuisiner. Les deux mamans lui glissent le numéro d’Aïcha: «Tu lui passes commande et tu vas les chercher.»


Gözleme

«Attends, je voudrais goûter ça…» À la fête de l’école turque, Bahar voudrait poser des questions aux parents. Je préférerais aller d’abord à la rencontre des gözleme proposés par les mamans. Assises en groupe, elles étalent la pâte et la garnissent sous nos yeux d’épinards et de feta ou de viande hachée et de sauce à la tomate qui servent de base à ces galettes ensuite chauffées à la poêle. «C’est pas trop pimenté? demandé-je, ayant une résistance quasi nulle à tout ce qui est épicé. –Mais noooooon!», me rassure la maman. J’enfourne ma galette et sens immédiatement le rouge me monter aux joues. «C’était un peu pimenté, non? s’enquiert Bahar. –Mais nooon…», dis-je en mastiquant, le feu au creux de l’estomac.

Graillon

Quelles sont les odeurs de Clichy? Celle de l’humus de la forêt, celle de l’herbe fraîchement coupée quand les employés municipaux passent la tondeuse sur la grande pelouse à côté de la mairie. Et puis, il y a celle du graillon. Des effluves nous parviennent du Chicken Spot, diffusés dans la rue par le système d’aération du restaurant. Le même parfum nous saisit quand nous passons dire bonjour à soeur Léa, qui anime l’atelier cuisine du Secours catholique. Partout, cela frit, rissole, dore, et le bruit de l’huile dans les poêles ainsi que celui des hottes qui fonctionnent à plein régime rendent les conversations épiques. Quand nous quittons la pièce, nos vêtements sentent la friture. Il nous faudra plusieurs heures avant que l’odeur disparaisse, dissipant les vapeurs de notre excursion clichoise.

Gaspi

C’est à Clichy que j’ai pris l’habitude de demander des doggy bags. Ici, tout le monde le fait. Même une poignée de frites froides dans une assiette, on ne la jette pas, ça ne se fait pas. J’ai pris l’habitude de revenir avec, dans un sac plastique, les restes de mon repas de midi: quelques böreks au fromage, un reste de soupe de lentilles. Mon fils trouve cette nouvelle manie formidable. Quand je reviens de Clichy sans rien à grignoter, il trouve ça suspect…

Indigestion

Nathan n’avait pas envie de retourner dans ce kebab. La dernière fois, son passage lui avait valu une indigestion, l’obligeant à rater les cours l’après-midi. Oui mais voilà, c’est l’établissement le plus proche de son collège et on a peu de temps pour déjeuner. Le resto propose un sandwich nommé «L’Atlantique». Pour 6 euros, il entasse entre deux morceaux de pain une merguez, un steak haché, un œuf sur le plat, un demi-cordon bleu et quelques feuilles de salade pour la bonne marche du transit. «Nathan, ne nous dis pas que c’est ce que tu as mangé l’autre jour…» Évidemment, si.


McDo

«C’est trop bien à Clichy parce que, ma mère, quand elle y est, elle va tout le temps au McDo…» C’est ainsi que mon fils résume ma vie professionnelle à ses copains d’école. Ce n’est pas tout à fait vrai mais pas tout à fait faux non plus. Situé à un carrefour face au commissariat et au collège Romain-Rolland, le fast-food constitue un des centres névralgiques de la ville. Certains s’en désoleront. Mais il faut bien admettre qu’avec ses banquettes façon diner américain, sa déco colorée, sa terrasse et son service à table, le lieu n’est pas désagréable, si on omet de passer par les toilettes avec crottes de nez collées au mur, squelettes de cigarettes par terre témoignant d’un petit roulage de joint en loucedé et sol souvent inondé.

Quand nous tâtonnions encore à Clichy, le McDo jouait le rôle de repaire pour nos rendez-vous et de repère: un Big Mac ou une grande frite, ce sont les mêmes partout. J’ai même pris le temps d’initier Bahar aux joies du McFlurry. À Clichy, on déjeune tôt. L’heure de pointe se situe entre midi et midi et demi. À partir de 13 heures, il y a déjà moins de monde dans le restaurant. Les mamans viennent s’y retrouver entre copines pendant que les enfants chahutent dans l’aire de jeux. Les ados du collège partagent un Coca à quatre et squattent la grande table un peu à l’écart (mais à côté des toilettes, on ne peut pas tout avoir…). 

C’est aussi là que les amoureux se retrouvent: ils s’asseyent sur la même banquette, la garçon passe un bras protecteur autour des épaules de la fille. Le couple est souvent accompagné du «copain sac à main»: le rigolo, moins beau que son pote, un peu bouboule. Celui qui divertit l’heureux couple de ses blagues. Les chaperonne aussi, un peu? Peut-être cela relève-t-il de nos projections… Car il est compliqué de parler d’amour à Clichy. Le sujet ne s’expose pas entre deux Chicken McNuggets, encore moins à deux filles débarquées de nulle part et qui seraient fichues de raconter vos histoires perso dans un bouquin. Mireille, Nathan et Cissé, trois collégiens de Romain-Rolland que nous retrouvons fréquemment ici pour le déjeuner, l’ont bien compris. Ils nous racontent leur enfance à La Forestière, la cité toute proche aujourd’hui quasiment détruite. Ils nous parlent du projet danse auquel ils participent avec leur classe, de l’échéance du brevet. Mais sitôt qu’on aborde la question des amours, ils s’absorbent dans la contemplation de leurs frites comme si quelqu’un les avait chargés d’y recenser les grains de sel. Si on ne peut plus déjeuner tranquille sans se faire cuisiner…

 


Pizza turque

Chez Ela, le salon de thé du centre commercial du Chêne-Pointu, on peut déguster de bonnes pizzas turques. De forme oblongue, elles sont servies sur un plateau en bois et mesurent facilement un mètre de long. La pâte est ultrafine et la garniture se compose d’une sauce tomate, de viande hachée, d’œuf, selon la demande. Précisons que la sauce tomate est pimentée. Avec mon endurance de petite joueuse, mon estomac danse la salsa une bonne partie de l’après-midi.

Tacos

O’Tacos possède un établissement à Aulnay-sous-Bois où les jeunes de Clichy se rendent volontiers. Ce qui fait le mythe de la chaîne: le gigatacos. «Si tu le finis, c’est gratuit!», vante l’enseigne. Effectivement, mieux vaut ne pas être une mijaurée de l’estomac: le jeudi soir, les candidats ont trois heures pour manger le sandwich «de la taille d’un plateau» garni de 2,5 kilos de viande. «Beaucoup ont essayés. Tu peux y arriver. Est-tu prêt?», interroge une vidéo de présentation, prouvant que l’abus de protéines nuit gravement à l’orthographe.

Ticho

Son surnom, il le doit à son premier business: la vente de thés chauds à la criée. Il était capable d’en vendre deux cents en une journée. En vrai, Ticho s’appelle Mustapha. Depuis, il a ouvert un restaurant à Clichy. Il est un des premiers à avoir lancé le concept de livraison à domicile de nuit, histoire d’assommer la fringale qui vient torturer les fêtards à 3 heures du matin: la BAF, la Brigade anti-faim, opère sur le 93 mais aussi le 75 et le 95. Son slogan: «Pas de crédit pour les bandits.» Son truc? Chanter ses menus et ses promos. Sur Dailymotion, un client a mis en ligne un enregistrement: le chant de Ticho ressemble à un yodel tyrolien…

Yaourt salé

Alors que je discutais avec l’une des vendeuses de chez Ela de mes relations «abrasives» avec la cuisine turque, celle-ci haussa les épaules: «Mais enfin, c’est normal! Il faut que vous buviez de l’ayran!» Et de m’offrir illico un pot dudit ayran: «C’est une sorte de yaourt salé. Ça tapisse l’estomac et c’est délicieux!» Effectivement, je suis ensuite devenue une véritable addict à l’ayran. C’est Erdogan qui peut être content… En avril 2013, rapporte Le Figaro, le Premier ministre turc a déclaré lors d’un congrès d’hommes d’affaires musulmans: «Pour former une génération saine, mon grand-père m’a suggéré l’ayran comme boisson nationale.»

 

 

Yourte

Les AMAP, associations de maintien de l’agriculture paysanne, et le bien-manger ne sont pas l’apanage des bobos. Dans la petite yourte qui jouxte le chapiteau de la Fontaine aux images, l’association 360° Sud gère la sienne de main de maître. Tous les jeudis depuis cinq ans, de 17h à 19h30, c’est distribution de légumes et de fruits produits dans l’Oise.

L’AMAP regroupe une cinquantaine de membres. Les paniers coûtent 7,50 euros ou 15 euros selon la taille. Pour les familles touchant les minima sociaux, un système solidaire a été mis en place, prenant en charge 60% du prix du panier. Il s’appuie sur des subventions de la région, la générosité des autres amapiens et éventuellement le centre communal d’action sociale de la ville. Vingt-quatre familles en bénéficient actuellement.

Le projet n’a rien de la douce utopie. Ou alors c’est un rêve qui a les deux pieds bien ancrés dans le réel. «Il s’agit de faire preuve de solidarité envers des producteurs locaux, explique Lisa Valverde, l’une des responsables de l’association. Mais aussi de démontrer que bien manger ne coûte pas forcément plus cher.» À Clichy, cette profession de foi résonne encore plus fort qu’ailleurs.

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