Partager cet article

Kurt Vile, la nuit américaine

Kurt Vile

Kurt Vile

Deux ans après le lumineux «Wakin on a Pretty Daze», le folk hero de Philadelphie s’est replongé dans la nuit et revient avec un grand album d’americana faussement dépressif: «b’lieve i’m goin down». Rencontre avant son passage au Pitchfork Festival à Paris, ce vendredi 30 octobre.

Il a ce tic des musiciens hyperactifs, cette manière quand il vous parle de faire bouger ses doigts comme s’il avait une guitare entre les mains. «Agaçant, hein?», dit-il avec un grand sourire. Son téléphone vibre, il s’en excuse. «Mes filles ont 3 et 5 ans, et c’est difficile de s’en séparer à cet âge-là. Tu as des enfants? Non? Tu devrais. C’est incroyable, vraiment.»

Voilà une quinzaine de jours qu’il trimballe en Europe sa dégaine de «boy/man», comme le décrit son amie Kim Gordon, pour assurer la promotion de son sixième album, b’lieve i’m goin down, et Kurt Vile a du mal à dissimuler sa fatigue et son mal du pays. «Mais je n’ai pas trop à me plaindre, j’imagine. Ces derniers mois ont été plutôt calmes pour moi, bien plus que tout ce que j’ai pu connaître auparavant.»

«J'ai la déprime facile»

Deux ans et demi se sont écoulés depuis la sortie du lumineux Wakin on a Pretty Daze. Deux ans et demi pendant lesquels Kurt Vile a beaucoup tourné, jusqu’à l’épuisement, jusqu’au point de «vraiment péter un plomb», avant de pouvoir se poser quelques mois, «plus que je n’ai eu depuis très très longtemps. C’était nécessaire. Je crois que je n’étais juste pas prêt à être tout le temps sur le départ, à passer mon temps à rentrer auprès de ma famille pour repartir aussitôt. Certains jours, c’était la déprime totale. Mais c’est ma nature qui veut ça aussi, j’ai la déprime facile.» Il en rit.

Je ne vois pas l’intérêt pour moi d’être toujours dans l’émotion pure, je trouve ça théâtral à force

Kurt Vile s’est toujours servi de cette mélancolie, aussi bien dans ses textes que dans ses compositions, et celle-ci est à nouveau omniprésente sur b’lieve I’m goin down, mais de manière plus subtile qu’auparavant. Délaissant les grands espaces ouverts par Wakin on a Pretty Daze, Vile se rapproche de ceux plus confinés et chaleureux de Smoke Ring for my Halo (2011), allant jusqu’à référencer ce dernier musicalement (l’arpège de «Peeping Tomboy» sur «Kidding Around») et textuellement (le «believers and lovers» de «Jesus Fever» sur «Wild imagination», déjà repris sur «Never Run Away»).

L'art de la punchline

Ses déprimes ont évolué. À croire que sa réussite en tant que musicien et que père de famille n’a fait qu’en générer de nouvelles, comme si tout allait désormais trop bien. Dès l’ouverture par l’imparable single «Pretty Pimpin», Kurt Vile semble en proie à une sérieuse crise d’identité, semblable à celle de Bruce Springsteen, au même âge d’ailleurs, dans «Dancing in the Dark». Un spleen qu’il traîne tout au long de l’album, que ce soit sur «Dust Bunnies», où ce sont cette fois Sam Cooke et The Band qui sont invoqués côte à côte («Don’t know much about history / Don’t know much about the shape I’m in»(1)), ou la bien-nommée «Lost My Head there» («Lost my head there / I don’t wanna sit around, walk around today / I’d much rather levitate»(2)).


Mais trop intelligent pour tomber dans le cliché du musicien folk dépressif, Vile n’a comme toujours de cesse d’adoucir ses petits coups de blues à grands coups d’autodérision et de punchlines parfaites («I woke up this morning / Didn’t recognize the man in the mirror / Then I laughed and I said, "Oh silly me, that’s just me"»(3) sur «Pretty Pimpin» justement). Et si b’lieve i’m goin down est son album le plus introspectif, il est sans conteste aussi le plus drôle. «Certaines personnes ne comprennent pas ça et ont tendance à me prendre beaucoup trop au sérieux. Je ne vois pas l’intérêt pour moi d’être toujours dans l’émotion pure, je trouve ça théâtral à force. C’était la même chose avec Smoke Ring, les gens le trouvaient sombre, mais c’est juste qu’ils ne l’avaient pas compris, ils ne voulaient voir que mon côté oiseau de nuit dépressif.»

Un album «le plus sec possible»

Son côté «oiseau de nuit», Kurt Vile l’a cultivé autant qu’il s’est imposé à lui, ces dernières années. «J’ai toujours été une personne plutôt nocturne, mais c’est vrai que je n’ai plus vraiment le choix aujourd’hui. Chez moi, je passe la journée avec ma famille, et je dois attendre que tout le monde soit couché pour pouvoir travailler tranquillement. Et en même temps, les meilleures choses arrivent la nuit, non? (rires)»

J’ai eu envie de retrouver les sensations que j’avais quand je passais mes nuits à écrire des chansons tristes seul dans mon salon

Alors que Wakin on a Pretty Daze avait été en grande partie écrit sur la route, c’est cette fois scotché sur son canapé ou devant son piano, que Vile commence, début 2014, à dessiner les contours de ce b’lieve i’m goin down, avec l’idée d’en tirer un album plus brut, moins «guitare sur guitare sur guitare sur guitare» que le précédent. Invité à cette période à faire une mini-tournée acoustique en solo dans quelques villes européennes, il ne s’entoure alors d’ailleurs sur scène que d’une lampe de chevet et d’une vieille télévision crachant de la neige. 

«C’est tout ce dont j’avais besoin à l’époque: essayer de me sentir un peu chez moi et d’embarquer le spectateur avec moi. J’étais peut-être un peu plus vulnérable à ce moment-là, et j’ai eu envie que ça se sente, et de retrouver les sensations que j’avais quand je passais mes nuits à écrire des chansons tristes seul dans mon salon. Pour en tirer l’album le plus sec possible. Mais je crois que je me suis un peu perdu en route (rires).»

La perle du désert

S’il est bien moins bouffi d’effets que son prédécesseur, b’lieve i'm goin down est au final effectivement loin d’être un album de pur blues. La faute entre autres à un enregistrement qui n’a jamais été aussi éclaté, éparpillé dans neuf studios et cinq états différents, en fonction des disponibilités des lieux et de ses amis. 

«J’ai toujours sauté d’un endroit à un autre, même pendant mes premiers enregistrements, mais jamais à ce point. Mais la raison est souvent logistique. Je ne me fixe pas comme idée “tiens, je vais aller enregistrer dans un studio en plein désert, ça fait cool, ça fera une bonne histoire à raconter, il faut qu’il y ait un peu plus que ça, qu’on me pousse un peu.»

Le studio auquel Vile fait référence, le Rancho De La Luna, perdu en plein désert de Mojave et connu pour avoir notamment accueilli, ces dernières années, les Queens of the Stone Age ou les Arctic Monkeys, a été un élément déterminant dans l’enregistrement de b’lieve i’m goin down, pour cette manière qu’il a de «libérer tes pensées. Il n’y a rien qui vient te distraire, c’est très intense, parfois même presque mystique, évidemment surtout la nuit. Y enregistrer là-bas la nuit est une expérience assez incroyable.»

À l'écoute de Tinariwen

Parti y retrouver deux de ses collaborateurs, Farmer Dave Scher et Stella Mozgawa, batteuse de Warpaint, Kurt Vile va aussi avoir la chance d’y croiser le groupe de blues touareg Tinariwen, qu'il vénère. «Quand j’ai appris qu’ils me précédaient au studio, j’ai pris mes affaires et j’ai débarqué une semaine plus tôt, seul. On s’est beaucoup écoutés et regardé jouer. Eux ne parlant que peu anglais, on n’avait pas vraiment d’autre moyen de communiquer de toute façon (rires).»

De ces sessions de jam, Kurt Vile va notamment tirer «Wheelhouse», pierre angulaire de son nouvel album et probablement l’une des chansons les plus représentatives de l’œuvre du Philadelphien, tant elle illustre autant ses peurs que la finesse de compositeur qu'il a acquise avec le temps. «You gotta be alone to figure things out sometimes / Be alone, when even in a crowd of friend and not so»(4), chante-t-il sur un arpège d’une simplicité extrême, se complaisant dans la solitude que lui offrait alors le désert.

Le miracle «Wheelhouse»

«Je me souviens de cette journée, j’étais encore un peu timide face aux Tinariwen, et ils ont passé leur temps à me montrer plein de choses, des styles, des accordages différents. Ils ont ce nouveau guitariste incroyable (Yad Abderrahmane, remplaçant de l’une des figures du groupe, Ibrahim ag Alhabib, resté alors au Mali pour aider ses proches à traverser les violences dans le pays) qui m’a beaucoup influencé sur le coup. Et j’ai écrit “Wheelhouse très rapidement pendant la nuit suivante. Je la leur ai jouée le lendemain, et leur seule réaction a été de me demander de la jouer à nouveau. C’était une journée géniale (rires). C’est définitivement ma meilleure chanson, aussi parce qu’on l’a enregistrée live, sans vraiment la répéter. Mon groupe l’a juste tout de suite absorbée, j’avais l’impression d’être dans une autre dimension.»

J'ai gagné en confiance et en liberté, et je réussis à faire vivre ma famille avec ça. C’est déjà pas mal, non?

Au final, il faudra un an à Kurt Vile pour boucler son album. «Je savais que je voulais de la guitare, que je voulais du piano, que je voulais du banjo, l’instrument sur lequel j’ai tout appris. Mais ça a été énormément de travail pour assembler tout ça.» Ses idées, il est allé les piocher chez ses héros nord-américains Neil Young, Jack Rose, Randy Newman, ou dans le bluegrass dont son père l’a abreuvé enfant, voire dans le jazz de John ou Alice Coltrane et Pharoah Sanders, «pour l'effet que cela a sur moi, avec la spacialisation... quelque chose de très méditatif»

Un pas vers la lumière

Avec b’lieve i’m goin down, Vile livre son album le plus varié et pourtant le plus cohérent, avec toujours ce songwriting d’une fluidité folle, capable de dérouler des structures souvent complexes sans que cela ne semble lui demander le moindre effort, et cette voix traînante qu’il assume désormais pleinement. «Ça fait dix ans que je sors des morceaux, mon jeu de guitare est meilleur, mes paroles sont meilleures. J’ai gagné en confiance et en liberté, et je réussis à faire vivre ma famille avec ça. C’est déjà pas mal, non?»

«In the night when all hibernates I stay awake / Searching the deep, dark depths of my soul tone / I might be adrift, but I’m still alert / Concentrate my hurt into a gold tone»(5), chantait-il sur «Goldtone», autre sommet de sa production qui venait clore Wakin on a Pretty Daze. Kurt Vile est peut-être né trente ans trop tard pour figurer au panthéon des grands songwriters de l’americana, mais lui continuera de ne pas vraiment y faire attention, tant qu’on le laissera soigner ses névroses en se livrant dans ses lumineuses chansons.


1 —
«Je ne connais pas grand-chose à l'histoire / Je ne connais pas grand-chose à l'état dans lequel je suis» Retourner à l'article

2 — «J'ai perdu la tête là-bas / Je ne veux pas rester assis à ne rien faire, ni me balader toute la journée / Je préfère m'évader» Retourner à l'article

3 — «Je me suis réveillé ce matin / Je n'ai pas reconnu l'homme dans le miroir / Puis j'ai ri et je me suis dit "suis-je bête, c'est juste moi-même"» Retourner à l'article

4 — «Tu dois être seul pour comprendre les choses parfois / Être seul, même au beau milieu d'une bande d'amis» Retourner à l'article

5 — «Pendant la nuit quand tout le monde hiberne je reste éveillé / Scrutant les profonds et sombres tréfonds du ton de mon âme / Je suis peut-être à la dérive, mais je suis toujours alerte / Concentrant ma douleur dans un ton doré» Retourner à l'article

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte