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Puisseguin: l'État a le devoir sacré de faire entreprise de pompes funèbres

Manuel Valls et François Hollande, lors de la cérémonie d'hommage aux victimes de l'accident de Puisseguin (REUTERS/Regis Duvignau)

Manuel Valls et François Hollande, lors de la cérémonie d'hommage aux victimes de l'accident de Puisseguin (REUTERS/Regis Duvignau)

Ces moments de recueillements autour de catastrophes exceptionnelles permettent de ressouder un temps le vivre-ensemble d'un pays fracturé.

Il a dû se trouver des matins, sur Europe 1, où Daniel Cohn-Bendit a eu des réactions plus bienveillantes. Pas celle-là: l’ancien député européen, devenu chroniqueur en liberté, n’a pas apprécié que soit organisé un hommage républicain, en présence du chef de l’État, après la mort de 44 personnes dans l’accident de Puisseguin (Gironde). «L’émotion doit être intime, a-t-il expliqué, et la démontrer en public comme ça, je suis absolument terrifié par ces Jeux olympiques de la compassion.»


Un tel rejet n’est pas unique. Des critiques se sont manifestées sur les réseaux sociaux. Ainsi le politologue Olivier Duhamel se demande si «le gouvernement de la France doit se transformer en entreprise de pompes funèbres»

Pour d’autres, on serait en présence d’une tentative de «récupération» par les politiques; ou d’une manifestation d’«exhibitionnisme»; la saison de l’hommage rendu, à l’approche des élections régionales, ne serait pas non plus si innocente. Etc. Dans le Figaro, le consultant Fréderic Saint-Clair, qui y voit un événement «entièrement fabriqué» s’interroge, lui, sur le sort des «3.345 autres morts» de 2014, sur la route, décédés «dans l’indifférence du gouvernement».

La participation du président, plutôt que d’être de la com, de la récup’ ou de l’exhibitionnisme, est y devenue une nécessité impérieuse

Grandeur des vies ordinaires

Daniel Cohn-Bendit va plus loin, cependant, que ces ronchonneries habituelles devant les interventions présidentielles, puisqu’il fait une différence entre la présence de François Hollande parmi les familles des victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, et ce terrible accident de la circulation. En janvier, le chef de l’État était venu «réconforter ceux qui avaient survécu à l’enfer» et «défendre une idée de la liberté d’expression», tandis que des accidents de la route, «il y en beaucoup, et tous les jours».

Ne comprend-il pas, Daniel Cohn-Bendit, que tout le monde ne peut pas mourir pour la liberté d’expression? Que la plupart des gens meurent sans grandeur aucune, banalement, à bout de parcours terrestre, ou parce qu’ils s’étaient levés, ce matin-là, du mauvais pied? Et que la présence du président, en certaines circonstances de drame collectif, est une solution acceptable pour rendre un peu de cette grandeur manquante aux vies ou aux morts ordinaires?

La communauté retrouvée

C’est comme ça: par la force de la médiatisation à outrance, et plus encore de la scénarisation de celle-ci, les grandes catastrophes, crash, tempêtes, inondations, sont devenues les derniers chapitres du «roman national» que la collectivité peut encore écrire en commun, et la participation du président, plutôt que d’être de la com, de la récup’ ou de l’exhibitionnisme, est y devenue, avec le temps, une nécessité impérieuse. Les autres chapitres du récit français contemporain, celui qui fait nos années ensemble, se sont chargés de toutes les querelles. Pour ou contre les migrants? De droite ou de gauche? Avec ou sans l’islam? Vous vous accommodez de la haine de l’autre que charrie le Front national, ou ça vous donne envie de vomir? 

Ces hommages se déclinent en des séquences qui tendent toutes à un certain sacré républicain

Comment raconter encore une même France à partir de brouillons secondaires si disparates? Il faut se résoudre à admettre, sans doute aussi à apprécier, lorsque le drame dépasse le seuil ordinaire, en nombre de morts ou en intensité d’effroi, que les Français, stupéfaits, touchés, expriment au même moment des sentiments encore bienfaisants par les rituels de la modernité spectaculaire, et que le chef de l’État y préside. Les chaînes d’info continue, les radios ont imprimé aux reportages un style appuyé, copié sur la sensiblerie américaine? Évidemment, mais c’est un moindre mal, plutôt que d’attendre que revienne un Mondial de foot, pour trouver encore un événement partageable par le plus grand nombre. 

Un morceau de l'histoire nationale

L’hommage aux victime de Puisseguin, comme celui rendu, en mars, face aux cimes enneigées de Alpes de Haute-Provence, après le crash du vol Barcelone-Düsseldorf de la Germanwings, ou comme encore la lente déambulation de François Hollande au milieu des dégâts provoqués par les inondations de la Côte d’Azur, au début du mois, ces moments privilégiés de l’histoire nationale –parce qu’il en feront la première mémoire– se déclinent en des séquences qui tendent toutes, quelle que soit leur importance, à un certain sacré républicain, et malheur à celui qui passerait à proximité, en se moquant. Le ballet des hélico, le surnombre de gendarmes et de pompiers vite inutiles, mais qui doivent rassurer, ou mettre du bleu et du rouge sur les images des télévisions; les récits des témoins, les larmes des familles, les chapelles ardentes et les marches silencieuses... 

Imagine-t-on Jacques Chirac et Lionel Jospin oubliant de sillonner le pays, après le passage ravageur des tempêtes de Noël 1999?

Cette déclinaison, beaucoup la ressentent désormais comme une orgueilleuse excellence nationale. Comme un moment fort du «vivre-ensemble». Et bien sûr, doit y être l’officiel, venu de Paris précipitement, et qui n’a pas l’air de tenir pour mineur le malheur qui vient de frapper un coin du pays, où l’on a l’habitude de vivre et de mourir au ras du sol. Dans ce rôle, Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, dont on peut se demander quand il a vraiment le loisir de dormir chez lui, est toujours impeccable, rapide, un visage naturellement préoccupé, une infinie courtoisie. 

Le devoir de la charge

Avec la fréquence des catastrophes, avec la connaissance aussi du fonctionnement médiatique qu’ont acquis les Français, tout le monde a perfectionné son rôle, du voisin qui exagère son témoignage au «héros-bénévole», qui en rajoute dans la modestie. Et l’État ne participerait pas au chorus de drames à la mise en scène si collective, devenu aussi essentiel? Il négligerait d’y prendre pas la place du coryphée? Mais ce serait du suicide! Plus qu’une erreur de com’ ou une faute politique. Une atteinte au «devoir de la charge», et le plus élevé qui soit, quand le pays requiert soudain une forme de respect particulier de sa vulnérabilité.

Imagine-t-on Jacques Chirac et Lionel Jospin oubliant de sillonner le pays, après le passage ravageur des tempêtes de Noël 1999? Ou François Hollande laissant Angela Merkel aller seule à La Seyne-les-Alpes, après l’accident aérien qui a emporté 150 personnes, dont 16 lycéens allemands d’une même classe? Oui, le gouvernement est aussi une entreprise de pompes funèbres. Et il doit désormais veiller à la tenue, entre trop et trop peu, des «Jeux olympiques de la compassion». Dans un pays où à peu près toute manifestation est devenue l’occasion de maudire «la France d’en haut», ces «camps du drap d’or», ces zones onusiennes de neutralité que sont les drames collectifs, sont par le choc, le recueillement, le chagrin, des endroits de paix, dans le temps et dans l’espace. Précieuses parenthèses. 

Chacun y vient en ayant déposé à l’entrée ses armes habituelles

Thérapie nationale

Chacun y vient en ayant déposé à l’entrée ses armes habituelles. Depuis la Côte d’Azur, Christian Estrosi et Eric Ciotti, les deux pourfendeurs LR régionaux du quinquennat socialiste, se sont abstenus de toute «récupération» politique, aux côtés du chef de l’État, pendant les inondations d’octobre. La Gironde de la mort des retraités de Petit-Palais-et-Cornemps est terre moins clivante que la Côte d’Azur. Alain Juppé, la première figure politique de ce sud-ouest modéré, a été d’une élégance attendue dans la solidarité aux familles et l’accompagnement du pouvoir parisien.

Avouons que c’est soudain reposant. Et si la réaction collective à une catastrophe, même racontée et jouée à la manière américaine, permet de telles pauses, c’est bien qu’elle a une aussi fonction thérapeutique bien au-delà des Français directement touchés. À l’égale des obsèques, dans les familles, quand la mort du défunt offre d’abord aux survivants des chances de réconciliation, ne serait-ce que très provisoirement.

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