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Le monde sera-t-il musulman?

A Manille, le 15 janvier 2010. REUTERS/Romeo Ranoco.

A Manille, le 15 janvier 2010. REUTERS/Romeo Ranoco.

Si les projections démographiques annoncent que l'islam va devenir la première religion mondiale aux alentours de 2070, la France va surtout connaître une progression importante des personnes «non affiliées» à une religion.

«Le 21e siècle sera religieux ou bien il ne sera pas.» La fameuse formule attribuée à André Malraux, psalmodiée à travers des générations de copies de philosophie, trouve un retentissement évident au regard de l’affirmation contemporaine des religions. Alors que la modernité triomphante les imaginait régresser, elles s’étendent. À l’horizon du milieu du siècle, le nombre de musulmans dans le monde devrait se rapprocher de celui des chrétiens, pour le dépasser un peu plus tard. Mais avant le sujet de ce croisement des confessions, projeté vers 2070, importe celui des dynamiques à l’œuvre.  

Aux projections démographiques sur l’augmentation de la population mondiale s’ajoutent des projections religieuses sur les évolutions des populations croyantes. On ne saurait dire si l’estimation du volume des populations religieuses décrit précisément celles des croyants ou celles des personnes issues d’une certaine tradition. L’essor de la spiritualité compense le déclin de certains dogmes. Dans d’autres contextes, l’affirmation fondamentaliste prévaut. Il n’empêche, les perspectives générales sont plutôt décapantes, avec une géopolitique des confessions qui voit très significativement progresser l’islam dans le monde, tout en laissant une place très originale à la France.

Fortes inerties

La statistique confessionnelle (qui croit en quoi et avec quelles affiliations?) relève souvent de l’acrobatie. Aux fantasmes des uns répond le déni des autres. Grand remplacement ethnico-religieux d’un côté, vivre-ensemble joyeux et bariolé de l’autre. Afin de se faire une idée raisonnée, au moins sur le plan des croyances déclarées, il existe de la donnée. La revue Futuribles rend compte ponctuellement, depuis des années, des tentatives de mesure des développements religieux dans le monde, avec leurs transformations.

Parmi les quelques sources pour ces analyses prospectives, le Pew Research Center (un célèbre «fact tank» américain, comme il y a des «think tanks») s’est imposé. Le Pew a livré, au printemps dernier, une étude aussi sérieuse que copieuse. Le travail s’appuie sur les données disponibles, aux quatre coins du monde, sur les différentiels de fécondité et de mortalité, les phénomènes migratoires et, opération plus compliquée encore, les conversions d’une religion à l’autre. Ce dernier point constitue la nouveauté technique, avec des évaluations des changements à venir de religion, qu’il s’agisse d’abandons ou de nouvelles adhésions. La méthode est délicate mais l’opération est importante car il faut se défaire d’une vision globalement héréditaire de l’appartenance religieuse.

Informé de ces précisions méthodologiques, on peut se poser la question: à quoi pourrait ressembler la distribution religieuse du monde en 2050? Les chrétiens devraient rester majoritaires. L’islam, dans sa diversité, devrait grossir bien plus vite que toutes les autres grandes religions. Sur la période, le nombre de musulmans (+1,2 milliard) pourrait croître de près de 75%, contre 35% pour les chrétiens (+750 millions) et 34% pour les hindous. A l’horizon 2050, le nombre de musulmans (2,8 milliards, 30% de l’humanité) serait à peu près équivalent à celui des chrétiens (2,9 milliards, 31%). Les inerties étant fortes, ce n’est qu’en 2070 que le nombre de musulmans dépasserait celui des chrétiens.

Les épicentres vont bouger

Géopolitiquement, les épicentres de la chrétienté et de l’islam pourraient bouger. L’Inde restera à majorité hindoue mais on y trouvera, en 2050, la plus grande population musulmane nationale, devant l’Indonésie et le Pakistan. En Europe, les musulmans compteront pour 10% du total de la population. 40% des chrétiens vivront en Afrique subsaharienne. Les bouddhistes resteront concentrés en Asie, avec une communauté stable à environ 500 millions de personnes. Quelques indications portent sur les religions «folkloriques» (croyances animistes africaines, religions aborigènes, cultes très minoritaires), mais celles-ci restent, de toutes les manières, très marginales.

Le croisement, probablement plus tardif que ce que l’on imagine habituellement, des deux trajectoires chrétienne et musulmane, n’est peut-être pas le résultat le plus décapant. Il résulte assez fondamentalement des taux de fécondité actuels –2,5 enfants par femme en moyenne mondiale–, qui vont de 1,6 pour les bouddhistes à 3,1 pour les musulmans en passant par 2,7 pour les chrétiens, 2,4 pour les hindous ou 1,7 pour les «non affiliés». Ces derniers (athées, agnostiques, sans identification religieuse) vont voir leurs rangs gonfler mais ils vont aussi voir leur part relative baisser (de 16% à 13%). Dans quelques rares pays, la progression de la non-affiliation sera la principale caractéristique des transformations. Il en ira ainsi aux Etats-Unis et, singulièrement, en France.

L’ancienne «fille aînée de l’Église» est encore majoritairement (63%) chrétienne en 2010. Comptant 7,5% de musulmans, elle devrait en compter 11% au milieu du siècle. Mais le changement le plus puissant tient du passage de 28% de non-affiliés à 44%. De plus en plus, donc, de non-croyants français dans un monde de plus en plus croyant. Sur une planète qui pourrait devenir à majorité musulmane dans le troisième tiers du siècle, l’exception française sera également religieuse. Les champions du «sécularisme» (comme on traduit en anglais le vocable inconnu de laïcité) auront encore davantage de pain, et peut-être aussi de savon, sur la planche.

Les religions ne sont pas constantes

Reste que tous ces chiffres ne sont que des prévisions, généralement établies en prolongeant les tendances à l’œuvre. Tout ceci ne dessine pas forcément le monde des religions tel qu’il sera exactement. Faire de la prospective, c’est s’intéresser aux projections. C’est aussi imaginer des scénarios contrastés, des ruptures éventuelles. Les religions traitent de transcendance, mais ne sont pas pour autant constantes. Elles évoluent. Si les grandes dynamiques démographiques recomposent assurément le monde, l’avenir des grandes religions conserve de grandes parts d’incertitude.

Pour la France, la tendance est tout de même clairement établie. Le Pew fait référence aux travaux de l’Insee, de l’Ined et de l’Ifop. De ces sources, il ressort que les chrétiens, 40 millions en 2010, ne devraient plus être que 30 millions en France en 2050, dans un pays qui aura tout de même vu sa population augmenter de plus de six millions d’individus. Rappelons que les chiffres procèdent d’une auto-identification, à une tradition ou culture, et non à une adhésion ou à des pratiques. L’intention est sociologique et non théologique.

Avec à l’esprit cette même précision selon laquelle on parle davantage d’une identité auto-déclarée que de coutumes et de rites, la population musulmane vivant actuellement en France est estimée ici à 4,7 millions de personnes, ce qui correspond, grosso modo, à des estimations et extrapolations classiquement rapportées. Vers 2050, le nombre de musulmans –sans que l’on puisse dire ce que sera l’intensité de la pratique– devrait, toujours selon les projections du Pew, atteindre 7,5 millions. Sur la période, les bouddhistes passeraient de 280.000 à 400.000, les hindouistes de 30.000 à 70.000 (notez la précision).

Si la population musulmane devrait donc augmenter de 60%, c’est la population des «non affiliés» qui devrait croître le plus, passant de 18 à 31 millions, soit une augmentation de 72%. Les décimales et chiffrages précis n’ont pas grand intérêt, ce sont les ordres de grandeur qui comptent. Et ils dessinent ici des directions aussi claires qu’originales.

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