Entre Kurdes et Arabes, la guerre froide derrière le front contre Daech

Des peshmergas kurdes patrouillent dans les rues de Jalawla (Emilienne Malfatto).

Des peshmergas kurdes patrouillent dans les rues de Jalawla (Emilienne Malfatto).

À la frontière Irak-Iran se cristallisent des tensions territoriales qui pourraient fournir la matière du prochain conflit de la région.

Jalawla (Irak)

C'est un coin de désert battu par les vents à la frontière Irak-Iran. Un endroit sans charme, ville en ruines au milieu d'une morne plaine qu'interrompt parfois un moutonnement de collines. Pourtant, Jalawla, située à 130 km au nord-est de Bagdad, est plus importante qu'il n'y paraît: c'est ici, à plusieurs kilomètres du front contre le groupe Etat islamique (EI) que se cristallisent des tensions territoriales qui pourraient bien devenir le prochain conflit de la région, entre Kurdes et Arabes.

Il y a près d'un an, fin novembre 2014, peshmergas kurdes et miliciens chiites des Hashd al-Shaabi («le Rassemblement populaire») se sont alliés pour chasser les djihadistes sunnites de l'EI, qui avaient pris Jalawla cinq mois auparavant. La ville est aujourd'hui libérée, mais toujours sous tension. Une fois l'ennemi commun éliminé, les tensions entre Kurdes et miliciens n'ont fait qu'augmenter pour terminer en apothéose au printemps 2015, quand le commandant peshmerga de la zone a «chassé» les Hashd al-Shaabi de Jalawla.

Depuis, et dans les faits, la ville n'appartient plus à Bagdad. Appartient-elle pour autant, et légitimement, à la région autonome du Kurdistan? Oui, affirment les peshmergas, qui n'utilisent désormais plus que le nom kurde de la ville, Golala. Pas si vite, répondent en face les milices alliées au gouvernement de Bagdad dirigé par le chiite Haidar al-Abadi. A tel point qu'une ligne de front sépare maintenant les deux anciens alliés.

Jalawla/Golala fait partie des «territoires disputés», appartenant officiellement à Bagdad mais revendiqués par les Kurdes. Ces derniers ont mis la main sur nombre de ces territoires à la faveur de l'offensive de Daech sur l'Irak en juin 2014 –une opportunité autant qu'une menace pour les Kurdes. Profitant du vide laissé par la fuite de l'armée irakienne face à la fulgurante avancée djihadiste, les peshmergas se sont glissés dans la brèche. La région autonome du Kurdistan a ainsi agrandi son territoire de 40% au début de l'été 2014, incluant notamment de la ville pétrolière de Kirkouk. Et les Kurdes n'ont pas l'intention de restituer ces zones.

Jalawla, stratégiquement située à la frontière iranienne, sur la route reliant Bagdad à Soulimanieh, grande ville du Kurdistan, est également passée dans la musette kurde depuis que les Hashd al-Shaabi en ont été chassés au printemps, se repliant dans la ville voisine de Saadiya.

«Je leur ai coupé l'eau et les vivres pour les faire partir», lâche le commandant peshmerga Mahmoud Sangawi avec un rictus satisfait. Ce sexagénaire à la moustache en brosse dirige les forces kurdes dans la région. C'est lui qui a «chassé» les Hashd al-Shaabi de la ville, qui était sous contrôle conjoint des peshmergas et des miliciens depuis sa libération. «Les Hashd al-Shaabi se comportaient mal, ils pillaient les maisons et étaient inefficaces», lâche-t-il sans cacher son mépris pour ses anciens alliés.

«Pas réellement de conflit»

Les milices chiites alliées à Bagdad dans la lutte contre l'EI ont été à de nombreuses reprises accusées d'exactions et de pillages par des ONG de lutte pour les droits de l'homme. Mais à Jalawla, il est impossible de vérifier les dires du commandant Sangawi de manière indépendante: les ruines qui jonchent la ville ne portent pas de signature. Ou plutôt, elles en portent trop: graffitis djihadistes à moitié effacés, slogans chiites et sigles des partis politiques kurdes.

Du bazar, il ne reste que des ruelles désertes, des magasins mis à sac sous un enchevêtrement de câbles électriques. Les chiens errants ont pris possession des trottoirs, ils n'y croisent à l'occasion que des soldats kurdes. Ici et là, un «H» –pour Hashd al-Shaabi– a été inscrit en carmin sur les murs encore debout.

«On avait besoin des Hashd al-Shaabi sur un autre front», explique le porte-parole des Hashd al-Shaabi, Karim al-Nury, pour justifier le départ des miliciens. «On a essayé de travailler avec les peshmergas, mais ce n'était pas possible de rester dans la région avec eux.»

Karim al-Nury s'exprime au téléphone. Saadiya n'est qu'à quelques minutes de Jalawla mais les forces kurdes interdisent catégoriquement le passage et tentent d'entraver toute démarche pour s'entretenir avec les miliciens.

Quelque 700 mètres de no man's land séparent les peshmergas des miliciens chiites. Un front qui n'en est pas vraiment un, car il n'y a jamais de combats. Ou presque, élude le commandant Sangawi, refusant de donner des détails. Sur place, les peshmergas montent la garde derrière des sacs de sable. Deux chiots se sont avancés jusqu'au poste militaire sur lequel flotte le drapeau kurde –rouge, blanc et vert, un soleil au centre. Plus qu'un véritable front, c'est une sorte de guerre froide entre les deux anciens alliés. Mais difficile de savoir comment la situation va évoluer.

«Il n'y a réellement pas de conflit entre nous et les peshmergas. Nous coopérons», affirme Karim al-Nury. De fait, les deux «presque ennemis» communiquent régulièrement sur la situation militaire et réalisent parfois des opérations communes. Interrogé sur la possibilité d'un conflit avec les Kurdes, Karim al-Nury préfère éluder: «Les peshmergas et les Hashd al-Shaabi doivent d'abord résourdre le problème Daech. Les autres problèmes attendront.» Pourtant, début novembre, des affrontements entre peshmergas et miliciens chiites ont fait plusieurs morts à Touz Khourmatou, près de Kirkouk, quelques 200 km plus au nord-ouest. «Il va y avoir un conflit entre peshmergas et milices chiites», prédit de son côté le maire de Jalawla, Iacob Youssif Ali.

Le commandant Sangawi se montre plus prudent. «J'espère que les Hashd al-Shaabi ne pensent pas à déclarer la guerre aux Kurdes», se contente-t-il de lâcher. Mais il le dit tout net: il ne rendra pas Golala. Le seul nom utilisé par le commandant, qui tique un peu lorsque ses interlocuteurs utilisent le nom arabe Jalawla.

Arabisation du nord de l'Irak

La ville est pourtant deux fois plus proche de Bagdad que d'Erbil, capitale du Kurdistan irakien. Le paysage plat et désertique évoque davantage les terres arabes que les montagnes kurdes. Et Jalawla, soumise aux politiques d'«arabisation» de Saddam Hussein, était démographiquement arabe (plus de 80%) avant l'offensive djihadiste.

Dans les années 1970 et 1980, le régime baasiste de Saddam Hussein a mis en place des politiques d'arabisation dans le nord de l'Irak, chassant les civils kurdes et installant à leur place des Arabes afin de changer la représentation démographique de chaque communauté. «Les familles arabes importées par Saddam [Hussein, ndlr] ne peuvent pas revenir à Golala», lâche le commandant Sangawi d'un ton sans appel. «Ces gens doivent retourner dans le Sud, on ne peut pas leur faire confiance.» Pour lui comme pour de nombreux Kurdes, les civils arabes de la région sont partisans de l'EI.

«La majorité des familles importées par Saddam Hussein appartiennent à la tribu Karawi, dont le sheikh a prêté allégeance à al-Qaida et maintenant à l'EI», ajoute Iacob Youssif Ali. «Après la chute du régime baasiste en 2003, de nombreux Kurdes ont voulu revenir à Jalawla et réclamer la restitution de leurs terres, alors les Arabes de la tribu Karawi ont créé des milices», précise-t-il, évoquant tensions inter-communautaires, meurtres et attentats entre 2004 et 2014.

Pour l'instant, quelle que soit son appartenance ethnique, aucune famille n'a été autorisée à revenir à Jalawla. Les habitants s'entassent dans des camps gérés par les autorités du Kurdistan. Parmi elles, des Kurdes, des Arabes originaires de Jalawla, et des Arabes venus du Sud.

Dans le camp d'Alwand (Emilienne Malfatto).

Dans le camp d'Alwand, plus de 700 familles attendent ainsi un hypothétique retour chez elles. Situé à vingt minutes de Jalawla, sur un petit promontoire au milieu du désert, l'endroit est perdu au milieu de nulle part, entouré de barbelés, des camions-citernes échoués au pied de la colline. Les journalistes y sont officiellement admis, mais sous bonne garde, à la différence de nombreux autres camps du Kurdistan. Pas la peine de chercher des familles arabes «importées» par Saddam Hussein, prévient-on, il n'y en a pas. Mais défense de s'aventurer seul dans les allées poussiéreuses pour vérifier la chose. Des gardes, aimables mais armés, veillent au grain.

Sabah Ahmed, 45 ans, a fui Jalawla en juin dernier, à l'approche des djihadistes. Il fait partie des Arabes «originaires» de la ville et ne mâche pas ses mots à l'égard des «Arabes importés par Saddam». «Ils ne devraient pas revenir à Jalawla, ils doivent rentrer chez eux. Je ne sais pas d'où ils viennent et on ne peut pas leur faire confiance, la majorité d'entre eux ont soutenu l'EI», affirme-t-il, assis dans le préfabriqué où la famille s'entasse depuis plusieurs mois.

Engins explosifs improvisés

«On aimerait bien rentrer chez nous», lâche, au détour d'une allée, un autre déplacé.
Cela fait près d'un an que Jalawla a été libérée des jihadistes, mais la zone est encore truffée d'engins explosifs improvisés (EEI), assurent les peshmergas. Ces «bombes maison» sont un des principaux obstacle au retour des civils dans toutes les zones libérées. Remplies de TNT, phosphore, petits cailloux ou grosses aiguilles, les EEI sont disséminés dans les rues et les maisons, piégant les portes d'entrées, les frigos, etc. «Il y a même des Corans piégés», assurent les peshmergas.

Dans les ruines d'une maison de Jalawla, des peshmergas kurdes marchent avec précaution: des engins explosifs improvisés peuvent subsister dans les décombres (Emilienne Malfatto).
 

Toufiq Ibrahim Hamakhan dirige une équipe de démineurs qui intervient à Jalawla. Est-ce un effet du stress? A 49 ans, il en paraît au moins 65, moustache et cheveux en brosse blancs comme neige. Sur les 22 techniciens qui formaient l'équipe, quatre sont morts dans des explosions au cours des derniers mois. «Daech utilise des fils fins comme des cheveux, c'est très difficile à détecter. Il n'y a que douze équipes de démineurs comme nous dans tout le Kurdistan.» Pour une tâche titanesque. Toufiq Ibrahim estime qu'il faudra encore au moins six mois pour déminer la zone de Jalawla, où quelque 150 EEI ont déjà été désactivées. «On en a fait exploser environ 85 supplémentaires», ajoute-t-il.
Par ailleurs, la destruction des infrastructures de la ville a rendu la ville inhabitable, précise Iacob Youssif Ali, qui estime à 71 milliards de dinars (57 millions d'euros) le coût de la reconstruction.

«Nous avons demandé au gouvernement irakien de venir reconstruire la ville, qui appartient à la province irakienne de Diyala, mais ils n'ont envoyé aucune aide», se plaint-il, soulignant malgré lui que Jalawla n'est pas encore tout à fait kurde. En face, le gouvernement régional du Kurdistan a promis de donner 25 milliards de dinars (20 millions d'euros) pour financer la reconstruction. Une manière d'attirer un peu plus Jalawla dans son orbite, ce qui ne peut que déplaire à Bagdad.

Appauvri, corrompu, divisé, le gouvernement central est pour l'heure trop occupé par la lutte contre l'EI pour réagir. Mais une fois la menace djihadiste éliminée, il pourrait bien rediriger son attention sur les «territoires disputés». Jalawla ou Golala, la question du nom de ce coin de désert porte possiblement en elle les germes d'un conflit «post-Daech».

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