Culture

Azealia Banks, la nouvelle icône punk du rap

François Oulac, mis à jour le 29.11.2015 à 16 h 49

À côté des plus lisses Beyoncé ou Nicki Minaj, la jeune Américaine fait figure de véritable rebelle. Multipliant les clashs et les saillies plus ou moins contrôlées, elle s'est mise à dos une bonne partie de ceux qui voyaient en elle une future grande du rap. Pour la bonne cause?

Azealia Banks I REUTERS/Leonhard Foeger

Azealia Banks I REUTERS/Leonhard Foeger

Icône queer et black pour certains, peste hystérique pour d'autres, la rappeuse américaine Azealia Banks est l'une des artistes les plus outrancières de la musique contemporaine. Impulsive, elle enchaîne les phrases choc sur tout ce qui lui vient à l’esprit: l'industrie musicale, l’avortement, l'Amérique blanche, l’homosexualité... Difficile de dire ce qui se passe dans la tête de la New-Yorkaise, qui divise jusque dans les rangs de ses supporters. Quoi qu’il en soit, ses prises de position sur la race et le genre provoquent un débat utile sur la pop culture.

Y a-t-il une semaine qui passe outre-Atlantique sans que l'on entende parler d'Azealia Banks? Peu connue en France, la rappeuse new-yorkaise enchaîne les polémiques. Découverte en 2011 avec le morceau «212», elle a connu un succès d’estime avec son premier album, Broke With Expensive Taste, mélange barré de hip-hop et de house, sorti l’an dernier en indé. Mais ce n’est pas pour sa musique que la Harlemite fait le plus souvent parler d’elle.


Phrases assassines et clashs mesquins

Il faut dire qu’Azealia Banks aime aller à l'affrontement, verbal ou physique. Rien que ces derniers mois, elle a taclé la popstar Iggy Azalea, les rappeurs Nicki Minaj, Kendrick Lamar et Action Bronson, a menacé A$AP Rocky d’outing forcé, a proposé de résoudre l’embrouille entre Drake et Meek Mill en comparant la taille de leurs engins, s'est battue dans un night-club... En septembre, elle a notamment choqué en défendant la position sur l'immigration du très conservateur candidat républicain à la Maison Blanche, Donald TrumpSon compte Twitter (562.000 abonnés) est un accès sans filtre à ses pensées quotidiennes. 

Les gens sont sérieusement intimidés par mon talent et mon honnêteté

Azealia Banks

C’est aussi et surtout une mine de phrases assassines et de clashs mesquins, comme lorsqu’Erykah Badu, la marraine de la néosoul, admet avoir «essayé» d’écouter la musique de Banks. Il n’en fallait pas plus pour que cette dernière prenne la chanteuse à parti, la qualifiant de «vieille» et de «jalouse», avant de conclure en toute modestie: «Les gens sont sérieusement intimidés par mon talent et mon honnêteté.»


«L'Amérique n'aime pas les femmes noires têtues»

Aux bisbilles puériles s’ajoutent une série de saillies plus lourdes de sens. Ainsi, elle regrette à l’occasion des Video Music Awards que son album ne soit pas récompensé par un Grammy et écrit résignée: «Je n’en aurai jamais parce que l’Amérique n’aime pas les femmes noires têtues.»


Face aux cadres d’Universal Music où elle était signée l’an dernier avant de claquer la porte, elle s’énerve de devoir consulter «un groupe de vieux Blancs» sur son «art de femme noire». Ou encore, réagissant au succès du rappeur Lupe Fiasco en Australie: «Ce sont des Blancs… Ils ne t’apprécient que parce que tu es noir… Pas parce que tu as du talent.» Une obsession de la race à faire frémir Nadine Morano.


Anti-establishment

Fin septembre, la rappeuse s’est encore –encore–  illustrée en se battant avec un touriste français dans un avion, avant de traiter un steward de «faggot» («pédé»). Face à l’indignation des gays quant à son usage du terme, Banks a rétorqué que la communauté LGBT était «comme un KKK [Ku Klux Klan, ndlr] gay et blanc». Noire et bisexuelle revendiquée, le discours paradoxal –anti-establishment et pro-Black, féministe mais pro life, queer mais teinté d’homophobie– d’Azealia Banks a de quoi donner le tournis.

Ne sois pas avec nous que lorsqu’il s’agit de chevaucher des bites de noirs

Azealia Banks

Pourtant, entre deux clashs, il arrive à Azealia Banks de mettre le doigt sur les vrais problèmes de la société contemporaine. C’est le cas, par exemple, lorsqu’elle pique une colère contre la statue de cire de Nicki Minaj chez Madame Tussaud, représentée lascive et à quatre pattes: «Pourquoi pas debout, un micro à la main?», s’indigne la rappeuse. 


«Si tu es avec les noirs, tu l’es jusqu’au bout!»

C’est encore le cas lorsqu’elle accuse la rappeuse blanche Iggy Azalea d’ostensiblement récupérer la culture noire américaine dans sa musique, mais de rester silencieuse sur les luttes sociales des Noirs pendant les émeutes de Ferguson. Avec ce tweet: «Ne sois pas avec nous que lorsqu’il s’agit de chevaucher des bites de noirs. Si tu es avec nous, tu l’es jusqu’au bout!»

Ces propos font mouche, dans un pays où l’industrie du divertissement pille allègrement la black culture, mais où les violences policières et les discriminations envers les noir(e)s défraient régulièrement la chronique. Une étude publiée en avril rappelle ainsi qu’aux États-Unis, si les femmes blanches ne touchent en moyenne que 78% du salaire des hommes, ce chiffre tombe à 64% pour les noires. L’actrice Viola Davis, première Afro-américaine à remporter l’Emmy Awards de la meilleure actrice, a dénoncé dans un discours retentissant ce racisme systémique.

Azealia Banks se prend la triple oppression d’être femme, noire et bisexuelle

Richard Mèmeteau

Trop vindicative, trop edgy, trop hood et sexuellement ambigüe pour le grand public (comprendre: une audience blanche et familiale), Azealia Banks est haïe de pas mal de monde. C’est pourtant cette même personnalité qui fait d’elle une figure appréciée d’une partie du «black Twitter» et des minorités.

«Elle agit comme un révélateur de problèmes»

Richard Mèmeteau, professeur de philosophie et auteur du livre Pop Culture, analyse le personnage: 

«Azealia Banks se prend la triple oppression d’être femme, noire et bisexuelle. Son truc, c’est l’appropriation culturelle: dès qu’il s’agit de présenter une culture à une audience pop, mainstream, ce sont les Blancs qui sont avantagés. C’est frappant quand Iggy Azalea, qui a une légitimité fragile, et Macklemore sont récompensés dans les cérémonies.» 

Cette idée est défendue par bien d’autres personnalités, comme Lauryn Hill ou la rappeuse Angel Haze. Mais à ce jeu-là, Banks crie plus fort et plus souvent. «Elle propose qu’une partie de la culture noire redevienne contre-culture. Il y a déjà eu ce mouvement-là quand James Brown a cessé de se lisser les cheveux. Lui qui avait pourtant un public en grande partie blanc, il s’est re-radicalisé», raconte Richard Mèmeteau.

 

Le chercheur attribue l’usage de termes homophobes à une tentative (ratée) de subversion: 

«Elle estime qu’il y a un white-washing de l’identité homosexuelle, que “gay”, c’est devenu blanc. Et c’est vrai que la culture gay américaine a repris l’argot des Noirs, des éléments comme la prononciation de “gurrrl” ou le mot “bitch”. Elle marque des points quand elle dit ça. Lorsqu’elle s’attaque aux chanteuses blanches ou qu’elle utilise le mot “faggot”, c’est un moyen pour elle de se réapproprier ce qui lui revient. Le problème, c’est que c’est un mot super lourd et qu’elle ne veut pas le reconnaître.»

Elle est homophobe, transphobe, pleine de haine, ce qui s’oppose aux valeurs du black feminism, qui est inclusif

Christelle Oyiri

L’autre problème, c’est que pour une déclaration sensée, Azealia Banks en aligne dix autres qui laissent perplexe. Comme lorsqu’elle déclare qu’on devrait «emprisonner» les femmes qui subissent plus de trois avortements… À l’heure où le black feminism est en vogue, porté par des stars mondiales comme Nicki Minaj et Beyoncé, c’est précisément cette impulsivité qui rend Azealia Banks insupportable aux yeux de certaines.

«Elle a découvert le féminisme hier soir!»

En 2012, la journaliste et black feminist Christelle Oyiri s’est adressée directement à la rappeuse, alors en pleine explosion. Un simple tweet lui suggérant de se concentrer sur sa musique. «Après mon tweet, elle m’a bloqué. C’est là que j’ai su qu’elle avait des problèmes, raconte-t-elle. Elle a dû subir pas mal de pression dans sa vie. Pour moi, elle est sérieusement désorientée. Quand elle a sorti “212”, je trouvais que ça apportait un changement d’air, c’était fun. Je ne comprends pas comment elle est passée d’un truc rassembleur, d’une position de pouvoir, à ça.»

Pour la journaliste, les déclarations d’Azealia Banks sur des sujets aussi sensibles que l’avortement ou l’homosexualité sont impardonnables: «Elle a une réflexion limitée, on dirait qu’elle a découvert le black feminism hier soir! Elle est homophobe, transphobe, pleine de haine, ce qui s’oppose aux valeurs du black feminism, qui est inclusif.»

«Maintenant, j'aimerais qu'elle se taise»

Cependant, les errements de la Harlemite n’empêchent pas ses fans, notamment chez les gays, de la soutenir. À la fois femme, black et queer, Azealia Banks est devenue, malgré elle, un triple symbole des échecs sociaux de l’Amérique. Christelle Oyiri, elle, regrette que la rappeuse attire autant l’attention: «Dans le fond, je suis d’accord avec ce qu’elle dit sur l’appropriation culturelle. C’est un sujet sérieux et nouveau, je suis contente qu’elle l’ait défendu à un moment. Mais ce n’est pas elle qui l’a inventé, et maintenant, j’aimerais qu’elle se taise. Elle n’est pas la bienvenue dans le black Twitter.» À la rappeuse new-yorkaise, la journaliste préfère d’autres figures plus positives: les actrices Amandla Stenberg et Viola Davis, ou encore Nicki Minaj, «meilleure rappeuse et meilleure féministe».

Azealia Banks dit beaucoup de choses petites et basses, mais tout ce qu’elle dit d'intéressant est mis de côté

Mélissa Laveaux

Mais voilà, qu’on le veuille ou non, de nombreuses personnes se reconnaissent en Azealia Banks et apprécient la passion et la spontanéité de son discours. La compositrice et interprète Mélissa Laveaux prend sa défense: 

«Il y a un truc qui divise la communauté noire, surtout au niveau des féministes, c'est ce qu'on appelle “respectability politics”: dès qu'on n'a pas eu une certaine éducation, qu'on n'a pas les mots pour décrire son expérience, alors celle-ci ne paraît pas justifiable, elle n'est pas reconnue. Pourquoi est-ce que tout le monde s'attend à ce que quelqu'un qui a quitté le lycée à 16 ans exprime des opinions politiques complexes? Azealia Banks dit beaucoup de choses petites et basses, mais tout ce qu’elle dit d'intéressant est mis de côté.»


Un fantasssin sur le champ de bataille

Richard Mèmeteau souligne la capacité de Banks à attirer l’attention sur des thématiques sensibles: le n-word, le f-word, la représentation des minorités... Et explique le bashing dont la rappeuse est régulièrement la cible par deux facteurs. D’abord, une perception stéréotypée de la femme noire: «C’est le cliché de l’angry black woman. La plupart des médias sont clairement pro-Iggy Azalea. Pour illustrer leur querelle, ils choisissent systématiquement une belle photo studio d’Iggy qu’ils accolent à une photo moche d’Azealia Banks.»

Deuxièmement, son incapacité à produire un discours cohérent et intelligible: «Elle n’est pas subtile, elle lance des trucs et il n’y a rien qui suit. Elle agit uniquement comme un révélateur de problèmes: quand on réagit à elle, ça dénote une sensibilité politique.»

Elle est méchante, elle aime bien insulter les gens. La méchanceté, c’est quelque chose de bien vu dans la culture rock

Richard Mèmeteau

L'anti-héroïne du rêve américain

À l’opposé d’une Beyoncé, reine du féminisme pop au discours revendicatif mais policé, Azealia Banks aurait donc le rôle du pion. Un fantassin maladroit et rentre-dedans et aisément sacrifiable, mais qui mérite sa place sur le champ de bataille. «Les hommes ont toujours eu une “pack mentality”, une mentalité de meute. Les femmes devraient faire pareil», argumente Mélissa Laveaux. «Je défends les femmes. Azealia Banks est une femme qui défend les femmes. Donc je la défends. On ne peut pas avoir que Beyoncé!» 

Richard Mèmeteau va également dans ce sens. Il veut voir en Azealia Banks un pendant hip-hop de la culture punk: «Elle est méchante, elle aime bien insulter les gens. La méchanceté, c’est quelque chose de bien vu dans la culture rock. Il n’y a pas si longtemps, quand Nina Hagen débarquait sur un plateau de télé et montrait aux gens comment les femmes se masturbent, tout le monde trouvait ça cool.» 

Azealia Banks s’est imposée comme l’anti-héroïne par excellence du rêve américain. De toute façon, qu’elle plaise ou non, elle n’est pas près de se taire.

François Oulac
François Oulac (10 articles)
Journaliste culture
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