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Le temps des inégalités dont vous êtes le héros

feed store scale / Bruce Turner via Flickr CC License By

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La sécurité économique et sociale des uns passe désormais par l'insécurité des autres, alors même que la plupart d'entre nous sommes révoltés par les injustices. Une «préférence pour l'inégalité» qui ressemble à un cercle vicieux qui pourrait anéantir le fondement des sociétés démocratiques et leur idéal de justice sociale.

Les inégalités sont de retour, dans les statistiques et sur la scène politique et intellectuelle. Les mouvements de contestation du capitalisme comme Occupy Wall Street sur le front des mouvements sociaux, et le succès populaire et médiatique du livre de Thomas Piketty ont popularisé l’idée selon laquelle un petit 1% de très riches imposait sa volonté aux 99% restants de la population. L’ancien prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, a publié récemment une compilation de textes et d’articles sur les causes de la crise de 2007. Si son analyse diffère légèrement de celle de Piketty, les deux économistes constatent que la richesse se concentre de plus en plus entre quelques mains. Stiglitz a popularisé une illustration très imagée de cette réalité: si on mettait 85 milliardaires dans un autobus, ce véhicule concentrerait autant de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 3 milliards de personnes. Le parti Podemos en Espagne, s'est appuyé lui aussi sur l'opposition entre le peuple et une petite «caste» composée de l'élite financière pour mobiliser son électorat.

Et si ça ne suffisait pas à expliquer que les sociétés restent inégalitaires? Après tout, si nous savons tous d’où vient le problème, et si nous réprouvons collectivement cette situation déplorable, pourquoi rien n’a-t-il bougé? La première explication qui vient à l’esprit est que les super-riches disposent de leviers pour conserver et accroître leur part du gâteau, ce qui est indéniablement le cas, mais laisse de côté l’apathie de la majorité qui subit, les fameux 99% (à moins de les croire manipulés par les mass-média ou autre schéma explicatif facile et réconfortant). Les blocages pourraient aussi résulter du fait que «les 99% ne sont pas un bloc homogène capable d’agir comme tel, écrit le sociologue François Dubet dans La préférence pour l’inégalité, essai paru l’année dernière. C’est aussi parce que, à l’intérieur de cet ensemble, les intérêts des uns et des autres ne coïncident pas.»

Le temps des petites inégalités

Selon François Dubet, les «petites inégalités» qui «peuvent sembler minuscules au regard de l’incroyable captation de richesses par les 1%», nous importent pourtant autant que les grandes. Sociologue et cofondateur du site L’Observatoire des inégalités, Patrick Savidan, auteur d’un essai paru à la rentrée, Voulons-nous vraiment l’égalité?, va dans le même sens: l’adhésion à la persistance des inégalités ne concerne pas la seule oligarchie financière du «1%». Chacun contribue à maintenir voire à renforcer ces inégalités sociales. Invité par la Fondation Jean Jaurès et Slate, le chercheur est revenu sur ces paradoxes dans une interview vidéo:

Savidan, qui consacre une très dense enquête philosophique et sociologique à notre rapport à l’inégalité, pose sa question faussement naïve en titre en se basant sur un paradoxe: nous sommes surinformés sur les inégalités. Elles nous révoltent très majoritairement lorsque nous les percevons comme excessives et peu fondées sur des différences de «mérite».

Dans notre vie quotidienne, nous agissons tous d’une manière qui maintient ou renforce les inégalités

Pourtant, dans notre vie quotidienne, nous agissons tous d’une manière qui maintient ou renforce ces inégalités. L’exemple le plus emblématique étant le contournement de la carte scolaire par les parents les mieux informés et les plus éduqués, devenu une discipline olympique en France. Ces actions individuelles sont rationnelles -donner à ses enfants les meilleures chances de réussite en les plaçant dans une bonne école- mais la conséquence sociale de tous ces évitements aboutit en fin de parcours à ghettoïser les établissements les moins cotés. Cette spirale négative s’observe aussi dans le domaine du logement: puisque chaque groupe social veut vivre dans des quartiers agréables et sûrs, de préférence avec ses semblables, ceux qui se trouvent en bas de l’échelle sociale n’ont d’autre choix que d’occuper les places restantes. Enfin, lutter pour garantir l'emploi durable des uns contribue à garder en dehors de la zone de confort économique une vaste population de travailleurs précaires ou à temps partiel.

«Le “choix de l’inégalité” n’est donc pas un choix idéologique revendiqué comme tel; constate Dubet. C'est un ensemble de pratiques qu’il serait vain de condamner d’un point de vue strictement moral, puisque les individus ont souvent de “bonnes raisons” d’agir ainsi et qu’ils sont pris dans des jeux sociaux qu’ils ne maîtrisent guère.»

«Les individus ne recherchent pas les inégalités, mais leurs choix les engendrent», analyse-t-il encore.

Dans le même temps «la conscience des inégalités s’individualise, s’accentue et se mesure au plus près.» Là où «les inégalités de classes pouvaient (...) apparaître comme un ordre social injuste, mais aussi comme un ordre stable dans lequel chacun se voyait attribuer une position et une identité», les inégalités contemporaines n’ont plus vraiment de discours de justification. Les grandes théories explicatives ont perdu de leur aura: l'éclatement du «prolétariat» ouvrier et la progression du nombre des employés, le déclin de la grande industrie, la multiplication des formes d'inégalité et d'exclusion, et l'idée fausse selon laquelle à peu près tout le monde faisait désormais partie des classes moyennes, ont laissé place à une société moins facilement lisible entre terme de conflit de classe.

Les inégalités, n'ayant pas disparu pour autant, en deviennent de moins en moins supportables. On est également sensibles à des dimensions multiples de ces inégalités: les individus ne se comparent plus simplement en utilisant le référentiel des classes sociales mais aussi à partir de différence internes aux mêmes classes, là encore parce que l'idée d'une conscience de classe a disparu: un ouvrier ou un cadre se compare à ses proches socialement et constate qu’en fonction de son âge, de sa couleur, de son sexe, de sa situation matrimoniale, de son statut d’emploi, etc. il n’est jamais tout à fait l’égal du voisin immédiat…

Un sauve-qui-peut généralisé

Prenant encore ses distances avec les explications trop simples, Patrick Savidan considère que nous ne sommes pas des êtres mus par l’appât du gain et la frustration envieuse, qui pousse à vouloir plus que son voisin pour affirmer sa supériorité. Simplement, la majorité des gens aspirent à une sécurité sociale et économique qui passe par la possibilité d’élever et de soigner ses enfants, de faire ses courses, de pouvoir partir en vacances et se faire plaisir de temps en temps, d’être au-delà du niveau de la survie.

Comme dans un théâtre en feu muni de portes de secours étroites

Face à ces aspirations légitimes, la «montée des incertitudes», «dans un contexte de précarité croissante», objective comme ressentie (le taux de précarité est passé de 5,3% en 1982 à 12% aujourd'hui), dans un régime dépolitisé (personne n'attend plus rien du collectif) incite tout le monde à paniquer et à chercher une porte de sortie, comme dans un théâtre en feu muni de portes de secours étroites, configuration où «tout conspire à dresser les individus les uns contre les autres», de sorte «qu’il devient impossible de lutter pour soi sans lutter contre les autres.» La possibilité de coopérations a laissé place à un sauve-qui-peut généralisé. Chacun cherche à «externaliser» l’incertitude, écrit Savidan. «Externaliser l’arbitraire, c’est chercher à soustraire sa vie et celle de ses proches à l’insécurité.» Et c’est bien souvent rejeter celle-ci sur les autres.

«Ce qui pose problème et explique la tendance oligarchique de nos sociétés, poursuit l’auteur, c’est que, dans une telle configuration, l’accroissement de la sécurité pour les uns (parce qu’ils ont les moyens de renforcer les solidarités électives dont ils bénéficient) passe par la fragilisation des autres (parce qu’ils n’ont pas les moyens de compenser le reflux de la solidarité publique et l’affaiblissement des protections juridiques qui en résulte).»

C’est donc un mécanisme aux effets pervers qui se met en place. 

«Dans un contexte fortement individualisé, marqué par le sentiment d’une certaine impuissance sociale et économique des gouvernements, sans configuration collective, politique, du temps, s’impose la conviction que, pour ne pas subir l’arbitraire, il faut l’externaliser, pour ne pas être dominé, il faut détenir les leviers de la domination. Ainsi se généralise le sens de l’oligarchie, ainsi se démocratise ou se diffuse la tentation oligarchique».

A la lecture de ces tableaux sociologiques des inégalités, on perçoit mieux qu’un phénomène oligarchique extrême comme la place occupée par les «fils et filles de» ait pris tellement d’importance en France, comme l’enquête d'Aurore Gorius et Anne-Noémie Dorion, Fils et filles de..., le démontre. A peu près tous les univers professionnels prestigieux, des industries culturelles à la politique en passant -curieusement- par le sport de haut niveau, sont peuplés de ces descendants qui ont bénéficié d’une sorte de privilège de naissance pour s’établir au sommet de la pyramide sociale.

La peur, le repli et l’aigreur

Politiquement, le camp progressiste est face à un paradoxe qu’il a du mal à accepter: à mesure que les inégalités et leur perception se renforcent, la population, loin d’opter pour la révolte, devient plus conservatrice. «Quand l’attachement aux petites inégalités se mêle à la peur du déclassement, il est difficile d’imaginer que puisse se former un front commun de combat contre les inégalités», écrit encore François Dubet.

Les deux sociologues diagnostiquent un recul des idées de solidarité et de fraternité. Pour Savidan, il s’agit désormais de «solidarités électives», c’est à dire qui sont limitées à nos proches. Dans le même temps, les autres, plus éloignés, sont de plus en plus considérés comme responsables de leur situation moins envieuse. Selon Dubet, le désir de fraternité qui subsiste malgré tout risque d’être capté par «l’appel à une fraternité restreinte et défensive, recomposée sur des thèmes conservateurs, réactionnaires et dangereux.» Une fraternité réduite à ceux dont les individus se sentent proches socialement, ethniquement, etc., et excluant tous les autres.

«Toute la difficulté vient de ce qu’il n’existe probablement pas de grand récit alternatif à celui des solidarités perdues», prévient-il enfin contre l'illusion d’un retour à une intégration sociale à l’ancienne: «On ne peut pas faire comme si l’individu n’était pas au centre, comme si l’économie était toujours nationale, comme si la société était monocolore, comme si l’Etat décidait de tout.» Reste donc à inventer ce nouveau récit.

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