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Le James Bond français n'est pas encore né

Hugo Becker dans la série d'Arte «Au Service de la France» (© Luc Roux)

Hugo Becker dans la série d'Arte «Au Service de la France» (© Luc Roux)

Au-delà du pastiche ou de l'approche réaliste, point de salut. Et à suivre la nouvelle série d'Arte, «Au Service de la France», l'inventivité de la fiction d'espionnage hexagonale semble bien à la peine face aux Anglo-saxons.

Ce jeudi 29 octobre, Arte débute la diffusion d'Au service de la France, une nouvelle série au cœur des services secrets français des années 1960. Dans les quatre premiers épisodes dévoilés par la chaîne, on voit une jeune recrue, interprétée par Hugo Becker (vu dans Chefs! sur France 2 et Gossip Girl), s'adapter à son nouveau milieu. 

Difficile de ne pas faire la filiation avec les deux OSS 117 de Michel Hazanavicius, le scénariste Jean-François Halin servant de lien entre les deux. De Gaulle remplace René Coty comme figure tutélaire de l'État pastiché. On retrouve un agent secret tourné en ridicule, le sexisme des rapports homme-femme, et surtout le ton humoristique, devenu un traitement de plus en plus courant dans ce type de fiction.


OSS 117 en tête

Là où les Anglo-saxons excellent dans le genre, James Bond ou Ethan Hunt en tête, la France s'est emparée de l'espionnage avec un peu plus de timidité. En témoigne, d'abord, la faible production depuis une vingtaine d'années: on dénombre à peine une dizaine de films (Möbius, Secret défense, Agents secrets, Espion(s), L'Affaire Farewell), soit le volume annuel moyen chez les Britanniques et Américains. 

Des hommes et des femmes qui s'engagent dans la défense de leur pays et qui ont des choses à dire, il y en a!

Pierre Martinet

Pourtant, le succès de la série littéraire OSS 117 de Jean Bruce, à partir de la fin des années 1940, avait ouvert la voie, devançant même de quelques années les James Bond de Ian Fleming. La saga donna lieu à 265 romans, dont plus d'une dizaine ont été adaptés au cinéma de la fin des années 1950 au début des années 1970. Mais au-delà des aventures de Hubert Bonisseur de La Bath, peu de réussites marquantes. La DGSE est-elle moins sexy à représenter qu'une CIA ou que le MI5? 

«Bien sûr que non, affirme Pierre Martinet, ancien agent de la maison. Il y a tous les ingrédients pour raconter de très bonnes histoires. Des hommes et des femmes qui s'engagent dans la défense de leur pays et qui ont des choses à dire, il y en a! On n'a pas à rougir face aux Américains.» 

Un espion français plus stéréotypé

À Langley comme au boulevard Mortier, le siège de la DGSE, dit la “Piscine”, le quotidien de la majorité des agents ne diffère guère: «En réalité, le métier est aussi excitant à montrer que celui de banquier, raconte Philippe Hayez, ex-directeur adjoint du siège. Ce sont des gens dans des bureaux, qui font un travail de synthèse, d'analyse, rien de bien glamour.» D'où le recours à la partie la plus exotique de la vie d'agent secret pour muscler la narration –les filatures, les missions à l'étranger, les transfuges d'agents–, quitte à s'éloigner de la réalité. Une liberté que les Français ont plus de mal à prendre, à quelques exceptions près.


Si on retrouve une variation de registres dans le cinéma américain (du thriller psychologique comme Fair Game avec Naomi Watts à la parodie du type Agents très spéciaux Code U.N.C.L.E en passant par le film d'action façon Mission impossible), la production hexagonale semble obéir à deux tendances immuables: le pastiche comique (les OSS 117 d'Hazanavicius) ou l'approche réaliste (La Sentinelle, Les Patriotes, Espion(s)). 

Standing ovation à la DGSE

Le travail de préparation en amant est souvent l'argument fort des réalisateurs pendant la promotion de films. Pour Secret Défense (2008), une histoire opposant contre-espionnage et réseau terroriste, Philippe Haïm déclare avoir rencontré des dizaines d'agents et professionnels du milieu. De même, la DGSE a étroitement participé à la production de la série Le Bureau des Légendes d'Éric Rochant, qui suit les agents d'un bureau où l’on fabrique les fausses identités (les «légendes») de clandestins en mission à l’étranger. Un accompagnement en cohérence avec la stratégie de communication de plus en plus ouverte de l'espionnage français qui a accueilli cette nouvelle fiction par une standing ovation.


Si cette approche réaliste est une manière astucieuse de se démarquer, à peu de coût, des productions anglo-saxonnes plus tape à l'œil, elle ne fait pas nécessairement un bon film, selon Alain Chouet, qui a travaillé pendant quarante ans à la DGSE: 

«Dès que je vois que c'est français, j'ai du mal... Ça oscille entre la grosse farce du genre Le Grand Blond avec une chaussure noire et le pseudo-réalisme invraisemblable du type Bureau des légendes

En France, on a laissé le renseignement à l'exécutif sans l'intégrer à l'idée de défense collective

Alain Chouet

Une mauvaise image publique

La faute, selon cet expert, au manque de culture du renseignement en France. «Déjà, il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour avoir des services dignes de ce nom. Et puis le renseignement a toujours été négligé comme outil stratégique, il a été dévoyé par le pouvoir et s'est retrouvé utilisé à des fins de politique intérieure. On l'a laissé à l'exécutif sans l'intégrer à l'idée de défense collective. C'est suffisant pour dégrader son image auprès du public.» 


À cela s'ajoute l'image même de l'espion français, assimilé au «barbouze» à la Georges Lautner, là où outre-Atlantique, l'agent peut avoir l'étoffe d'un héros. Une différence de perception qu'a constaté sur le terrain Patrick Denaud, un journaliste qui a collaboré neuf ans avec la DGSE: 

«Les Anglo-saxons sont très décomplexés avec leurs services secrets. Je me souviens à Beyrouth, vous aviez des types dans l'armée américaine, ils avaient une chemise avec marqués leur nom et CIA en dessous. C'est pas possible en France! Chez nous, l'espion attire et repousse à la fois. Ça s'explique aussi historiquement. Nos services se traînent de vieilles casseroles, comme l'affaire Dreyfus ou Mata Hari.»

La prime au policier

Pierre Martinet s'est confronté à cette barrière culturelle. Cet ancien agent de la DGSE a écrit plusieurs livres, dont son témoignage, Service Action: un agent sort de l'ombre et plusieurs romans. Aujourd'hui consultant, il a essayé plusieurs fois de les adapter au cinéma, sans succès: «On est aux antipodes de ce métier, on n'arrive pas à faire des films avec des vrais héros. Pourtant, l'abnégation, le sacrifice, le patriotisme, ce sont des choses que partagent beaucoup d'agents. Mais mettre un drapeau français, ça pose un problème aux producteurs, alors que ça se fait aux États-Unis, sans pour autant empêcher la dénonciation de l'armée.» Ses livres, comme la plupart des témoignages d'anciens agents, se sont plutôt bien vendus, autour de 10.000 exemplaires pour son dernier roman Opération Sabre d'Allah en 2013.

 

Le cinéma s'est plutôt attaché à la figure du policier, personnage emblématique du film noir à la française, laissant ainsi peu de place à son homologue des services secrets. Une différence de traitement que l'on retrouve dans l'histoire de la littérature de genre. Source d'inspiration pour les scénarios, le roman policier français a bénéficié rapidement d'auteurs emblématiques (Georges Simenon, Gaston Leroux) et de collections bien identifiées. D'abord dans l'ombre de celle-ci, la fiction d'espionnage a connu un bref âge d'or après la Seconde Guerre mondiale. Elle est d'abord portée par les débuts de la Guerre froide, avant de décliner avec l'arrivée du premier James Bond au cinéma en 1962. 


 

L'attentat à Charlie Hebdo peut amener à une prise de conscience de l'importance des services

Pierre Martinet

Après James Bond, le désert

L'agent 007 devient l'espion iconique dans l'imaginaire collectif, prenant la place d'un Coplan ou d'un Gorille. Toutes les petites collections disparaissent dans les années 1970, et la plus importante du secteur, Espionnage de Fleuve noir, cesse de paraître en 1987. Comme l'a étudié Paul Bleton, auteur d'un essai sur l'espionnage, à part la série OSS 117 de Jean Bruce et les SAS de Gérard de Villiers, l'espionnage à la française dispose d'une poignée d'auteurs, est peu traduit à l'étranger et n'a pas été reconnu comme un genre en tant que tel par les prescripteurs culturels de l'époque. Il manque l'équivalent d'un John Le Carré.

L'espionnage en France est-il un genre impossible à retranscrire à l'écran? «Ça va peut-être changer avec l'attentat à Charlie Hebdo, qui peut amener à une prise de conscience de l'importance des services», estime Pierre Martinet. Le seul film qui fait pour l'instant l'unanimité sur sa capacité à restituer avec précision le métier d'espion reste Les Patriotes d'Éric Rochant. Sorti en 1994, il est diffusé pendant les phases de recrutement de la DGSE. Sauf que le film raconte l'immersion de plusieurs Français au sein du Mossad, le service secret israélien, loin donc de la réalité quotidienne des activités du boulevard Mortier.

 
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