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Est-il possible de lire un finaliste du Goncourt en entier dans ce monde rempli de distractions numériques?

Montage photo à partir du tableau Inseparables, circa 1900 | Florence FULLER via Wikimédia License by

Montage photo à partir du tableau Inseparables, circa 1900 | Florence FULLER via Wikimédia License by

Nous avons tenté l'expérience avec les quatre livres de la liste finale du célèbre prix, au péril de notre attention.

Si vraiment «les jeunes» ont désormais du mal à lire, à se concentrer, comment choisissent-ils leurs livres? Combien de temps peuvent-ils passer en librairie penchés sur un ouvrage avant de vérifier que leur téléphone n’a pas de nouveau message, tweet ou email à partager avec eux? Puisque, comme le prétendait Philip Roth dans une interview au Monde en 2013 le nombre «de vrais lecteurs» –c'est-à-dire ceux qui «ne se laissent pas distraire par autre chose», «ne tombent pas dans le piège de la télévision», «ne s'arrêtent pas toutes les cinq minutes pour faire des achats sur le Net ou parler au téléphone»– diminue, comment les «faux lecteurs» choisissent-ils leurs livres? 

Probablement en passant un temps limité à lire les premières pages –avant d'être absorbé par un écran plus lumineux. Disons 15 minutes? Nous avons donc décidé de consacrer 15 minutes à lire chacun des quatre finalistes du Goncourt, pour vérifier si l'un (plusieurs?) des auteurs sélectionnés passent le test de la déconcentration éclaire. 

Les quatre finalistes, choisis par le jury lors de l’avant-dernière délibération au musée du Bardo à Tunis sont:

  • Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai (POL)
     
  • Boussole, de Mathias Enard (Actes Sud)
     
  • Les Prépondérants, Hédi Kaddour (Gallimard)
     
  • Ce pays qui te ressemble, Tobie Nathan (Stock)

En tout, ces quatre romans totalisent 1689 pages. 316 pour le plus mince (Titus n’aimait pas Bérénice) et 536 pour le plus long (Ce pays qui te ressemble), c’est dire le challenge que j'ai affronté. 

Les 15 minutes me donnent juste assez de temps pour rentrer dans chaque œuvre tout en restant fidèle au cliché du «jeune lecteur rapidement distrait». Détail important, je laisse mon téléphone portable à portée de vue, afin de tester ma résistance au bruit d'internet et d’en apprendre un peu plus sur la dépendance qu’il a progressivement provoqué chez moi.

Ne jamais se fier uniquement à la couverture (jamais)

Le premier roman à passer le test de l’attention est Ce pays qui te ressemble, de Tobie Nathan. Premier réflexe, je regarde l’emballage, la couverture et le résumé de l’histoire. Et malheureusement, j’ai l’impression de tenir entre mes mains l’un des innombrables romans à l’eau de rose qui trônent habituellement dans les rayons de chez France Loisirs ou dans l'étagère d'une tante éloignée. Une photo pour la couverture, du rose pour la quatrième, et un résumé qui évoque l’Egypte du roi Farouk, tiraillée entre les religions et où naîtra une passion interdite entre «Zohar l’insoumis» et Masreya, «danseuses aux ruses d’enchanteresse»… Autant dire que, quand j’ai démarré mon minuteur, je cachais mal mon scepticisme.

Mais à ma plus grande surprise, le récit défile sous mes yeux sans trop de difficultés. Il faut dire que la toute première phrase interpelle sans difficulté: Tobie Nathan explique en effet que les «Egyptiens sont des cannibales» car les fèves dont ils raffolent «ressemblent à des fœtus». Bien. Le narrateur, le fameux Zohar, commence son histoire en évoquant la vie de sa mère, Esther, jeune femme de 14 ans mariée trop jeune à l’un de ses cousins, un homme aveugle du nom de Motty. L’écriture est limpide, l’auteur réussit à créer une atmosphère autour de cette mère un peu folle (qui ne sera même pas le personnage principal du roman) en convoquant les mythes et les croyances de cette petite communauté du ghetto juif du Caire.

Seulement voilà, c’était sans compter sur mon smartphone qui, régulièrement va tenter de perturber ma lecture. La plupart du temps, il s’agit de notifications anodines, un message sur Facebook, un e-mail d’interview, etc. Par moments, je me suis même surpris à loucher pour garder le téléphone dans mon champ de vision, et même à zieuter sur l’écran lorsque la lumière au-dessus de ma tête y projetait son reflet, me laissant croire à une nouvelle notification.

Ha, cette fois c’est un push de CNN qui m’annonce que la Chine met fin à sa politique de l’enfant unique.

En tout, j’ai compté neuf coups d’œil insistants vers mon téléphone en quinze minutes, soit autant d’interruptions dans ma lecture, m’obligeant à reprendre une phrase déjà débutée. Résultat, la lecture de Ce pays qui te ressemble était hachée, m’obligeant à faire des allers-retours entre l’Egypte de 1925 et notre Paris moderne. Néanmoins, je ressors plutôt satisfait de ce quart d’heure en compagnie d’Esther. L’auteur, qui est aussi ethnopsychiatre, a réussi à m’accrocher et à me rappeler l’importance du proverbe «ne jugez pas un livre à sa couverture.»

Je ne connais pas Shahram Nazeri, c'est grave?

Avant d’attaquer le deuxième livre, je me saisis de mon téléphone pour regarder sur quelles applications sont réparties les petites bulles rouges de notifications. J’ai même réussi à me retenir de visionner un Snapchat sûrement hilarant. Un collègue, passé-là par hasard, me voit en train d’ouvrir Boussole, le neuvième roman de Mathias Enard, et m’explique qu’on lui en a dit énormément de bien. Mon intérêt pour le livre redouble et je me plonge directement dans la fumée d’opium et les pensées perdues du héros, le musicologue Franz Ritter. De par la passion de celui-ci pour l’Orient, je suis vite décontenancé par les références culturelles que je n’ai pas comme ce «poème de Roumi» chanté par l’iranien Shahram Nazeri. Je réfrène une puissante envie de googler Roumi. 

Ritter divague déjà et évoque l’énigmatique Sarah et une thèse, dont l’auteur va partager près de deux pages bourrées de références que je n’ai toujours pas. Malaise. Je jette un coup d’œil à mon téléphone.

Je lis et je relis certains passages, puis, quand je m’aperçois que je tourne régulièrement ma tête vers mon téléphone pour suivre une conversation avec un groupe d’amis sur Facebook, je décide de sauter complètement le passage sur la thèse. Le récit devient plus fluide, plus intéressant: Ritter raconte ce jour où il s’est rendu à Paris pour assister à la soutenance de Sarah, dont il semble éperdument amoureux. L’intrigue va donc sûrement se nouer autour de ces deux personnages. Après avoir poussé un soupir en arrivant au bout d’une phrase longue de 18 lignes, je me surprends moi-même à apprécier ce récit qui commençait si mal. Même le simple fait de voir le trop rare «point-virgule» faire ici son retour en force me réjouit. Mon téléphone, qui a beau s’agiter, a perdu mon attention. Les quinze minutes s’achèvent vite, dommage, d’autant plus que mon inquiétude grandit quand je lis le titre de mon prochain défi: Titus n’aimait pas Bérénice.

«Racine, c'est le supermarché du chagrin d'amour»

Je ne pense pas être le seul à pouvoir dire que les auteurs classiques comme Corneille ou Racine ont participé malgré eux à un certain rejet des cours de français au collège ou au lycée. C’est pourtant de Jean Racine dont il est question dans ce roman de Nathalie Azoulai. Après m’être accordé une pause pour répondre à un e-mail (important, je tiens à le préciser), je me décide à ouvrir ce livre qui m’inquiète déjà. Bérénice, héroïne de la tragédie éponyme de Racine, est projetée à notre époque, pile au moment où Titus décide de la quitter pour retourner vers sa femme Roma. La jeune femme va alors décider de lire la dizaine de pièces du dramaturge à qui elle doit son malheur pour comprendre ce funeste dénouement et apaiser le chagrin qui la dévaste.

Le principe d’une mise en abyme complexe et de la confrontation d’un personnage et de son auteur éveille ma curiosité, mais au bout d’une dizaine de pages, j’ai déjà regardé de nombreuses fois mon téléphone, certainement influencé par de mauvais souvenirs de collège. D’autant plus que certaines phrases m’irritent et me rappellent les plus préparées des envolées nocturnes de Yann Moix: «Racine, c’est le supermarché du chagrin d’amour»… Et quand la narratrice explique que Bérénice «glisse des hémistiches dans ses textos», ces mots fonctionnent comme déclic et je me retiens avec difficulté de m’emparer de mon smartphone. Titus n’aimait pas Bérénice m’a même complètement perdu lorsque l’auteur change d’époque pour raconter l’enfance de Jean Racine. Je m’interromps pour parler avec un collègue affamé. Il est 13h10, et je suis mal à l’aise face à celui qui remportera peut-être le Goncourt 2015.

 

Mon téléphone n'est jamais loin 

Je me saisi donc du dernier ouvrage, Les Prépondérants d’Hédi Kaddour, avec une certaine lassitude. Pendant une grande partie de mon enfance, les couvertures typiques de Gallimard ont été synonymes pour moi de lectures intellectuelles difficiles d’accès, et il m’a fallu plusieurs années pour oser m’en saisir dans le grand format. Malgré ma bonne volonté, je n'accroche pas aux 25 premières pages que j'ai eu le temps de lire. La promesse de l'histoire, celle du tournage d'un film hollywoodien dans le Maghreb des années 1920, avait de quoi m'attirer. Mais je suis avec détachement la vie de Rania, jeune femme en quête de liberté dans une grande exploitation agricole qu'elle gère à Nahbès, ville imaginaire sous domination française. Les pages défilent, je regarde mon téléphone régulièrement, sans être submergé par l'ennui, mais sans être passionné non plus. Les Prépondérantes a certainement les qualités d'une fresque romanesque comme Autant en emporte les vent, mais ce n'est pas l'incipit qui le dévoilera. 

En refermant ce dernier livre, je tente de comprendre pourquoi ces livres n’ont pas, pour la moitié d’entre eux, provoqué cette passion soudaine qu’évoquent régulièrement les jurys littéraires lors des banquets de remise de prix. Faut-il plus que 15 minutes pour être saisi par une oeuvre? Faut-il ranger son téléphone? Ou ces livres ne sont-ils pas pour moi? Suis-je incapable d'apprécier la bonne littérature recommandée par les prix? Mes goûts pour la littérature sont pourtant éparpillés dans tous les coins des librairies et m’ont aussi bien poussé vers le dernier volet d’Hunger Games que vers le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. 

Je réalise à cet instant que je corresponds à ce portrait dressé par Katy Waldman dans un article publié sur Slate.fr fin 2014. Elle explique le phénomène «d'insécurité du lecteur», à savoir «l’impression de ne pas profiter autant de vos lectures que vous ne le faisiez auparavant» à cause de cet internet soi-disant envahissant et la culpabilité qui en découle forcément.

Tant pis, pour moi l’important est ailleurs. Mon téléphone, cette petite chose qui m’accompagne du matin au soir, se révèle plus utile qu'agaçante.

Plus qu’une source de distraction, il s’agit aussi et surtout d’un indicateur très précis de mon intérêt pour un livre. Bien sûr, il suffirait de le cacher dans un tiroir afin de déconnecter complètement. Mais quand le livre m’ennuie, mon regard se déporte plus facilement vers l’écran. En revanche, si le livre réussit à m’emmener là où il veut, mon smartphone devient un meuble comme un autre et Internet n’existe plus. Responsables des troubles de mon attention ou non, mon téléphone et internet ne m’empêcheront jamais de finir un roman. Pour peu que cette œuvre me passionne un peu plus que les quatre finalistes du Goncourt.

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