Partager cet article

Le ballon de rugby, ovale et traître comme la vie

L'Australien Drew Mitchell lors de la demi-finale contre l'Argentine. REUTERS/Dylan Martinez.

L'Australien Drew Mitchell lors de la demi-finale contre l'Argentine. REUTERS/Dylan Martinez.

Ses rebonds imprévisibles créent le spectacle du rugby autant que les chocs des corps ou les passes de génie. La ballon à forme ovale envoûte tous ceux qui ont dédié leur vie à ce sport.

Le rugby peut bien multiplier ses temps de jeu sans laisser ses gladiateurs respirer. Il peut nourrir l’inflation des masses musculaires et des salaires. Il peut se professionnaliser, se footballiser, s’ultra-téléviser, se jouer devant une poignée de spectateurs comme devant 150 millions, comme la finale de Twickenham entre Nouvelle-Zélande et Australie... Quelque chose ne changera jamais dans sa virile et poétique alchimie: il restera l’esclave d’un bout de matière difforme, indomptable, capricieux, d’une véritable diva à qui tout est finalement et systématiquement pardonné: son ballon.

Ovale comme une vessie de porc recouverte de cuir, déformée pour plus de maniabilité, la balle de rugby n’a pas fini de mettre à genoux des générations de grands costauds. Pour elle, ils s’aplatissent. Pour elle, ils acceptent de se faire passer sur le corps et lacérer la chair. Pour ses faveurs passagères, des vies entières ont été abandonnées à s’abreuver de XV, comme on revient à la source d’une éternel émerveillement –sportifs, entraîneurs, mais aussi journalistes, écrivains, dirigeants. «Le ballon, c’est ce qui fait mon attachement à ce jeu, à sa formidable fantaisie.» Jean Lacouture, auteur de ces paroles en 1994 dans un docu sonore «Le rugby ou le mystère de la balle ovale», n’a pas seulement laissé au monde une monumentale biographie de De Gaulle: il a aussi signé Voyous et gentlemen, Une histoire du rugby.

«Vous ne savez jamais ce que fera un ballon, non seulement quand il rebondit, mais même en l’air, poursuivait-il. C’est délicieux. C’est vraiment un jeu où l’inattendu est fort, où la poésie est forte. Comme dans le grand roman, comme dans le grand poème, vous ne savez pas ce qui va venir dans un instant. Le roman doit s’inventer par lui-même des péripéties que vous ne pouvez pas attendre. C’est ce que fait le ballon ovale.»

Daniel Herrero, grand conteur du rugby, confirme que nous sommes au coeur du sujet. L’ancien joueur et entraîneur, auteur d’un Dictionnaire amoureux du rugby, sait ce qu’il sait des limites de l’hommes parce que le ballon est ovale.

«La balle a plus d’humour que les humains. De par sa nature, elle sera toujours plus imprécise, plus coquine, plus impertinente. Tu l’attends quelque part et elle va ailleurs. C’est terrible… Elle est toujours plus forte que la rationalité humaine. Quels que soient les efforts du meilleur coach du monde, il ne pourra jamais maîtriser la course folle de la balle. La pensée humaine ne sera jamais maîtresse de l’événement.»

«C'est ce qui a fait l'originalité du rugby.» Henri Garcia, historien du rugby, a eu le temps de méditer le sujet: sa Fabuleuse Histoire du rugby est constamment rééditée depuis sa première parution en 1973. «A part le football américain, qui est un dérivé du rugby, tous les autres sports ont un ballon rond, constate-t-il. Cette forme change tout. Le rebond, c'est ce qui fait son charme. Le ballon a une vie à lui. Un ballon rond, c'est tout con: ça roule et ça rebondit toujours pareil. Le ballon ovale a sa personnalité, ses caprices. Il est vivant.» La preuve. Quand il roule, il ne roule pas: il sautille. Lorsqu’il rebondit, il ne rebondit pas: il s’oriente. Quand un joueur l’attend dans ses bras, il s’offre à l’autre. Pour, la fois d’après, se réfugier chez le défenseur quand celui-ci croit que tout est perdu. Sur un terrain de rugby, le ballon est la quatrième entité dotée de sa liberté d’action, après les deux équipes et l’arbitre. Il est la seule à agir avec une absolue indépendance.

Pour jouer au rugby et abandonner ainsi sa propre réussite au hasard, il faut accepter de se faire mal sans raison. «L'incertitude du rebond, ça fait rire ou pleurer, dit Pierre Albaladejo, ex-international et consultant-vedette depuis les années 70. Quand le ballon est en l'air et qu'il n'y a personne au point de chute pour le reprendre de volée, le public est toujours en attente. Lorsqu’on voit arriver des joueurs vers le point de chute, la question de tout le monde est: "Va-t-il avoir un rebond favorable?"» «Avec les rebonds, il y a toute une magie qui opère, s’émeut Denis Charvet, ancien international (1986-1991). Il y a cette part de hasard qui est installée au milieu de tout le monde. Le bon ou le mauvais rebond, c'est comme le bon choix et le mauvais choix d’un joueur. Le ballon fait son choix, lui aussi.»

Il fascine et il divise

Rebond gagnant: l'essai de Christophe Dominici contre la Nouvelle-Zélande en demi-finale en 1999 (43-31).

Le ballon ovale les fascine tous. Il les divise aussi. «On n’a jamais pu réussir à maîtriser la direction d'un ballon qui tombe, c’est la loterie», affirme Garcia. «Je ne crois pas au hasard, même si le ballon fait parfois gagner une équipe», nuance Charvet. Face à la fatalité qui condamne tout le monde à la passivité, le rugby a ses divinités, dotées, dit la rumeur, d’un surnaturel pouvoir d’attraction. «Serge Blanco le tapait d'une certaine manière pour qu'il retombe de son côté, se souvient Garcia. Presque toujours du moins.»

Mais entre divinité et mythologie incertaine, la marge est étroite. «Un temps, on m'avait prêté la faculté de maîtriser le rebond en tapant d'une façon particulière, se souvient Albaladejo. C’était un petit peu vrai. Quand je tapais des longs dégagements, je frappais en faisant tourner le ballon vers moi. Je donnais un effet pour qu’il revienne vers mes partenaires. Un jour, j’avais fait deux ou trois coups de pied rétroactifs, et il y avait eu tout un tapage médiatique derrière. Mais c’est arrivé tellement rarement, c'était un peu la légende.»

Le science se satisfait rarement des légendes. Le professionnalisme aussi. Alors, l’homme de rugby a cherché à comprendre. Jean-Michel Courty, professeur à l'Université Pierre et Marie-Curie (Paris), fait partie des cerveaux capables d’introduire de la certitude dans la déraison, du résultat méthodique dans la fantaisie, de la rationalité dans la tourmente. En 2007, il avait co-signé un article intitulé «Le vol de l’ovale» avec Edouard Kierlik dans la revue Pour la science. Il précise:

«En le faisant tourner de manière contrôlée, on peut éviter ces effets aléatoires. Si l'on prend comme axe de rotation son grand diamètre, ce que font les joueurs quand ils se font une passe, la rotation stabilise l'orientation du ballon, comme un gyroscope ou une toupie. Cette rotation a deux avantages: lorsque le ballon arrive dans les mains du partenaire, il est bien plus facile à attraper que s'il arrive avec une orientation aléatoire. Le deuxième avantage est que si l'on fait tourner le ballon sur lui-même de la sorte et qu'en plus son grand axe est dans la direction de la trajectoire, cela réduit les frottements de l'air: d'une part parce que l'orientation est favorable (comme un obus ou un avion) et d'autre part parce que la rotation réduit les frottements.»

Même avec le pied, Dan Carter arrive à procurer cet effet à l’indécise.


Kickologie

Les recherches en biomécanique appliquées au sport n’ont jamais été aussi nombreuses. Les Anglais appellent cela la kickologie («science de la frappe»). Dans Onze mètres, la solitude du tireur de penalty[1], l’auteur Ben Lyttleton révèle que Dave Alred, spécialiste du jeu au pied dans le staff de l’Angleterre lors de la Coupe du monde 2003, a modélisé la frappe idéale, capable d’aboutir à la perte d’énergie la plus faible possible entre le mouvement du corps et la trajectoire du ballon. «Pour une bonne frappe, les chiffres doivent être tout à fait comparables entre foot et rugby, dit Jean-Michel Courty. Pour le rugby, il y a cependant plus de paramètres. Viennent s'ajouter la forme du ballon et donc l'orientation du ballon lors de la frappe. Je pense que l'entraînement est plus complexe: il ne s'agit pas uniquement de taper un ballon posé sur le sol, mais aussi de déterminer comment le ballon va être positionné. Le point d'impact du pied sur le ballon est important, il faut frapper le "sweet spot" qui est environ à un tiers de rayon du centre.»

Parfois, tout vous retombe dans les bras facilement. Parfois les bons coups ont tendance
à vous fuir

Jean-Pierre Elissalde,
ancien international français

Henri Garcia a vu le changement à travers les âges: «Avec des ballons en cuir, on le plaçait droit et on frappait sur le côté dodu. Maintenant, on le pose couché pour le frapper sur la pointe, pour avoir des coups de pied plus longs.» «Un travail récent a mis en évidence le rôle essentiel du bras opposé à la jambe qui tire, ajoute Jean-Michel Courty. Ce bras doit avoir un grand mouvement de balayage vers l'avant et une rotation dans le sens opposé à la jambe pour stabiliser le corps.» Les recherches sur le sujet sont loin d’être terminées.

Jean-Michel Courty nous promet pourtant que la philosophie poétique de Daniel Herrero a encore de beaux jours devant elle. L’auteur de La physique buissonnière avec Edouard Kierlik doit admettre que la frappe ne recouvre qu’une part de la zone d’ombre du ballon ovale: «Le rebond, lui, on ne le contrôlera pas, il y a trop de paramètres, explique-t-il. Le premier rebond, vous y arriverez éventuellement. Dès qu’il ne met à tourner après ce rebond, vous ne pouvez plus du tout. C’est un peu comme quand on analyse le billard: on contrôle la trajectoire de la première boule. A partir de la deuxième, ce n’est le plus le cas.» Le joueur n’a pas d’alternative: il fait de son mieux et attend de connaître son sort.

«Le ballon de rugby ressemble beaucoup aux rebonds de la vie, compare Jean-Pierre Elissalde, ancien joueur et entraîneur, aujourd’hui parole débridée sur les plateaux de Canal+. Parfois, tout vous retombe dans les bras facilement. Parfois, les bons coups ont tendance à vous fuir. L'incertitude du ballon ovale et ses angles différents font que ça ressemble beaucoup à la vie. Mais comme pour la vie, on apprend à maîtriser le ballon au fur et à mesure de son évolution, de ses capacités et de sa dextérité. On peut les maitriser parce qu'on peut les anticiper. Il faut juste savoir qu'ils peuvent être mauvais.»

«Comme du Beethoven joué avec un mirliton»

Prévoir les coups, dans l’existence comme pendant le match, est ce qui rapproche le plus d’une définition de l’expérience. «Un joueur de rugby ne se place pas en fonction d'un rebond, fait observer Albaladejo. Il marque un temps d’arrêt et il reste dans l'axe, il laisse un certain espace entre le ballon et lui pour pouvoir se détendre. C’est au petit bonheur la chance, c'est ce qui fait tout le plaisir de ce jeu.» Elissalde formule le même consentement. «Le rebond n'est pas qu'un aléa. C'est ce qui fait l'intérêt, la non justesse, l'injustice du sport.» Charvet: «On pourrait croire que c'est de la chance, moi je préfère la théorie selon laquelle la chance se provoque. Mais quand on est joueur dans l'âme, cette part d’incertitude est géniale.»

L’écrivain Jacques Perret, dans ses Articles de sport, exprime avec un sens de la formule majestueux cette fascination morbide pour le coup du sort qui reste au coeur de l’engagement de ces hommes, obligés de plaquer le ballon contre leur coeur pour le protéger quand ils en ont miraculeusement la possession: «Certes, on peut imaginer que le rugby joué avec une balle ronde serait encore du rugby, comme du Beethoven joué avec un mirliton serait encore du Beethoven.»

Sous la plume de Perret, comme dans la bouche d’Herrero et les yeux de Lacouture, le ballon de rugby est un vrai personnage, buriné par le jeu, adversaire et partenaire de tous, «mieux qu’un témoin passif, qu'une boule déformée par l'usage, aboulique et désintéressée». «Il réagit sur le terrain, enchaîne-t-il, avec tant d'imprévu qu'il paraît y mener sa partie comme un être libre, gonflé d'intentions secrètes et généralement tracassières. Il s'amuse de son côté. C'est une créature extravagante, sans routine, primesautière, à angles vicieux, conjoncturale dans ses déplacements et biscornue dans toutes ses manières. On le dirait instrument du destin si les joueurs de rugby ne méprisaient une notion si peu favorable au combat.» Les joueurs de rugby passent tous ses caprices au ballon depuis 1840. Il y a des formes de mépris moins fusionnelles que celle-ci.

1 — L’un des co-auteurs de cet article a signé la traduction française du livre (Editions Hugo Sport) Retourner à l'article

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte