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Les réfugiés les plus nombreux à avoir traversé la Manche ne sont pas ceux que vous croyez

Le mémorial à Victoria Emabankment à Londres | Elliott Brown via Flickr CC License by CC

Le mémorial à Victoria Emabankment à Londres | Elliott Brown via Flickr CC License by CC

En 1914, plus d'un million de Belges fuient leur pays envahi par l'Allemagne. Parmi leur principales destinations: l'Angleterre. Récit d'un exode massif oublié des livres d'histoire.

La traversée de la Manche reste un passage obligé pour beaucoup de réfugiés. Des milliers de personnes ont tenté de passer au Royaume-Uni en prenant tous les risques. Des chiffres qui ne sont pas faciles à recouper comme l’expliquait un article d’Arrêt sur Images.

Ce qui est sûr c’est que ces tentatives ont fait plusieurs morts. Ce fut le cas le 17 septembre dernier lorsqu’un homme a péri électrocuté. Les 24 et 30 septembre, deux autres personnes, dont un mineur, sont décédées après avoir été toutes deux percutées par un train.

1,3 million de Belges en exil

Ces traversées désespérées sont connues de tous. Ce que l’on sait peut-être moins, c’est que la plus grande vague de réfugiés à avoir traversé la Manche pour s’installer au Royaume-Uni ne venait pas d’Afrique ou du Moyen-Orient, mais bien du nord de l’Europe et de Belgique très exactement.  Il y a un peu plus d’un siècle, environ 250.000 habitants du Plat pays se sont ainsi installés au Royaume-Uni. 

«Ce n’est pas facile de donner un nombre très précis mais on estime qu’au total 1,3 million de Belges ont quitté leur terre principalement pour trois destinations: les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la France», confirme Anne Morelli, professeur d’histoire contemporaine à l’université libre de Bruxelles. 

La presse avait bien fait son travail, ce qui fait qu’il y a eu un élan de sympathie généralisé

Anne Morelli

La raison? La guerre, la peur, comme aujourd’hui.

Fuir les atrocités allemandes

À la manière des Syriens, des Irakiens et autres nationalités qui aujourd’hui fuient la violence de leur pays, ces hommes ont pris la route dans le but d'échapper aux atrocités perpétrées par les Allemands durant la Première Guerre mondiale. 

Dans le cadre du Plan Schlieffe, ces derniers devaient, en effet, passer par la Belgique, théoriquement neutre depuis sa création en 1830. Le 2 août 1914, les Allemands lancent un ultimatum au pays les intimant de les laisser passer pour attaquer l’Hexagone. La Belgique refuse. Le lendemain, le pays ne se laisse pas envahir et résiste. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les troupes allemandes vont leur faire payer.


Ils vont fusiller plus de 600 hommes, femmes et enfants à Dinant, plus de 200 personnes à Andenne, 300 personnes à Tamines. La ville de Louvain est également mise à sac: 250 victimes seront exécutées et 2.000 immeubles détruits. Au total, 6.500 civils ont été tués entre août et octobre 1914 en Belgique

Bien accueillis par la population

Lorsque les Belges arrivent au Royaume-Uni, ils vont être globalement bien accueillis par leurs hôtes. Il faut dire que les médias ont joué à l’époque un grand rôle pour sensibiliser les populations à la situation du pays. «L’accueil dépend de la préparation médiatique qui a été faite. Le rôle de la presse est essentiel. Il a été très important durant cette Première Guerre mondiale. La presse avait bien fait son travail, ce qui fait qu’il y a eu un élan de sympathie généralisé», assure Anne Morelli. 

Les Anglais utilisaient l’image des réfugiés belges pour illustrer les atrocités allemandes

Christophe Declercq

Les Britanniques vont donc se mobiliser et ouvrir leurs foyers pour héberger des familles qu’ils ne connaissent ni d’Eve ni d'Adam, récolter des dons pour leur permettre de s’installer. «Peu de communautés au Royaume-Uni ne seront pas affectées par leur arrivée», rappelle un article de la BBC«Près de 90% des Belges vont rester en Angleterre, les trois autres nations du Royaume ont hébergé des Belges mais pas tant que cela», tient à préciser Christophe Declercq, chercheur belge au sein de l’University College of London et qui a réalisé une thèse sur le sujet.

Effort de guerre

Les Belges s’établissent donc à différents endroits du pays comme à Birtley où une véritable communauté belge (6.000 réfugiés) se forme et participe à l’effort de guerre. Installés outre-Manche, ces réfugiés vont dès lors travailler dans les usines agricoles, d’acier ou encore de textile. Ce fut le cas à Twickenham dans le sud-ouest de Londres au sein de l’usine de Charles Pelabon qui employait pratiquement 2.000 d’entre eux.

Les Belges ont également permis au gouvernement britannique de mobiliser l’opinion publique alors que le conflit s’enlisait. «Les Anglais utilisaient l’image des réfugiés belges pour illustrer les atrocités allemandes. Cette propagande les encourageait à poursuivre le combat», explique Christophe Declercq.

Lieux pour mémoire

Aujourd’hui, il est bien difficile de dire que des centaines de milliers de Belges ont vécu plusieurs années au Royaume-Uni dans la mesure où environ 90% d’entre eux sont repartis dans leur pays une fois le conflit terminé.

Il existe néanmoins plus de soixante monuments et mémoriaux à travers le Royaume qui rappellent cette migration comme par exemple le monument offert par la Belgique à la Grande-Bretagne et sur lequel est érigé l’oeuvre du sculpteur Victor Rousseau sur Victoria Embankment à Londres.

Agatha Christie s’est inspirée d’un migrant belge pour créer Hercule Poirot

Viande de cheval, Hercule Poirot

Les Belges ont également introduit la viande de cheval dans le pays, un met pourtant honni par les Anglais. En 1917, cinq abattoirs ont été autorisés à ouvrir à la demande des réfugiés. Un boucher chevalin était encore ouvert en 1970, selon la BBC.

 

Enfin, l’auteure mondialement connue Agatha Christie s’est inspirée d’un migrant belge pour créer Hercule Poirot. Dans son autobiographie, la romancière se souvient du moment où elle a dû esquisser les traits de son personnage fétiche. 

«Nous avions eu toute une colonie de réfugiés belges vivant dans la paroisse de Tor. Pourquoi ne pas donner la nationalité belge à mon détective?»

Un Britannique a d’ailleurs semble-t-il identifié Jacques Joseph Hamoir, comme le réel Hercule Poirot. Ce gendarme belge aurait rencontré la romancière à Torquay lorsqu'elle avait 24 ans.

Un intérêt renouvelé

Reste que ces vestiges ne pèsent pas bien lourd face aux années écoulées. «C’est le plus grand afflux de réfugiés dans l’histoire britannique et c’est une histoire qui est totalement ignorée», dénonçait Tony Kushner, professeur d’histoire moderne à l’université de Southampton. 

Les professeurs en parlent de plus en plus mais seulement du fait de leur initiative
Anne Morelli

Christophe Declercq temporise: 

«De plus en plus de personne s’y intéressent. Avec la crise des réfugiés, le sujet de cette migration belge revient sur la table. La BBC a diffusé un reportage au JT et publié un dossier sur lequel j'ai travaillé. Ces deux réalisations ont très bien marché.» 

«On n’aime pas l’histoire des perdants»

Sa collègue bruxelloise Anne Morelli déplore, quant à elle, que cette période du pays ne fasse pas partie du programme d’histoire enseigné dans les écoles secondaires de Belgique: 

«Les professeurs en parlent de plus en plus mais seulement du fait de leur initiative personnelle. On n’aime pas l’histoire des vaincus, des perdants. Quand on voit ce qui se passe aujourd’hui chez nous, ce serait pourtant important d’en parler.»

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