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Extase, musique et éclats de verre: un soir chez les derviches du Kurdistan

Photos: Émilienne Malfatto.

Photos: Émilienne Malfatto.

Les derviches kasnazani ont poussé très loin l'art de la transe.

Erbil (Kurdistan irakien)

L'un après l'autre, ils ont défait leur lourd turban. A mesure que les percussions gagnaient en intensité, ils ont exposé leurs crinières noires, ardoises ou blanches qu'ils secouent vigoureusement d'avant en arrière. Comme chaque lundi et jeudi soir, les derviches de l'ordre soufi Kasnazani se réunissent pour un dhikr, une cérémonie visant à se rapprocher de Dieu, dans une petite mosquée en banlieue d'Erbil, la capitale du Kurdistan irakien.

C'est une petite salle nimbée d'une lumière verte, aux murs tapissés d'inscriptions religieuses et de portraits d'imams. Une vingtaine de participants –uniquement des hommes– sont réunis ce soir. Certains n'ont pas dix ans, d'autres s'appuient sur une canne. Ils sont venus chercher l'extase mystique.

Le dhikr, qui signifie littéralement «rappel», «souvenir», est un des piliers de la voie soufie. La pratique est destinée à aviver le souvenir de Dieu et à favoriser le rapprochement au divin en scandant le nom d'Allah et des versets du Coran. Elle peut prendre des formes diverses, depuis la méditation silencieuse jusqu'aux chants et danses collectifs.

Les derviches kasnazani, eux, vont encore plus loin, se transperçant avec des pointes, avalant du verre ou se plantant un poignard dans le crâne lors de la transe. Leur insensibilité à la douleur et la rapide cicatrisation de leurs plaies témoignent selon eux de miracles et montrent la puissance de l'ordre. Mais ce soir, le marteau et les piques acérées accrochées au mur, derrière les musiciens, ne seront pas utilisées: le leader actuel de l'ordre a récemment mis fin à ces pratiques, expliquent les participants.

«Hay Allah!»

A Erbil, une dizaine d'autres mosquées appartiennent à la confrérie Kasnazani. Cette branche de la voie soufi Qaderi, qui compte plusieurs millions d'adeptes en Irak et dans le reste du monde, est dirigée par la même dynastie de leaders spirituels depuis le prophète Mohammed. Un portrait du guide actuel, Sheikh Muhammad Kasnazani, est accroché au mur de la mosquée.

«Hay Allah!» («Dieu est vivant!») Le cri revient régulièrement. Un micro circule de main en main pour scander des versets du Coran et invoquer le nom de Dieu. Peu à peu, chacun prend son propre rythme. Certains paraissent plus concentrés que d'autres. Deux garçonnets observent la scène d'un air circonspect.


Ce cercle de transe s'appelle «le coin du Paradis». Au centre, un vieil homme marque le rythme du bout de son bâton. Habillé à la kurde, pantalon bouffant, tunique fendue jusqu'au nombril et serrée à la taille par une large ceinture de tissu dans laquelle il a passé un poignard d'argent, il fait un signe et le rythme change. Soudain, la mélopée s'arrête. Une pause, le temps de reprendre des forces. On sert du thé, des dattes et des baklavas. Le vieil homme s'assied en tailleur. De près, Khalifa Pirbal a un visage maillé de rides et des lunettes Ray-ban.

Profil bas

Jugés hérétiques par certains fondamentalistes, les soufis ont dû faire profil bas en Irak pendant des années, notamment au plus fort des affrontements confessionnels qui ont déchiré le pays après la chute du régime baasiste de Saddam Hussein en 2003. La plupart des ordres soufis sont sunnites, mais leur idéologie transcende généralement le clivage sunnite-chiite. Dans cette petite mosquée sunnite, on trouve ainsi un portrait de l'imam Hussein, figure révérée de l'islam chiite.

Khalifa Pirbal évoque de lui-même la question des conflits religieux en Irak, et parle inévitablement du groupe Etat islamique, qui s'est emparé en 2014 de vastes pans du territoire irakien et se trouve à une soixantaine de kilomètres seulement d'Erbil. Son constat est sans appel. «Ceux qui commettent des crimes au nom de l'Islam ne sont pas des musulmans», lâche-t-il en aspirant bruyamment son thé brûlant, très noir et très sucré, à la kurde. «Les extrémistes comme ceux de Daech ne suivent pas le message du prophète Mohammed, ils sont très éloignés de l'Islam. Nous sommes absolument opposés à ces gens-là.»

Tout en buvant un deuxième, puis un troisième thé, Khalifa Pirbal poursuit ses critiques, soulignant systématiquement et par contraste la tolérance du soufisme Qaderi. «Nous ne faisons pas de différence avec nos frères chrétiens et nos frères yazidis, par exemple», insiste-t-il, faisant référence à la minorité persécutée par Daech. Les hommes assis en cercle dans la salle approuvent de la tête dans le cliquètement des teuzbih –chapelets musulmans– et le tintement des cuillères à thé.

Transe

La cérémonie reprend. Un des musiciens s'est fait remplacer et rejoint le cercle des danseurs qui tournent maintenant en cercle autour du drapeau vert de l'ordre Qaderi. Un vieil homme massif bondit avec une étonnante légèreté, ses pieds nus effectuants de petits entrechats sur les tapis verts.


 

Le rythme varie, accélère, le tambour se fait plus présent. Certains crient, les yeux révulsés. «Les percussions nous aident à nous rapprocher de Dieu», explique Khalifa Muhammad, un autre participant au beau visage et aux longs cheveux gris foncé. «Le rythme nous empêche de penser à quoi que ce soit d'autre que Dieu.» Une manière d'entrer en transe. Certains participants ont parfois des visions de Muhammad Kasnazani ou du prophète Mohammed lui-même, explique-t-il. D'autres se mettent à pleurer. «Parfois, on perd le contrôle», lâche-t-il. «On sent qu'on se rapproche de Dieu, qu'Il nous observe.» Certains participants ont parfois des «apparitions» des Sheikh de la confrérie, voire du prophète Mohammed lui-même.

Une transe qui peut permettre aux derviches de réaliser des tours de force surnaturels, comme manger des éclats de verre ou s'embrocher –littéralement – sur des pointes effilées. Tous les participants au dhikr ont des smartphones remplis de photos les montrant un couteau planté dans le crâne ou une pointe en travers de la gorge. Mais le chef actuel de leur ordre –Sheikh Muhammad Kasnazani, qui vit en Jordanie– a interdit l'an dernier ces tours de force. Impossible de savoir s'il s'agit d'éviter que les démonstrations de foi deviennent un spectacle ou si certaines expériences ont mal tourné. «Pour nous c'était une manière de prouver l'existence de Dieu aux incroyants», explique Khalifa Muhammad. «On peut faire ça, et ça ne nous fait pas mal, à la différence des autres gens. Mais il faut invoquer Dieu avant de le faire.»

Khalifa Pirbal, lui, se rappelle toutes les fois où il a mangé du verre –souvent un verre à thé brisé dont il avalait les éclats. Ça saignait un peu dans sa bouche, explique-t-il, mais il n'avait pas mal. Il avale sa dernière gorgée de thé. Observe le verre intact. Il ne le mangera pas ce soir. Et une ombre de regret semble passer sur son visage.

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