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«Internet, assieds-toi, ceci est une intervention»

Illustration ©  Margot de Balasy  pour Slate.fr

Illustration © Margot de Balasy pour Slate.fr

Première partie d’une nouvelle consacrée à internet, ou au Web, ou aux deux.

Pour réussir au mieux son entrée dans une nouvelle décennie, il faut à tout prix éviter sa famille. Ou même ses amis. Car si le héros du jour refuse de célébrer sa propre décrépitude, son entourage s’en chargera à sa place en organisant une soirée surprise ridicule, où se mélangeront amis, ex-amis, ex-petit(e)s ami(e)s, amants, maîtresses, collègues, parents et oncle éméché. Et ce soir-là, le 11 mars 2019, c’était au tour de David Web de passer à la casserole; impossible d’échapper à son trentième anniversaire.

À New York, dans l’un des logements de l’AT&T Long Distance Building que lui prêtait son oncle, Web s’énervait contre le nœud Windsor qu’il essayait de faire avec sa cravate. C’est quel côté du câble Ethernet que je dois croiser en premier? Après quelques minutes d’énervement et un tutoriel visionné sur YouTube, la cravate était nouée et David fin prêt. Il répéta une dernière fois l’expression faciale qu’il avait l’intention de proposer quand retentirait le fatidique «Surpriiiiiise» puis sortit de l’immeuble sécurisé aussi vite qu’il était rentré. 

Il avait beau être rapide par nature (encore que cela dépendait du pays où il se baladait), Web décida à contrecœur de traîner des octets pour réfléchir au petit discours qu’il devrait prononcer. Il allait falloir remercier tout le monde d’être venu, évidemment, même ceux qu’il aurait aimé ne plus croiser. Revenir sur son propre parcours ensuite, sur sa réussite… Non, pas besoin, ils le feront à ma place, c’est évident, songea Web avant de se dire qu’il pourrait parler de son futur. Et quel futur… sourit-il. Car contrairement au commun des mortels, pas question pour David Web de se lamenter sur le cap des 30 ans, qui ne l’effrayait nullement. Il l’accueillait même avec excitation. 

Il faut dire que, depuis sa naissance, David Web connaissait une réussite insolente. Ses pères, deux chercheurs britanniques et belges, avaient tout de suite misé gros sur lui et il ne les avait pas déçus, du moins au début: de ses premières expériences universitaires au début des années 1990 à son rôle central dans les échanges d’informations aujourd’hui, Web avait réussi le pari fou de relier des milliards d’êtres humains et, surtout, de se rendre indispensable. Sans lui, pas d’échanges commerciaux, pas de nouvelles dans le JT de 20 heures, pas ou peu de communications, pas de «leaks» et surtout, pas de lolcats. Des milliards de personnes qui faisaient régulièrement appel à lui, ne lui laissant pas une seule yoctoseconde de répit: un gif de Justin Bieber se vautrant en skateboard à créer par ici, un tweet à envoyer par là, une énième vidéo porno à charger… Un travail titanesque que seule une «machine» comme lui pouvait réaliser. 

Mais ce que David Web préférait, c’était de tenter d’explorer des territoires interdits comme la Corée du Nord pour envoyer des «données sensibles» (dans ce cas précis, des épisodes de la série Friends). Il pouvait alors contempler les visages ébahis d’internautes encore peu familiers de sa toute-puissance. Ce sentiment, qu’il cherchait à tout prix, lui permettait de vivre dans un état d’ivresse permanente.

À tel point que des écrivains, des journalistes et même des philosophes tentaient régulièrement d’imaginer «un monde sans internet». «internet»… parlons-en justement. Ce surnom énervait particulièrement David, qui ne supportait pas que la grande majorité des gens le confonde avec son oncle, cet ogre tentaculaire dont lui-même ne comprenait pas toute la complexité. S’ils étaient tous les deux des êtres très différents, et que son oncle pouvait lui couper les vivres à n’importe quel moment, il avait fini par accepter la confusion des genres. Après tout, cette petite erreur lexicale lui permettait d’alimenter encore un peu plus sa propre renommée à travers le monde… Et il adorait ça.

Il n’était pas encore sorti de son egotrip quand il arriva à destination, la box internet de son amie Laura, dont l’appartement se situait sur Margaret Street, près des locaux de la BBC, à Londres. Laura Ryan écrivait régulièrement des chroniques technologiques pour la radio-télévision anglaise, elle était surtout connue pour son blog (www.interneeeeeeeet.tumblr.com) et sa présence accrue sur les réseaux sociaux (les millions de vues sur ses «histoires» vidéo sur Snapchat lui permettaient d’assurer un train de vie plus que correct). Elle fréquentait Web depuis longtemps, presque quinze ans, et l’affection qu’il lui portait l’avait plusieurs fois poussé à enfreindre sa propre neutralité pour mettre en avant les contenus qu’elle publiait en ligne.

Ce soir-là, en s’introduisant directement chez elle, Web espérait briser l’effet de surprise prévu par les convives et relancer un petit jeu qu’il avait depuis longtemps: surgir n’importe où grâce au Wi-Fi et crier «Le Web est partout!».

David décida de passer par la cuisine de Laura, qui donnait sur le salon et faisait face à l’entrée, pour prendre tout le monde à revers. Avant de se jeter dans le salon, il voulut jeter un œil à son gâteau d’anniversaire, certain que cette année il aurait la forme du «e» d’internet Explorer, mais le frigo quasiment vide, seuls quelques restes de salade et de pâtes traînaient ici et là. Tant pis, à nous deux Laura, chuchota Web discrètement avant d’ouvrir la porte du salon et de lancer sa phrase préférée.

À sa plus grande surprise, Laura ne sursauta pas, pas plus que la vingtaine de personnes qu’elle avait invitées. Malgré la pénombre de l’appartement, Web put voir que personne ne souriait. Les visages étaient même gênés, presque graves. Et pourtant, il les connaissait bien, tous devaient leur succès à Web, qu’ils soient entrepreneurs, journalistes, blogueurs, geeks, ou même politiques. Lui qui n’avait reçu jusque-là que des regards bienveillants découvrait de nouvelles rides sur les visages raidis de ses amis.

«Bah alors, qu’est-ce que vous avez? Les One Direction se séparent encore?», tenta-t-il, pour détendre l’atmosphère. Sans réussite.

«Salut David, dit Laura en se rapprochant, le visage presque crispé par la tristesse. Je suis désolée de te faire ça, mais on n’avait pas le choix…»

Avant même qu’elle ne finisse sa phrase, un homme caché derrière Web surgit de nulle part et dit calmement à Laura: «Laisse-moi faire.»

En se retournant, David reconnut immédiatement l’homme qui le pourchassait, depuis longtemps déjà: François Riplet. Homme de lettres français à la renommée mondiale, Riplet faisait parler de lui depuis plusieurs mois grâce au combat qu’il menait avec férocité contre Web. Sur les plateaux télé, à la radio, dans les journaux, et même en ligne, Riplet avait accusé Web, entre autres, d’être responsable de l’endoctrinement des jeunes partis faire le djihad, d’avoir ouvert les portes à ce qui se fait de pire sur internet (dans le désordre: les réseaux sociaux, les sites de rencontre, les trolls, la pornographie, les YouTubeurs) et, plus généralement, d’avoir «brisé le lien social qui unissaient autrefois les hommes et les femmes».

Choqué de voir une telle enflure invitée à sa soirée, il chercha Laura du regard mais ses yeux se posèrent sur une banderole qu’il n’avait pas vue, accrochée au-dessus de la porte de la cuisine. «This is an…»

«Salut internet», lança Riplet, en insistant bien sur le dernier mot. 

L’enfoiré, il le fait exprès, se dit Web, piqué dans son amour propre.

«Assieds-toi, reprit l’homme de lettres, avant d’ajouter avec un air théâtral, et pas mécontent de son effet: ceci est une intervention.»

Interloqué, incapable de calculer rapidement ce qu’il se passait, David Web ne put laisser échapper de sa bouche qu’une seule chose: «Oh l’enfoiré.»

La deuxième partie, c'est ici. Et la dernière .

 

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