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Les cinq plaies de la politique de l'enfant unique

Personnes âgées nourrissant leur arrière-petit-fils dans la province du Zhejiang le 9 janvier 2013. REUTERS/William Hong

Personnes âgées nourrissant leur arrière-petit-fils dans la province du Zhejiang le 9 janvier 2013. REUTERS/William Hong

En plus de juguler la natalité chinoise, ce schéma familial très restrictif et intrusif a fait bien des dégâts.

C'en est donc fini, et bien fini, de la politique de l’enfant unique en Chine. Le Parti communiste vient de publier un communiqué stipulant que tous les couples étaient désormais autorisés à avoir deux enfants. Cette mesure fait suite à un premier assouplissement décidé en 2013 qui permettait aux familles d’engendrer un second enfant si et seulement l’un des deux parents étaient un enfant unique.

Cette politique dénataliste d’une vigueur inconnue jusqu’alors avait été imposée en Chine dans la foulée des mesures de «modernisation» voulues par Deng Xiaoping à la fin des années 1970. Ce schéma très restrictif et intrusif (dans les campagne, les foyers pouvaient cependant enfanter une seconde fois si le premier rejeton était une fille) est apparu comme d’autant plus violent qu’il rompait avec deux traditions distinctes mais très puissantes. 

Tout d’abord, la politique de l’enfant unique contrevenait à la philosophie, plusieurs fois millénaires, de Confucius pour laquelle le cadre familial idéal voyait cohabiter quatre générations sous un même toit. Elle brisait aussi la logique marxiste implantée par Mao dans ces immensités asiatiques. Le Grand Timonier avait exalté les ménages prolifiques et fait la guerre à la contraception en partie au nom de cette idée selon laquelle l’industrialisation amenée par le cours de l’histoire devait conduire le prolétariat à submerger les élites bourgeoises. À noter tout de même que les premières politiques de contrôle des naissances ont été ébauchées sous Mao. 

Malthusienne, soudaine et violente, a contrario de deux cultures très différentes mais se recoupant autour de l’amour des progénitures fournies, la politique de l’enfant unique a entraîné son cortège de conséquences néfastes. Voici les cinq principales.

1.Stérilisations, avortements forcés: quand les autorités voient rouge sang

Dans un pays aussi rural que la Chine, la politique de l’enfant unique a représenté un fléau pour les paysans: elle les privait de bras pour faire tourner l’exploitation. De plus, dans le tissu social chinois, les femmes étaient plutôt destinées à s’occuper plus tard de leur belle famille, et obligeaient à prévoir une case «dot» dans le budget prévisionnel du foyer à plus ou moins longue échéance. 

La politique de l’enfant unique a donc toujours eu du mal à passer auprès des agriculteurs, au point d’être régulièrement contournée ou transgressée. Les autorités locales ont, en réponse, souvent utilisé les pires formes de brutalités pour «rétablir» la situation et réaffirmer la loi. 

Dans un article publié dans le Guardian, l’écrivain dissident chinois Ma Jian raconte les évènements survenus au sud-ouest de la province du Guangxi en 2007. Cette année-là, les autorités locales se sont emparées de 17.000 femmes dans les campagnes, avant de les stériliser de force voire de les faire avorter. Au passage, le pouvoir de la province aurait soutiré 7,8 millions de yuans (plus de 1 millions d’euros) d’amende. À l’unité, l’amende est de 10.000 yuans (près de 1.500 euros, une somme énorme pour un foyer chinois), ce qui a donné lieu à de nombreux cas de corruptions, car certains petits apparatchiks n’ont pas hésité à en jouer. Pas folles les guêpes.

En 2013, le ministère de la Santé chinois avance le nombre de 336 millions d’avortements pratiqués en Chine depuis le début des années 1970, assortis de 196 millions de stérilisations.

2.Dans les campagnes, la Chine n'est pas le pays où l'enfant est roi mais celui où l'enfant est mort

L’article de Ma Jian rapporte aussi un spectacle plus terrible encore: des rivières charriant les cadavres des nourrissons jetés là. Là encore, les filles sont les premières concernées. La pensée confucéenne (on y revient) avait profondément enraciné une vision dégradée de la fille vue comme ontologiquement inférieure au petit garçon. Ajoutée à ces conceptions et traditions, la politique de l’enfant unique ne pouvait que fragiliser la présence des petites filles dans les campagnes. Elle a même ravivé une pratique endémique dans les campagnes: l’infanticide des filles.

Difficile bien sûr, si ce n’est impossible d’évaluer l’ampleur du massacre. Mais celui-ci était en tout cas perceptible dès les premières années de la «modernisation» du pouvoir de Deng Xiao Ping. Ainsi, dans cet encadré de 1983, le Nouvel Obs trace un tableau très sombre de la situation. «On ne compte plus, dans les puits et les rivières, les cadavres de petites filles enfermés dans des sacs de toile lestés d’une pierre», écrit Catherine David.

3.Le grand déséquilibre

Avec la résurgence et l’extension de pareilles pratiques, Il fallait s’y attendre, un problème épineux a fini par émerger. C’est d’ailleurs, la conséquence néfaste de la politique de l’enfant unique et ses travers la plus voyante: les femmes viennent à manquer. 

Le déséquilibre démographique naturel, dans la mesure où il naît quotidiennement plus d’hommes que de femmes dans le monde, a été dramatiquement accentué en Chine. Dans un rapport de la direction générale des politiques externes du Parlement européen, il est établi qu’en 2011, la situation mettait en présence 118 hommes pour 100 femmes en Chine. Bien au-dessus de la moyenne mondiale où les hommes dominent mais par seulement 105 contre 100.

La question du célibat est aujourd’hui une question des plus délicates et angoissantes dans la Chine contemporaine.

4.L'impossible deuil des familles «shidu»

Les foyers contraints de n’élever qu’un enfant ne sont évidemment pas immunisés contre la perte, toujours possible, de celui-ci. Ils semblent même particulièrement vulnérables à cet événement dans la mesure où leur vie conjugale est soumise à l’intransigeance gouvernementale. De plus, lorsque l’enfant disparaît à l'âge adulte, les couples sont le plus souvent incapables de redevenir parents.  

On appelle ces familles endeuillées les familles «shidu» en Chine et on en compte un million dans le pays depuis le lancement de la politique de l’enfant unique. 76.000 s’ajoutent chaque année au nombre de foyers endeuillés.

Leur douleur s’avère souvent insurmontable. Un travailleur social, cité dans cet article de The Telegraph, affirme que 70% des mariages frappés ne survivent pas à la disparition du fruit de leur union. La détresse sentimentale s’accompagne souvent d’une profonde souffrance économique pour les survivants. Les pensions allouées aux familles «shidu», plusieurs fois réévaluées par le gouvernement, sont restées modiques: depuis la fin de l’année 2013, les couples dont la femme est âgé de 49 ans ou plus touchent par personne et par mois 340 Yuan dans les villes (49 euros) et 170 (environ 25 euros) dans les campagnes.

La situation des parents «shidu» généralement méconnue en-dehors des frontières chinoises a cependant bénéficié d’une médiatisation inattendue lors de la mort de jeunes Chinois, souvent enfants uniques, dans des incidents aux répercussions internationales comme le crash du Malaysia Airline en 2014 ou encore l’attentat de Boston en 2013.

5.La vieillesse est un naufrage... surtout en Chine

«La vieillesse est un naufrage» avait coutume de dire le général De Gaulle, et cette citation suscite une résonance plus véridique et douloureuse en Chine après près de quarante ans de politique de l’enfant unique. Avec le phénomène du «shidu», nous avons touché du doigt l’enjeu terrible des soins aux personnes âgés dans cette partie de l’Extrême-Orient. Mais il est plus large encore.

Mao avait déjà affaibli le lien des jeunes envers leurs aînés en dénouant les réseaux de solidarité primaire sur lesquels la civilisation chinoise s’était historiquement bâtie. Dans une société où les enfants avaient un profond respect des anciens et se mettaient à leurs services, Mao avait déclaré que les plus vieilles générations devraient dorénavant s'appuyer sur les bienfaits dispensés par l’État, réputés plus solides. Il avait synthétisé ce nouveau paradigme ainsi: la sécurité apportée par le régime sous la forme d'un emploi stable dans une entreprise d'État ouvrant sur des droits à la retraite serait comme «un bol de riz en fer» offert aux foyers.

Mais la politique de l’enfant unique a, là aussi, largement aggravé les choses en réduisant dangereusement le nombre d’actifs tout en allongeant la liste des personnes âgées, devenues tributaires des autres. Dans cet article du site Atlantico, Jean-François Di Méglio, président de l'institut Asia Centre, avance ainsi qu’en Chine, on trouvera d’ici quelques années une personne dépendante pour un actif. Et l’expert remarque que ce chiffre rappelle le profil de la population japonaise au moment de l’explosion de la bulle spéculative en 1991 et de la crise qui s’en est suivie dans le pays après coup.

Les chantiers qui s’annoncent sous les pas des politiques, des démographes et des décideurs chinois sont assurément immenses. Il se pourrait bien qu’eux aussi aient bientôt besoin de renfort. 

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