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«Internet, nous avons décidé de te quitter»

Illustration ©  Margot de Balasy  pour Slate.fr

Illustration © Margot de Balasy pour Slate.fr

David Web, qui permet à des milliards de personnes d’échanger dans le monde, pensait arriver à une soirée surprise pour ses 30 ans. Il va en réalité tomber dans un piège: ses proches, mais aussi ses ennemis, ont décidé de faire une intervention. Deuxième partie de notre nouvelle consacrée à internet, ou au Web, ou aux deux.

Pour ceux qui ont raté le début de l’histoire, c’est ici.

La crédulité avait vite fait place à la colère. Web avait très vite compris ce qu’il se tramait. En quatre secondes à peine, il avait fouillé toute l’actualité récente concernant les gens présents ce soir-là et dont il connaissait le visage. Pour les autres, une simple recherche d’image inversée avait suffi pour les identifier. Il y avait beaucoup de ces gens qu’on appelle «influents», c’est-à-dire des blogueurs ou des journalistes avec des sites personnels régulièrement alimentés et partagés, mais aussi plusieurs milliers d’abonnés sur Twitter. D’ailleurs, il avait repéré un tweet en particulier, posté la veille à 19h43 par @ColinSullivan, journaliste médias au Guardian. Un message à priori énigmatique, mais qui aurait sûrement dû l’alerter:

«Internet must change. Again.»

Sullivan venait de réaliser un entretien avec François Riplet, dans lequel il expliquait sur près de 6.000 signes pourquoi Web régnait sur un «monde sans foi ni loi», où «les poubelles de l’humanité n’étaient jamais rassasiées». Dans sa dernière question, Sullivan lui avait demandé si internet pouvait être sauvé, ce à quoi Riplet avait répondu qu’il ne savait pas s’il pouvait encore l’être, ni même s’il le méritait. 

«C’était donc ça», songea David. Depuis plus d’un an, les tribunes, les tweets, les interviews, les posts de blogs se multipliaient pour dénoncer l’ogre qu’il était devenu, lui reprochant de laisser faire les dérives les plus inimaginables. Pourquoi n’avait-il pas fait le lien? Il fut pris de panique: et s’ils voulaient tout simplement se débarrasser de lui? Le supprimer? Un complot.

Un complot, c’est forcément un complot, le gouvernement américain est derrière tout ça

Les mots «kill internet» renvoyaient vers des millions de sites qu’il consultait quotidiennement. Il craignait plus que tout au monde l’«internet kill switch»: l’attaque d’un seul point de contrôle dans le réseau qui bloquerait tout son organisme. La mort instantanée. En septembre dernier, il avait déjà eu une attaque assez violente quand une faille menaçant des millions de serveurs avait été découverte. Fort heureusement, les gouvernements, ses nouveaux amis, étaient vite intervenus. Se pourrait-il que cela recommence? «Un complot, c’est forcément un complot, le gouvernement américain est derrière tout ça. Ils veulent mes serveurs.»

Riplet interrompit ses réflexions, qui pourtant n’avaient duré qu’une seconde, et lui lança:

«Web, nous avons réuni ici un certain nombre de personnes, que tu connais ou que tu as connues, car elles ont toutes été amenées à te côtoyer au moins une fois dans leur vie… 

 

—Et vous allez me sortir un petit discours pour me dire à quel point j’étais mieux avant et qu’il est temps de mettre un terme à mes conneries bla-bla-bla, j’ai compris, compléta Web

Sur le coup, personne ne réagit à sa provocation. Bien que ses routeurs eussent commencé à frémir, Web se devait de reprendre le dessus dans cette soirée qui risquait de virer au cauchemar. En y réfléchissant bien, il se dit que cette tournure à priori inattendue pouvait devenir divertissante, pour peu qu’il fît un effort. Après tout, David Web était l’être le plus intelligent au monde –ou du moins le plus grand réservoir de l’intelligence mondiale–, il trouverait bien une parade à chacune de leurs saillies verbales. Au lieu de fuir et d’aller mater des vidéos de chats sur un datacenter paumé de Scandinavie, il décida donc de les écouter. Sa répartie se mettait peu à peu en place, et ses fibres optiques tournaient à plein régime, lui permettant de lire en un instant une myriade d’articles, d’études et de documentaires où des humains prenaient sa défense.

Web pouvait facilement répondre: à chaque fois, des humains étaient venus le chercher, il n’avait fait que répondre aux requêtes et aux vices de personnes plus puissantes que lui

Avant que Riplet n’eût eu le temps de répondre, David était prêt, increvable. L’intellectuel recula alors pour laisser le devant de la scène au premier bourreau de la soirée, un certain Linus Caldwell. Journaliste américain de 36 ans, il avait longtemps travaillé pour différents sites spécialisés et longtemps répondu au surnom de «pionnier du web».

Caldwell s’avança au milieu de la vingtaine de personnes réunies ce soir-là et, sans aucune hésitation dans la voix, commença à réciter le texte co-écrit par les membres de cette conspiration:

«Bonsoir David, je suis ici pour te parler du jeune garçon que tu étais il y a quinze ans de cela, mais surtout de l’homme que tu es devenu.» 

Pendant la demi-heure qui suivit, Web continua de sourire, un brin narquois. La ribambelle de reproches qu’ils avaient formulés contre lui et ses «commanditaires» (gouvernements, entreprises du numérique…) semblait terriblement banale: son rôle de petite balance, qui rapporte aux gouvernements les faits et gestes des citoyens du monde entier, sa propre neutralité bafouée par les fournisseurs d’accès qui lui avaient offert un bon paquet d’oseille, la toute puissance des algorithmes qu’il avait créés et que les hommes ne maîtrisaient plus, le flux interminable et incompréhensible d’informations que Web balançait à chaque instant pour s’amuser, le culte du clic et de l’attention mis en place par les médias, ou encore le règne des vlogueuses mode… 

On lui reprocha même d’être à l’origine de la mort de millions d’artistes, qu’il aurait soi-disant tué avec son marché noir d’albums de musique, de films (porno ou non) et de séries télé. Sur toutes ces questions, Web pouvait facilement répondre: à chaque fois, des humains étaient venus le chercher, il n’avait fait que répondre aux requêtes et aux vices de personnes plus puissantes que lui. Après tout, il ne faisait que fournir des services. 

Il ne protesta qu’une seule fois: Caldwell venait de dire que, désormais, le seul intérêt de Web pour des millions de gens résidait dans les vidéos de chats en train de tirer la chasse d’eau qu’il balançait tous les jours en ligne. Révolté, il expliqua alors qu’il n’était pas qu’un fan des chats, qu’il aimait aussi beaucoup les chiens, et en particulier les Carlins et les Shiba-Inu. 

«Chaque jour, tu t’immisces un peu plus dans notre vie, que tu scrutes, analyses, stockes, vends et livres au plus offrant»

 

Le reste du discours était d’un ennui quasi total, il bailla à plusieurs reprises, complètement désintéressé. Filer en Scandinavie pour aller mater des vidéos de Shiba-Inu aurait été bien plus divertissant… Perdu dans ses commutateurs, et déçu de ne pas pouvoir admirer de chiens, il n’avait pas remarqué que son amie Laura s’était approchée de lui pour lui parler à son tour. Intimidée, mais déterminée, elle avait elle aussi un discours tout préparé, écrit à la main dans un carnet. «Un carnet; d’habitude elle écrit sur Google Drive, songea Web, pris d’une angoisse soudaine. Elle ne voulait pas que je tombe dessus.»

«David, je ne vais pas y aller par quatre chemins: ton omniprésence et ta puissance nous inquiètent depuis quelques années déjà. Chaque jour, tu t’immisces un peu plus dans notre vie, que tu scrutes, analyses, stockes, vends et livres au plus offrant. Matin, midi et soir, tu réclames notre attention, à coups de notifications push, d’e-mails, de publicités, de vidéos, de liens. Et maintenant, tu permets aux humains de s’attribuer des notes? Les gens se notent sur une application à la con, David… La réaction que tu as ne nous surprend pas, nous savions qu’un discours moralisateur ne marcherait pas. Tu es trop intelligent pour te laisser atteindre. Essayer de te raisonner était inutile. Mais ce soir, nous parlons au nom de 120.342.145 internautes à travers le monde. Après deux ans de porte à porte, de réunions, de pétitions, et de réflexions autour de notre relation avec toi, nous avons pris une décision majeure: nous avons décidé de te quitter David, les procédures de résiliations d’abonnement seront validées par les FAI ce soir à minuit. Nous pensons qu’une vie sans toi est encore possible, et nous allons tout faire pour y parvenir.»

Web resta silencieux et, pour la première fois de la soirée, il n’avait plus ce sourire en coin qu’il arborait d’habitude avec orgueil.

«Je suis désolée David, ajouta Laura d’un air presque triste, c’est la dernière fois que tu me vois.»

L’angoisse de Web redoubla. «Comment ose-t-elle? J’ai toujours été là pour elle, pour l’aider à m’utiliser… Comment peut-elle me faire ça aujourd’hui?»

Tous étaient conscients de l’importance de l’événement auquel ils venaient d’assister, mais personne ne savait comment réagir

Il gérait l’avatar numérique de milliards de personnes mais, sans réussir à comprendre pourquoi, Laura Ryan était toujours sortie du lot, elle lui donnait le sentiment d’être utile, d’avoir un but. Ils avaient regardé des films en streaming ensemble, discuté pendant des milliers d’heure, commandé des meubles chez Ikea, planifié ses vacances en Asie. Son aide avait même été cruciale en 2009, lors la réalisation de son mémoire sur l’importance des réseaux sociaux dans la chaîne de l’information. Et quand elle s’était lancée dans le journalisme web, il avait fait en sorte que ses articles ressortent plus souvent sur Google Actualités et que son profil Twitter gagne en visibilité. «Laura…»

Il aurait aimé être un homme normal à ce moment précis et tressaillit. Son réseau était en pleine surchauffe, les interférences se multipliaient. Il n’arrivait plus à remplir les tâches qu’il réalisait normalement sans même y penser. Le petit groupe autour de lui guettait sa réaction, mais ne s’attendait pas à une telle tétanie. «Laura… Pourquoi?»

Au bout d’une minute, cette dernière tenta une dernière fois d’interagir avec lui et de briser sa léthargie. Mais lorsque sa main se posa sur le navigateur de Web, il préféra disparaître dans l’air et fuir loin, très loin. 

Tous les convives commencèrent à se regarder, interrogateurs, avant de se rendre à l’évidence, en jetant un coup d’œil à leur téléphone: internet avait disparu. 

David Web n’existait plus, ou en tout cas plus sous la forme qu’on lui avait connue. Un silence de mort régnait désormais dans la salle. Tous étaient conscients de l’importance de l’événement auquel ils venaient d’assister, mais personne ne savait comment réagir. Seul l’un d’entre eux, un célèbre YouTubeur qui venait de vendre sa chaîne de vidéos pour plusieurs millions de dollars, brisa la torpeur ambiante:

«Et merde, je peux même pas le tweeter. Fais chier.»

Pour lire la suite (et fin) de cette nouvelle, c’est ici.

 

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