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Dans les banlieues, «rien n'a changé»: autopsie d'un lieu commun

Lors des affrontements à Clichy-sous-Bois, le 1er novembre 2005. REUTERS/Franck Prével.

Lors des affrontements à Clichy-sous-Bois, le 1er novembre 2005. REUTERS/Franck Prével.

Que signifie cette antienne bien pratique, déjà largement apparue en 2010, au moment du cinquième anniversaire des émeutes?

«Rien n’a changé.» Depuis le 27 octobre 2005, jour du drame qui causa la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Zyed Benna et Bouna Traoré, et déclencha trois semaines d’émeutes dans les «banlieues», rien n’aurait changé. En 2010, lorsqu’on fit le bilan des «cinq ans» de ces jacqueries urbaines, l’antienne était la même: rien n’avait changé. Et là, dix ans après des événements à la fois révélateurs et fondateurs de quelque chose, mais on ne sait pas très bien de quoi et l’on préfère parfois ne pas savoir, les mots sont les mêmes à l’heure du constat: rien n’a changé. Des journaux, des radios, des télés le disent, qui, souvent, ne font que reproduire des propos frappés du visa «banlieues», donc autorisés et légitimes. Si «eux», des «jeunes», des responsables associatifs, l’affirment, c’est que ce doit être vrai.

Pour les médias, c’est bien pratique: la locution «rien n’a changé» évite d’avoir à se poser trop de de questions, puisqu’il n’y aurait pas matière à le faire –«rien», nous dit-on. C’est ensuite une façon simple de rendre hommage aux banlieues (les territoires et ceux qui les habitent), de reconnaître leurs souffrances, entièrement rassemblées dans ce «rien» de carte postale un peu jaunie. C’est là une approche mélodramatique du réel, nourrie par une vision à la fois distante, craintive et se voulant respectueuse du malheur des gens. Ne voulant stigmatiser à aucun prix, tout en bienveillance après avoir manqué de tact pendant tant d’années, elle stigmatise cependant, par un accès, sinon un excès de bonté –ce qui vaut toutefois mieux que l’inverse.

Néo-réalisme de banlieue

Ce néo-réalisme de banlieue, qui, pour les besoins du film, véhicule une image figée, celle des «conditions réunies pour d’autres flambées de violences», sert plusieurs intérêts. Il y a une économie du «rien n’a changé». Or, pour que ça change, il faut de l’argent, et des associations dépendent de subventions publiques pour exister humainement et matériellement, ce qui ne signifie pas qu’elles se satisfont cyniquement d’un statu quo. Instruments de maillage social, elles sont pour de nombreux habitants des cités ou quartiers populaires un vecteur d’expression citoyenne, parfois le seul, lorsque les partis apparaissent à certains comme des entreprises d’«acculturation paternaliste».

Acculturation? Paternalisme? On en vient ici à l’intérêt qui contribue le plus à l’affirmation selon laquelle «rien n’a changé». Cet intérêt-là est identitaire: si rien n’a changé, c’est peut-être parce qu’il faut que rien ne change, ou alors, «pas comme ça». Nous ne parlons pas ici des changements manifestes qui rendent compte d’évolutions positives depuis dix ans: le bâti rénové mais aussi l’accès aux études supérieures facilité. A l’inverse, nous n’abordons pas non plus les raisons, tout aussi prégnantes, qui participent au maintien voire à l’aggravation du «statu quo», notamment les discriminations à l’embauche et les contrôles d’identité au faciès.

Le «rien n’a changé» qui nous intéresse est celui qui introduit un rapport de force autant, donc, qu’une identité à préserver le plus longtemps possible. Ce «rien n’a changé»-là suppose une immuabilité, celle du lien parental. Changer, c’est accepter de rompre symboliquement ce lien, du moins de fortement le distendre. Et l’idée même de cela, pour beaucoup, est insupportable, car vécue comme une trahison des pères, de tout ce qu’ils ont accompli, de l’exploitation qu’ils ont subie, en usine à la chaîne de montage ou au pays d’origine du temps des colonies et des guerres de libération. Ce roman noir, autant que parfois cette réalité, ont le poids d’une dette perpétuelle chez les descendants.

Le pire et le mieux

Alors, oui, s’émanciper, autrement dit s’éloigner de ceux à qui l’on pense devoir tout, dans ce milieu supposément hostile que serait la France, quelque part, c’est trahir. Avoir le sentiment qu’on est redevable à l’ancienne puissance coloniale est plus que perturbant. Cela peut empêcher, retarder ou encore faire prendre à l’émancipation des formes contestataires ou revendicatrices. Précisément –et nous entrons ici dans le rapport de force– les revendications, religieuses, surtout, peuvent être considérées comme une manière de garder le lien avec la mémoire des siens au moment même où ceux-ci disparaissent ou vont bientôt disparaître. Et comment mieux garder le souvenir de l’immatériel, coupés géographiquement des racines, que dans l’immatériel par excellence qu’est la religion, en l’occurrence l’islam? Seulement, et l’on s’en rend compte, quelquefois durement, l’installation d’un référent islamique dans la France laïque est tout sauf un processus facile. Et si «rien n’a changé», dit une partie des banlieues, c’est que cette partie-là entend négocier les conditions du changement, la plus radicale d’entre elle estimant qu’étant totalement française, elle est en droit de les imposer sans demander d’autorisation.

On l’a compris, il est assez faux de dire que «rien n’a changé» dans les banlieues: au rayon du pire, l’enfermement, la radicalisation religieuse, les attentats; au rayon du mieux, l’émancipation, justement, par la politique, par les études, mais surtout, par la culture et la création, par le récit qui fait qu’on s’inscrit durablement et sans doute définitivement dans une terre qui a cessé d’être perçue comme hostile. L’expression «rien n’a changé» entretient une certitude illusoire et un confort possiblement destructeur. Elle est une nostalgie d’un temps en passe d’être révolu et qui supplie, comme dans la chanson de Piaf: «… laissez-le-moi, encore un peu, mon amoureux…» Changer, c’est faire le deuil de ce qui est appelé à disparaître. Ce n’est pas renier.

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