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La «politique du terrain», un mythe en voie d’épuisement

François Hollande au Mont Saint-Michel, le 31 octobre 2015. REUTERS/Stéphane Mahé.

François Hollande au Mont Saint-Michel, le 31 octobre 2015. REUTERS/Stéphane Mahé.

La ficelle des «rencontres» avec les «vraies gens» devient si grosse que son efficacité finit par s'épuiser.

Ne restez pas bêtement enfermé dans votre bureau à piocher vos dossiers! Allez «sur le terrain» à la rencontre des «vrais gens». Cette injonction est presque devenue un lieu commun de l’action et de la communication politiques –les deux étant hélas souvent confondus.

Pendant l’été 2010, Nicolas Sarkozy avait ainsi demandé à Brice Hortefeux, alors ministre de l’Intérieur, d’être «tous les jours sur le terrain et dans les médias». Car, bien évidemment, une présence «sur le terrain» ne saurait avoir de sens sans son écho médiatique.

On conçoit aisément que plus la classe politique se sent coupée du commun des mortels et plus elle ressent la nécessité de mimer sa «proximité» avec ses électeurs. Parfaitement rodée sur le plan technique par des armées de «communicants», la ficelle est pourtant si grosse que son efficacité politique est de plus en plus contestable.

Cirque médiatique

Le cirque médiatique auquel donnent lieu les visites de terrain des présidents, ministres et autres leaders politiques est si grotesque qu’il apparaît désormais même dans les comptes rendus de ces déplacements. Les murs de caméras, les forêts de micros et les cordons de sécurité cassent forcément la mise en scène d’une rencontre sur un pied d’égalité entre le Puissant et les Humbles.

Ces visites millimétrées, méticuleusement préparées par les services de communication, ne peuvent être l’occasion d’échanges sérieux et d’une réelle remontée d’information pour les gouvernants. Flanqué de cinq ministres, François Hollande s'est ainsi rendu, le 29 octobre, à Montigny-lès-Metz (Moselle), pour y visiter le premier des sept centres de service militaire volontaire. Le Républicain Lorrain a évoqué une «visite express». Gageons que le président n’en a pas appris plus sur le sujet que s’il avait tranquillement reçu dans son bureau quelques praticiens de la chose.

Mieux, ce déplacement a été l’occasion de mettre en scène une charmante discussion entre le convivial président et Lucette Brochet, infirmière retraitée. L’image de ce café pris en toute simplicité à Vandoeuvre-lès-Nancy (Moselle) était très belle. Mais complètement manipulée. Tout avait été organisé par l’Elysée en complicité avec la mairie. Pire, la pauvre Lucette a confié après coup qu’on lui avait ordonné de taire, face au chef de l’Etat, ce qu’elle avait sur le coeur: «Je voulais dire qu'il s'occupait beaucoup d'immigrés et pas beaucoup des clochards qui crèvent dans la rue, mais ça, il ne fallait pas que je le dise.»

Message illustré

Mais le but n’est évidemment pas d’écouter véritablement les gens. Ces incursions de terrain ont pour objectif de faire «passer un message», d’illustrer un propos. Lorsque Sarkozy «tente de renouer avec les Français» en se rendant à Tourcoing (Nord), il rencontre surtout des médecins libéraux qu’il promet de défendre contre la volonté gouvernementale supposée de les «fonctionnariser».

Quand Hollande retrouve les anciens salariés de Fralib à Géménos (Bouches-du-Rhône), qui ont créé leur entreprise, et qu’il avait déjà rencontrés pendant sa campagne présidentielle, c’est pour donner un petit signal à sa gauche. Et lorsque Marine Le Pen se rend à Chablis (Yonne), c’est moins pour s’enquérir des tourments des vignerons que pour célébrer le «savoir-faire français» et se poser en défenseur des «petits exploitants».

Tout cela donne assurément lieu à des images et des sons. Brinquebalés dans des cars, enrôlés dans des «pools», journalistes et photographes sont, à leur corps défendant, complices de pures opérations de communication, quand bien même ils s’efforcent de mentionner le côté artificiel et intéressé de l’exercice.

Limites de l’empathie

La charge symbolique des fonctions de représentation impose certes aux dirigeants certaines présences. Le président Hollande était ainsi à sa place, le 27 octobre à Petit-Palais-et-Cornemps (Gironde), pour la cérémonie d’hommage aux victimes de l’accident de car de Puisseguin. Il n’était peut-être pas nécessaire qu’il soit accompagné de six ministres, dont le premier d’entre eux, et qu’il déclare aux familles: «Votre douleur, c’est aussi la nôtre.»

L’empathie des politiques ne peut être poussée trop loin. Le scepticisme de l’opinion à l’égard de ce type de manifestations est palpable. Le chef de l’Etat a célébré «un lieu de mémoire de la nation française» et la «force» du pays en ce lieu inspiré qu’est le Mont-Saint-Michel (Manche). Mais ce magnifique décor ne garantira pas que son discours soit entendu en ces temps d’identité nationale chahutée. Pas plus que le fait qu’un «comité interministériel consacré à l’égalité et à la citoyenneté» se soit tenu aux Mureaux (Yvelines), dix ans après les émeutes en banlieue parisienne, n’assure que les populations intéressées reprennent espoir.

Une main, un bisou, un selfie

Hollande a certes moins la bougeotte que Sarkozy. Au début de son quinquennat, il a dépensé trois fois moins d’argent en déplacements que son prédécesseur. Mais l’actuel président n’en multiplie pas moins, au fur et à mesure que l’échéance présidentielle de 2017 se rapproche, les visites en régions.

«Je fais ce que j'ai à faire, je ne suis pas dans un déplacement frénétique», s’est-il cru obligé de se défendre à Angers (Maine-et-Loire), au milieu d’une journée marathon qui l’a vu courir de Nantes (Loire-Atlantique) à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne).

Les visées électoralistes sont transparentes, de l’aveu même de ce conseiller qui confie cyniquement: «Une main, un bisou, un selfie, ça fait trois voix.» L’ombre des prochaines régionales plane également au-dessus de certains déplacements. «Je ne peux pas imaginer que ce soit lié à quelque chose qui se passe en décembre», rigole le président de Metz Métropole à propose de la visite lorraine du chef de l’Etat.

Ricanement désabusé

Et si tout cela, en définitive, ne pesait pas grand chose? La multiplication des visites de terrain entreprises par Hollande depuis le printemps n’a nullement dopé sa cote de popularité. Avec seulement 20% de sondés «satisfaits» de son action, il se situe même nettement en-dessous de son score de mars 2015 (25%).

Les électeurs sont de moins en moins dupes des attentions prodiguées de manière ostentatoire par leurs dirigeants politiques. Au demeurant, ils n’attendent pas d’eux de manifestations de compassion à la sincérité douteuse mais des décisions susceptible de régler les problèmes ou d’améliorer les situations.

Nos politiques seraient sans doute bien inspirés de moins faire semblant d’écouter et d’être en prise plus directe avec les divers acteurs de la société. Cela leur éviterait de s’épuiser dans des visites publicitaires qui tendent désormais à susciter les ricanements d’un public désabusé.

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