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Ces adultes qui condamnent le harcèlement scolaire... et harcèlent EnjoyPhoenix

La YouTubeuse EnjoyPhoenix donne ses conseils beauté | Capture d’écran YouTube

La YouTubeuse EnjoyPhoenix donne ses conseils beauté | Capture d’écran YouTube

La YouTubeuse Marie Lopez n’est plus une enfant mais les comportements agressifs qu’elle subit s’apparentent à ce que vivent les victimes de harcèlement scolaire.

Oui, je sais. Encore un article sur EnjoyPhoenix. Alors que tout ou presque semble avoir déjà été dit sur le sujet, et de toutes les manières possibles. Ici, Vincent Glad se demande fort justement «comment demander à une jeune fille de 20 ans d’avoir les mêmes obligations éditoriales que toute une rédaction de presse féminine»Ici, dans un article non signé du Huffington Post, mais dont le ton laisse penser qu’à 20 ans l’auteur était, lui, éligible au Nobel de médecine, il est écrit que la défense de la YouTubeuse est «digne d’une Miss France»Là, Rue89 rappelle à la jeune fille que, «faire les choux gras de la presse lorsqu’on commet une erreur, c’est ce qu’on appelle les risques du métier».

Sauf qu’en fait de faire «les choux gras de la presse», EnjoyPhoenix est en réalité victime d’une campagne de dénigrement qui a tous les aspects de ce que l’on appelle le harcèlement scolaire, un fléau que tout le monde s’accorde à condamner. Il est en effet étonnant de constater par exemple que le site du gratuit 20minutes, qui a consacré des dizaines d’articles au phénomène du harcèlement entre adolescents à l’école ou sur internet, est également l’auteur d’un tweet qui se fout littéralement et publiquement de la gueule d’une jeune fille de 20 ans.

J’imagine également que les adultes qui, avec des tweets qu’ils s’imaginent diablement spirituels, traitent Marie Lopez de «conne» ou de «pute» qu’il faudrait «tuer en place publique» seraient tout à fait capables de s’émouvoir de l’extrême violence dont des lycéens ont été victimes de la part de leurs camarades et dont ils restent marqués près de dix ans après.

Est-ce à dire que, dans l’imaginaire collectif, insulter, harceler et humilier une personne, c’est mal mais, si la personne en question a quitté les bancs de l’école, c’est bon, on a le droit?

Insécurité permanente

Il convient déjà de rappeler que ce que l’on nomme de façon un peu réductrice «harcèlement scolaire» a depuis longtemps largement dépassé les enceintes des établissements scolaires pour prendre des formes plus insidieuses et surtout plus néfastes. Dans cet article de Slate, Hélène Romano, docteure en psychopathologie clinique, expliquait qu’«aujourd’hui, avec les téléphones, ou Facebook, le harcèlement peut se prolonger jusque dans la chambre de l’enfant, qui n’a alors plus de répit du tout et est dans un état d’insécurité permanent».

En 1993, Dan Olweus, professeur de psychologie à l’université de Bergen, définissait le «school-bullying» de la sorte:

«Un élève est victime de harcèlement lorsqu’il est soumis de façon répétée et à long terme à des comportements agressifs visant à lui porter préjudice, le blesser ou le mettre en difficulté de la part d’un ou plusieurs élèves.»

Les adultes qui s’acharnent sur une fille de 20 ans n’exercent leur mépris que pour le plaisir de ricaner et pour le petit frisson d’autosatisfaction du donneur de leçon infatué

C’est exactement ce que vit actuellement Marie Lopez, à la différence près qu’elle n’est plus une enfant, et que les comportements agressifs n’émanent pas de camarades de classe mais de parfaits inconnus, dont certains sont suffisamment âgés pour être ses parents.

D’ailleurs, certains des mots employés par EnjoyPhoenix pour réagir à tout cela pourraient parfaitement avoir été écrits par une lycéenne en plein épisode de harcèlement:

«Stop, je ne suis plus en mesure d’accepter tout ça. Je veux bien faire le maximum mais depuis quelques temps je sens que c’est bien plus que mon moral qui est en jeu [...]. Un écran ça ne me protège pas, et je pense avoir pris déjà beaucoup de coups.»

Souffre-douleur

Ce que nous appelons «bashing» ou «hate» n’est rien d’autres que le harcèlement d’une jeune fille de 20 ans dont le seul tort est d’avoir des passions considérées comme futiles. Les mécanismes de disqualification sont strictement identiques.

Il est par exemple reproché à EnjoyPhoenix de gagner de l’argent et d’être célèbre, sans le mériter. Les gosses qui frappent, racketent ou insultent un de leur camarade parce que ce dernier est «un gosse de riche» ou qu’«il fait crari» justifient leur violence de la même manière: «il a plus que moi», «il est con», «il est moche» donc «il mérite donc d’être corrigé». Sur Twitter, j’ai lu des commentaires de personnes critiquant timidement l’acharnement à l’endroit de la YouTubeuse mais qui concédaient que, «que quand même, après tout, elle est sacrément bête».

C’est peu ou prou le système de pensée des ados qui assistent au harcèlement d’un de leur camarade sans réagir parce qu’après tout ce dernier «l’a peut-être un peu cherché». Mais alors que les harceleurs de cours d’école ou leurs complices ont l’excuse de l’immaturité et de la jeunesse, les adultes qui s’acharnent sur une fille de 20 ans n’exercent leur mépris que pour le plaisir de ricaner et pour le petit frisson d’autosatisfaction du donneur de leçon infatué. Ne négligeons pas non plus la dimension extrêmement misogyne de cette cabale. Madmoizelle rappelle à raison que ces manifestations de haine sont pour l’essentiel dirigées vers des filles quand leurs alter ego masculins eux sont généralement épargnés.

Rappelons enfin que la jeune fille avait confié avoir été le souffre-douleur de ses camarades de classe et avoir subi «des insultes en cours et sur Facebook, des appels masqués la nuit sur [son] portable». Comme beaucoup de victimes de harcèlement scolaire, la jeune fille a probablement été soulagée de quitter l’école, et de s’éloigner de ses harceleurs. C’était compter sans la férocité de beaucoup d’adultes qui ont probablement prononcé un jour la phrase: «Nan mais les enfants, ils peuvent être hyper méchants entre eux.»

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