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La crémation plus vivante que jamais

Colombarium du cimetière du Père-Lachaise | Jannis via Flickr CC License by

Colombarium du cimetière du Père-Lachaise | Jannis via Flickr CC License by

À l’image de l’essor de la crémation en France, le crématorium parisien –le plus ancien de France– doit répondre à des demandes de plus en plus nombreuses. Elles s’accompagnent d’une personnalisation des obsèques et de nouveaux rites laïcs destinés à rendre le moment plus solennel.

Symbole de la progression de la crémation en France, le crématorium du cimetière du Père-Lachaise à Paris dispose de capacités proches de la saturation. Avec 5.800 opérations réalisées l’an dernier (jusqu’à une trentaine certains jours), ce site cinéraire est le seul du genre dans la capitale intra-muros.

Et impossible d’étendre la structure: le monument, qui date de 1889, est protégé avec notamment sa majestueuse salle de la Coupole construite peu après. Jusqu’à présent, les extensions ont été réalisées en sous-sol, mais toutes les options ont été exploitées. Au point que la maire de Paris, Anne Hidalgo, aurait engagé une réflexion pour la mise en œuvre d’un deuxième pôle de crémation à l’intérieur de Paris, explique Jean-Paul Rocle, chargé de mission pour les cérémonies et les ritualités.

Une révolution sociétale et culturelle

Il s’agit de répondre à la demande des proches des parisiens défunts qui aujourd’hui, pour 40%, optent pour une crémation plutôt qu’une inhumation. Paris, de ce point de vue, n’est pas en pointe en France: dans certaines villes comme Lille ou Lyon, ce taux est dépassé. Une véritable révolution sociétale, avec une proportion des crémations à l’échelon national qui a été multipliée par trente en trente ans pour atteindre 30% en 2010 et 34% en 2013, selon les statistiques de la Fédération française de crémation.

La progression a donc été excessivement rapide, et pas seulement au Père-Lachaise, qui fut le premier crématorium de France. D’une façon générale, selon un sondage Ipsos effectué en juillet dernier, 51% des Français se déclarent aujourd’hui favorables à une crémation.

En France, la crémation a été consacrée par la loi du 15 novembre 1887 posant le principe de la liberté du choix de sépulture. La Troisième République levait ainsi un interdit qui remontait à Charlemagne. Des personnalités comme Léon Gambetta, Casimir Périer et Paul Bert s’engagèrent pour restaurer cette liberté, explique François Michaud Nérard dans son livre La Révolution de la mort. Bien que toujours portée par des valeurs humanistes, la crémation est cependant demeurée dans la confidentialité et l’anonymat jusque dans les années 1970, à cause du veto de la religion catholique, qui ne la tolère que depuis 1963 et le concile Vatican II.

En France, la crémation a été consacrée par la loi du 15 novembre 1887 mais a été pratiquée jusqu’en 1963 que dans des cercles anticléricaux restreints

Jusqu’à cette date, la crémation n’était pratiquée que dans des cercles anticléricaux restreints, et était la marque d’un militantisme actif contre la toute-puissance de l’église catholique. Il fallut ensuite que l’évolution sociétale intègre cette pratique pour la voir se développer, sans atteindre toutefois l’importance acquise en Europe du Nord.

Aussi, avec seulement quelque 10 crématoriums et moins de 5.000 crémations, la crémation restait encore très marginale avec 1% des obsèques en 1980. Mais des tabous culturels furent levés. Les modes de vie qui impliquent une plus grande mobilité que jadis ont fortement contribué au développement de cette pratique au détriment d’une inhumation avec une sépulture fixe qui, faute de visite des proches, tombe à l’abandon.

Le choix d’une «néantisation»

Une autre raison est invoquée notamment par les personnes âgées: partir sans créer de contraintes à leurs enfants, et ne pas les encombrer de leur dépouille. Cette raison, qui exprime une volonté de néantisation, est fréquemment avancée pour expliquer ce choix. Par ailleurs, dans les grandes agglomérations, le foncier nécessaire aux cimetières se fait rare.

Enfin, les représentants de l’église catholique se sont eux-mêmes adaptés, allant jusqu’à accompagner les familles dans le recueillement au sein des crématoriums, espaces pourtant exclusivement laïcs. Ils ont ainsi contribué, plutôt contraints et forcés par leurs fidèles, à la levée de l’ostracisme d’antan.

En 2014, par exemple, au crématorium du Père Lachaise, si les deux tiers des cérémonies ont été civiles, une sur trois a été de nature religieuse, le plus souvent catholique. Des pasteurs protestants, moines bouddhistes et prêtres hindouistes assurent les autres accompagnements religieux… et même des rabbins en raison du développement de la communauté juive libérale de France.

D’autres explications sont également à prendre en compte: économiques (une crémation coûte jusqu’à 30% moins cher que l’inhumation), hygiénistes (l’incinération est préférée à une lente décomposition du corps), philosophiques (par anticonformisme ou par conversion à d’autres religions).

Dans ce contexte aujourd'hui, le territoire français compte quelque 170 crématoriums (163 pour la seule métropole). 

Une réglementation pour encadrer la banalisation

Face à cet essor et avec beaucoup de retard sur l’évolution, les responsables politiques se sont saisis du dossier à partir de 2005. Leurs travaux ont abouti à la loi de décembre 2008, qui encadre la crémation dans de plus fortes contraintes, réduisant l'espace de liberté que constituait cette pratique dans le domaine funéraire.

Ce ne fut pas du goût de tous les crématistes militants qui, à l’instar du leader syndical et libre-penseur Marc Blondel, aujourd’hui disparu, ont entre autres dénoncé une manœuvre de l’église catholique pour revenir sur la loi de 1905 et la séparation des églises et de l’État. Car la nouvelle réglementation stipule que l’urne peut être conservée dans un lieu de culte avant que la famille se détermine sur la destination des cendres. Ce qui n’était pas le cas auparavant, tout ce qui touche à la crémation ayant longtemps été de nature essentiellement laïque.

Il n’est plus autorisé de conserver l’urne au domicile, ni de partager les cendres

Cette loi encadre aussi cette destination des cendres. L’urne qui les contient doit être déposée dans un columbarium ou un caveau de famille. Elles peuvent aussi être dispersées dans le jardin du souvenir d’un cimetière ou en pleine nature.

Mais il n’est plus autorisé de conserver l’urne au domicile, ni de partager les cendres. Car cette loi a introduit un statut des cendres qui n’existait pas jusqu’alors. Ce faisant, au nom de l’interdiction de porter atteinte à la dignité d’un cadavre (qu’il s’agisse d’une dépouille ou de cendres), la totalité des cendres doit être conservée dans une seule urne, par respect de la personne jusqu’après la mort. Reste que les vérifications sur le respect de la réglementation sont très délicates, et quasi impossibles.

Un accompagnement de plus en plus solennel

Parallèlement à cet encadrement, les rituels associés à la crémation ont beaucoup évolué. Les familles demandent des accompagnements personnalisés auxquels doivent s’adapter les maîtres de cérémonie des crématoriums.

Par exemple au Père-Lachaise, les cinq salles destinées à accueillir les proches sont équipées de systèmes audio et video, et il est même possible maintenant de retransmettre des cérémonies par internet pour permettre des participations à distance. L’accès à la retransmission, qui a nécessité un cadrage juridique précis à cause notamment de la réglementation sur le droit à l’image, est toutefois protégé par un code délivré à la famille.

D’une façon générale, après des décennies où les crémations étaient pratiquées quasiment à la sauvette et dans des lieux reculés, des cérémonies qui regroupent le corps social autour du défunt sont aujourd’hui organisées avec de plus en plus de solennité. À charge pour les maîtres de cérémonie de doser l’équilibre entre la personnalisation, qui est du niveau de l’émotion, et le rituel, qui introduit une certaine distance et permet de mieux accepter la réalité de la mort.

On retrouve cette recherche de solennité dans l’adhésion des familles aux diverses manifestations destinées aux familles. Ainsi, le crématorium du Père-Lachaise organise à leur intention, chaque 1er novembre, une cérémonie du souvenir à laquelle elles sont conviées.

Par ailleurs chaque trimestre, un autre type de cérémonie s’adresse aux parents ayant perdu leur bébé durant la grossesse ou à la naissance, pour les aider à mieux comprendre leur deuil. Et, depuis cette année, le Père-Lachaise a décidé d’organiser deux fois par an des cérémonies pour les familles de personnes ayant fait don de leur corps à la science.

Autant d’opérations auxquelles répondent des familles concernées par la crémation d’un des leurs. Ce qui révèle un besoin d’échanger sur le souvenir d’un disparu, fût-ce dans une forme de recueillement laïc et de partage rituel qui, jusqu’à une période très récente, était tout simplement inaccessible en France.

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