Partager cet article

Malgré la violence, le Mexique veut rester un terrain de jeu

Lewis Hamilton lors d'une démonstration de catch à Mexico, le 28 octobre 2015. REUTERS/Henry Romero.

Lewis Hamilton lors d'une démonstration de catch à Mexico, le 28 octobre 2015. REUTERS/Henry Romero.

Premier pays latino-américain à avoir accueilli les Jeux olympiques et à avoir organisé deux Coupes du Monde de football, il reçoit ce week-end le monde rutilant de la Formule 1.

Acapulco Diamante: la zone VIP de la grande station balnéaire du Pacifique, là où se concentrent hôtels grand luxe, plages privées et élégantes villas. Une zone qui accueille, depuis 2001, l'Open du Mexique. Ces dernières années, Rafael Nadal, Maria Sharapova ou David Ferrer y ont sué comme si de rien n'était. Comme si Acapulco n'était pas devenue la deuxième ville la plus dangereuse au monde en 2013, selon le classement réalisé par le Conseil citoyen de la sécurité publique et justice pénale.

De tournoi ATP et WTA 250, l'Open du Mexique a même gagné du galon en 2009, en passant à la catégorie 500. Cette année-là, 30.000 étudiants américains avaient, comme de coutume, envahi le port à l'occasion du Spring Break. L'année suivante, ils n'étaient plus que 500 quand Acapulco faisait une entrée remarquée à la 23e place du classement des villes les plus violentes au monde. Les «gringos» ont fuit, la population locale vit dans la peur, dans une ville qui recense deux morts par jours depuis le début de l'année. Plus de 500 personnes ont été tuées entre janvier et août, mais les stars du tennis continuent de débarquer dans le port célèbre pour ses plongeurs acrobatiques. L'affaire semble si bien marcher qu'Acapulco a décidé de passer, en 2014, de la terre battue au dur pour pouvoir attirer un éventail de joueurs supérieur.

C'est une spécialité mexicaine: être capable d'accueillir les stars du sport dans des environnements ou temps des plus tourmentés. Les Jeux olympiques de 1968, les seuls à ce jour à avoir été organisés en Amérique latine (avant Rio 2016), n'avaient-ils pas ainsi débuté dix jours après une féroce répression contre le mouvement étudiant, connue sous le nom de massacre de Tlatelolco? Chaque année, la gauche mexicaine se remémore le 2 octobre 1968 –les 43 étudiants d'Ayotzinapa ont d'ailleurs disparu, le 26 septembre 2014, après avoir réquisitionné des bus pour participer à la manifestation annuelle à Mexico– mais le monde a surtout retenu les poings levés de Tommie Smith et John Carlos, ou encore les sauts révolutionnaires de Bob Beamon et Dick Fosbury … Pour le gouvernement de l'époque, aucun mouvement social ne devait perturber les JO, cette scène privilégiée pour montrer au monde que le Mexique était entré dans le club des «pays modernes», et attirer ainsi les investisseurs.

Système mafieux

Ce week-end, le Mexique va à nouveau recevoir la crème de la crème du sport à l'occasion du retour de la Formule 1 dans le pays, après vingt-trois ans d'absence. En 2015, les chiffres pourraient pourtant indiquer que le pays du pilote de Force India, Sergio Pérez (neuvième du classement des pilotes), se trouve en conflit: il est le plus violent au monde derrière la Syrie et l'Irak si l'on se réfère au nombre d'homicides. Mais cela n'empêchera pas la nation dirigée par Enrique Peña Nieto d'accueillir le rutilant monde de la F1.

Un évènement idéal pour présenter son profil le plus favorable, pour redonner un peu de brio à sa vitrine lézardée. Pour promouvoir son image, le gouvernement n'a d'ailleurs pas lésiné à la dépense: 210 millions de dollars sur cinq ans, alors que l'époque est aux coupes budgétaires. «La Formule 1 constitue une plateforme de promotion du pays», ne cache d'ailleurs pas Federico Gonzalez, directeur général du Grand Prix, qui devrait être regardé par près de 500 millions de téléspectateurs. 

Accueillir Lewis Hamilton et consorts au Mexique coûte au total 360 millions de dollars sur cinq ans. Une facture réglée par un partenariat public-privé entre l'Etat, la ville de Mexico et CIE (Corporación interamericana de entretenimiento), l'organisateur et promoteur, qui verse 150 millions. Créée il y a 25 ans, cette entreprise règne sur l'organisation de spectacles au Mexique et a étendu ses tentacules dans toute l'Amérique latine. «Le Mexique est un cas à part, explique Eduardo Buscaglia, chercheur à l'université de Columbine. Il s'agit d'un système politico-entrepreunarial basé sur des conflits d'intérêts entre politiciens et entreprises nationales, la plupart oligopolistiques, mais aussi des entreprises étrangères, qui prospèrent grâce à des contrats protégés par le politique.» Buscaglia, auteur d'un ouvrage intitulé Vides de pouvoir au Mexique: comment lutter contre la délinquance organisée?, ajoute qu'«un évènement comme la F1 est protégé, dérivé de ce système mafieux, où des entreprises oligopolistiques règnent et où le libre-marché est une fiction». L'un des plus grands soutien des pilotes mexicains (Sergio Pérez, et Esteban Gutierrez, pilote réserve de Ferrari) est ainsi Telmex, ex-entreprise de télécommunications d'Etat désormais détenue par Carlos Slim, le deuxième homme le plus riche du monde selon Forbes. Une fois dans les mains du magnat mexicain, Telmex a longtemps fonctionné comme un monopole privé. L'entreprise sponsorise aussi le tournoi d'Acapulco.

«Bulles de sécurité»

Premier pays à avoir organisé à deux reprises la Coupe du Monde de football (1970 et 1986, pour laquelle il avait remplacé au pied levé la Colombie), le Mexique a aussi été l'hôte de la version moins de 17 ans du tournoi, en 2011. Les images d'ados-footballeurs arrivés à Mexico, Monterrey ou Guadalajara, escortés par policiers et militaires solidement armés et parfois masqués, avaient alors alarmé. Mais au fur et à mesure que les jours de compétition s'écoulaient, le climat de paranoïa s'était dissipé. Les jeunes footballeurs dormaient dans de beaux hôtels, jouaient dans de très beaux stades et aucun incident grave n'avait été à signaler.

Plus proche de nous, quand la tenue de la Copa América en 2016 aux Etats-Unis a semblé battre de l'aile, le nom du Mexique a été cité comme candidat le plus solide à la reprise de l'évènement. C'est que le pays dispose d'une infrastructure héritage de ce glorieux passé, qui a aussi pu être rénovée grâce à l'investissement des riches propriétaires des meilleurs clubs mexicains (América, Tigres, Rayados, Chivas, Santos, Pachuca  …). Pays du tiers-monde dans ses structures sociales, le Mexique n'en est pas moins la quatorzième puissance économique mondiale et abrite nombre de géants économiques, qui règnent sur l'Amérique latine et disposent de conséquents moyens pour construire des infrastructures aux standards internationaux.

Un rapport publié le 27 octobre par la Banque mondiale considère le Mexique comme le meilleur pays d'Amérique latine pour investir. Le même jour, le secrétariat à la sécurité publique de Mexico a annoncé que près de 5.000 agents seraient déployés pour assurer la sécurité des près de 100.000 spectateurs du Grand Prix à partir du 30 octobre.

Le temps d'un week-end, le Mexique va vouloir montrer au monde qu'il est toujours capable d'organiser de grands évènements, qu'il n'est pas que corps pendus aux ponts et évasions de ses prisons de narcotrafiquants.«L'Etat est capable de créer des bulles de sécurité, estime Buscaglia, mais nous ne sommes plus en 1968, où le Mexique était un État autoritaire vertical. Aujourd'hui, le pouvoir est fragmenté, la main droite ne sait pas ce que fait la main gauche, on ne peut exclure qu'un incident ne survienne.»

Le 19 octobre, un corps pendu à un pont a été retrouvé à Mexico, dans le quartier d'Iztapalapa. Deux jours plus tard, cinq hommes armés ont fait irruption dans un restaurant du quartier bourgeois-bohème de la Roma pour braquer 25 clients. Le maire de Mexico, Miguel Angel Mancera, maintient toutefois la même position, celle de nier l'infiltration de cartels dans la mégalopole. Du Grand prix de Formule 1, il espère, comme le pouvoir central, des retombées positives pour l'industrie touristique, qui génère 8,1% du PIB du pays. Quitte à ce que le moindre incident d'envergure porte un nouveau coup à l'image du troisième pays le plus violent de la planète. Un pays qui veut aussi rester un grand terrain de jeu pour le sport-business...

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte