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«2022, trois ans après la disparition d’internet»

Illustration ©  Margot de Balasy  pour Slate.fr

Illustration © Margot de Balasy pour Slate.fr

Troisième et dernière partie d’une petite histoire consacrée à internet.

11 mars 2022, trois ans après «La Grande Déconnexion»

Tous les matins, après une douche et un petit-déjeuner sommaire, le Grand Linus enfilait ses bottes déjà trop petites et se préparait pour son travail de facteur. À Ny-Ålesund, minuscule village norvégien coupé du monde, situé à 1.200 kilomètres à peine du pôle Nord, seule une trentaine de personnes vivait en permanence, ce qui facilitait la tâche du Grand Linus.

Petite précision: au village, les gens l’appelaient «Grand Linus», mais l’intrépide jeune homme n’avait en réalité que 13 ans. Très vite lassés par les crises à répétition qu’il faisait à chaque fois qu’on l’appelait «petit Linus», les villageois avaient décidé de le responsabiliser avec ce nouveau nom et la mission quotidienne de distribuer le peu de courrier que Ny-Ålesund recevait par avions tous les cinq jours. En général, il n’y avait qu’une ou deux lettres depuis que les scientifiques internationaux avaient abandonné la base située à Ny-Ålesund en même temps que tout espoir de stopper le réchauffement climatique un jour. 

Mais, depuis un peu plus d’un an, Linus devait aussi apporter un exemplaire du New York Times à un vieux monsieur débarqué de nulle part, qui ne quittait que rarement la cabane qu’il occupait en retrait du fjord. Ce qui fascinait le garçon, c’était la lueur bleue qu’il apercevait parfois à travers la fenêtre, et surtout l’absence de neige dans un rayon de dix mètres autour de la cabane. Linus aimait penser que le locataire de la cahute était un vieux monsieur, mais il ne s’agissait là que d’une déduction établie à partir de l’étrange comportement de l’homme. Linus ne l’avait jamais vu en vrai, sans même oser toquer à la porte. Il l’avait même surnommé Norgrim, «celui qui se cache».

En général, il déposait le journal à sa porte et partait se cacher derrière un gros rocher avoisinant, dans l’espoir de l’apercevoir enfin. Sauf qu’à chaque fois le temps passait sans que personne ne sorte de la cabane, et le garçon repartait, laissant le journal dans la neige pour constater sa disparition cinq jours plus tard. Mais ce jour-là était un jour spécial, à en croire l’épaisseur inhabituelle du New York Times. Lassé d’attendre pour rien à chaque fois, Linus décida de déballer le journal et de le lire, en anglais –autant mettre en pratique l’enseignement que lui avaient fourni plusieurs climatologues anglais quelques années plus tôt. Tant pis pour le vieux Norgrim.

En couverture, on pouvait voir la photo d’une femme, son air était triste. Le titre qui accompagnait la photo disait simplement «Trois ans après la Grande Déconnexion, le monde commence à peine à se relever». Toujours sur la une, le rédacteur en chef du journal parlait justement de cette jeune femme, dont Linus avait entendu parler:

«Elle s’appelle Laura Rayan, et vous la détestez. Partout autour de la Terre, vous êtes potentiellement 5 milliards de personnes à maudire son nom en ce moment même. Il y a trois ans jour pour jour, David Web disparaissait de la surface de la planète. Si aujourd’hui encore vous estimez que cette “Grande Déconnexion” a eu lieu à cause de cette jeune femme, vous avez certainement raison. Aujourd’hui, elle a décidé de sortir de son silence, pour nous raconter l’enfer qu’elle vit désormais, sa relation avec Web, et surtout expliquer son geste.

 

La fin de David Web a commencé lors d’une intervention, le 11 mars 2019, dont le but était de provoquer une prise de conscience de ses propres dérives. Laura Rayan était présente ce soir-là pour lui expliquer que, comme 120 millions de signataires à travers le monde, elle avait décidé de le quitter.

 

Mais, contre toute attente, David Web a lui-même coupé ses câbles sous-marins, tout en provoquant une surchauffe dans ses serveurs internes, ne laissant aucune trace derrière lui. Les conséquences ont été immédiates et tragiques un peu partout dans le monde. 50 zettaoctets (cinquante fois 1021 octets) de données ont disparu en une seconde. Hôpitaux, aviation, marchés financiers, sécurité informatique, commerces en ligne… tous ont été affectés d’une façon ou d’une autre. Les citoyens se sont précipités dans les banques afin de retirer leurs économies, effrayés à l’idée que leur argent “virtuel” disparaisse lui aussi. Des millions d’emplois dépendant d’internet ont été supprimés dans les jours qui ont suivi la disparition de David Web.

 

Aujourd’hui, la Silicon Valley n’est plus qu’un cimetière où les enfants viennent jouer avec les Segways des rois déchus du numérique. Les plus gros médias, notamment les radios, ont pu reprendre leur diffusion quarante-huit heures à peine après la Grande Déconnexion, permettant à ceux qui avaient conservé leur télé et leur poste de radio de comprendre un peu mieux l’ampleur de la situation. En revanche, les gouvernements, eux aussi dépassés par le drame, n’ont pas pu empêcher des émeutes d’éclater un peu partout dans les sociétés occidentales, entraînant parfois des drames…»

Linus arrêta sa lecture et tourna la tête, persuadé d’avoir entendu plusieurs bruits stridents. Des cris lointains, ou alors un poste radio mal réglé. Mais la cabane semblait toujours vide, et Ny-Ålesund toujours aussi silencieux, à peine bercé par le fracas de l’air, signe qu’une tempête glaciale approchait et qu’il devrait bientôt rentrer chez lui. Linus reprit néanmoins sa lecture, et décida de sauter quelques lignes, car il savait très bien ce qu’il s’était passé ce jour-là, quand les gens des grandes villes avaient perdu la tête:

«La bonne nouvelle dans cette tragédie (si l’on peut parler ainsi) concerne les grandes oreilles américaines; les services d’espionnage de la NSA et de leurs partenaires sont devenus sourds. Chose paradoxale, Edward Snowden a pu retourner aux États-Unis, libéré des charges qui pesaient contre lui. Accueilli en héros à l’époque, il a annoncé la semaine dernière avoir décidé de se présenter à l’élection…»

Cette fois, Linus sursauta, presque terrifié. Les cris existaient vraiment, ils étaient beaucoup plus forts, et inquiétants. Un troisième bruit sortit d’outre-tombe, un très long bip, qui décida le garçon à partir, sans même prendre le soin de remettre le journal dans sa protection plastique. Tant pis pour Norgrim.

***

À l’intérieur de sa cabane, David Web s’amusait bien. Les jeunes nés après le début des années 2000 ne connaissaient pas le son, pourtant très reconnaissable, de son modem 56k. Seuls quelques hipsters commençaient à en acheter depuis la fameuse soirée de sa disparition, espérant un jour l’entendre à nouveau. 

Maintenant que le gosse était parti, Web pouvait enfin sortir de chez lui.

Après avoir erré pendant deux ans dans les câbles sous-marins à travers le monde, Web avait décidé de sortir la tête de l’eau et d’aller vivre dans un endroit où personne n’irait le chercher. Ny-Ålesund, paumé dans l’Arctique norvégien, était parfait pour cela. Les contacts avec l’extérieur étaient quasi inexistants, et il avait besoin de réfléchir à son avenir. Une sorte de retraite salvatrice pendant laquelle il pourrait enfin s'adonner à l’introspection que Laura lui avait suggérée à l’époque.

Sauf que, au bout d’un an d’intenses réflexions, il n’avait réussi à comprendre qu’une seule chose: il ne s’était jamais autant emmerdé dans sa vie. Impossible de regarder ses vidéos de chaton, ni d’aller troller quelques politiciens sur Twitter, ni même de télécharger en torrent le dernier album de Muse pour aller le détruire sur Spotify. Mon dieu que la vie est chiante sans moi, se répétait-il souvent, grâce au peu d’orgueil qui lui restait. Le New York Times était donc l’une de ses rares distractions –si l’on mettait de côté l’observation du dernier renard arctique du coin, qu’il avait appelé Chipeur. 

«Je ne pensais pas dire ça un jour, mais “What does the fox say” me manque…» avait-il pensé, avant de chasser cette horrible pensée de son serveur. 

Son bonheur fut donc immense quand il découvrit que le journal était plus épais aujourd’hui. La joie ne dura pourtant pas, il comprit assez vite qu’il s’agissait d’un numéro spécial sur les trois ans de sa «disparition». Certains articles revenaient sur la fameuse soirée de l’intervention, avec le témoignage d’un Riplet aux anges. D’autres rappelaient que sa disparition n’avait pas entraîné que des catastrophes, notamment sur le plan économique et politique. Les États-Unis ayant perdu un allié de poids en la personne de David, le rapport de force entre les puissances mondiales semblait plus équilibré désormais, et de nombreux pays du tiers monde en profitaient pour tirer leur épingle du jeu. Web aimait aussi beaucoup ce passage portant sur «l’échange retrouvé» chez les femmes et les hommes:

«Libérés du poids des mails, des notifications, des likes, des tchats, des identités virtuelles, les gens relèvent la tête dans la rue, et se regardent. Et se parlent. Même les parents arrivent à avoir une discussion à table avec leurs enfants. Pour la première fois depuis longtemps, les gens semblent avoir établi une connexion, mais entre eux, pour de vrai.»

Hilare pendant une bonne minute, il retrouva tout son sérieux en tombant sur un article écrit par Laura, et qu’elle lui adressait, au moins indirectement. Après un mea culpa de plusieurs paragraphes, elle prenait le temps d’expliquer sa vision de Web, et le moment où «l’homme s’est vraisemblablement trompé à son sujet»:

«Pendant des années, nous avons programmé David Web pour qu’il ingurgite tout ce que notre monde avait à lui offrir. Aveuglés par la facilité déconcertante qu’il nous offrait et dépassés par sa capacité à digérer nos informations, nous l’avons gavé avec un entonnoir à coup de codes et d’algorithmes pour faciliter son utilisation. Très vite, nous nous sommes affalés sur notre canapé, le laissant nous guider dans ce monde en pleine expansion dont nous avions déjà perdu le contrôle. Certains en ont profité pour le biaiser avec des intérêts politiques, économiques, ou idéologiques.

 

Là a été, à mon sens, notre erreur. Plutôt que de tenter de comprendre son évolution et d’apprendre à maîtriser ses formidables capacités, nous l’avons délaissé, ce qui l’a rendu vulnérable. N’oublions pas que nous avons créé David Web, de la tête aux pieds. Il n’était ni bon, ni mauvais. Il n’était pas mieux avant, et il n’est certainement pas mieux là où il est maintenant. Il reflétait simplement le meilleur et le pire de notre humanité. Le rendre accessible à tous était une nécessité évidente, mais ses détournements ont été violents. Si l’on voulait paraphraser un grand penseur suisse, on pourrait dire sans peine que Web est né bon, mais que c’est la société qui l’a corrompu.

 

Sa disparition est un rappel à l’ordre, David Web n’est pas un acquis. Nous avons tenté de le dompter, puis de le rejeter. Sans succès. Si un jour il décide de revenir nous voir, nous, pauvres mortels, il faudra l’écouter. Surtout s’il organise une petite intervention surprise.»

En finissant l’article de son amie, David Web ne put retenir un sourire. Le premier depuis trois ans.

***

Deux semaines après la publication de l’article dans une centaine de grands quotidiens à travers le monde, Laura Rayan n’osait toujours pas sortir de son appartement, situé dans un quartier de la banlieue de Londres, que l’on ne nommera pas pour des raisons de sécurité. Et pourtant, elle espérait que cela changerait bientôt, au moins pour aller au cinéma. Elle n’avait plus Twitter ou Facebook pour prendre le pouls de l’opinion publique, toujours catastrophique, et pourtant, elle regardait régulièrement son smartphone, qu’elle avait décidé de garder malgré tout. En consultant les rares textos qu’elle recevait, elle aperçut un petit point assez étrange dans la barre de menu de son téléphone. Sans avoir le temps de reconnaître le symbole, son téléphone l’alerta qu’un réseau wifi à proximité était disponible. Face à ce qu’elle pensait être l'erreur d’un téléphone que l’obsolescence programmée aurait dû tuer depuis longtemps, elle décida d’aller vérifier dans ses réglages. À sa plus grande surprise, un réseau était effectivement disponible, et son nom la fit réagir immédiatement:

«CECI_EST_1_INTERVENTION (:»

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