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Fermez les yeux et écoutez: c’est du Scorsese

Robert De Niro dans «Taxi Driver», de Martin Scorsese

Robert De Niro dans «Taxi Driver», de Martin Scorsese

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en trois minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Scorsese, Le Sacre du tympan, The Jazz Butcher et Thom Yorke.

1.Le buzzLes partitions de Martin Scorsese

Martin Scorsese est un cinéaste qui s’écoute autant qu’il se regarde. Il s’écoute à double titre. On ne voit guère que François Truffaut, Alfred Hitchcock, éventuellement Quentin Tarantino, pour être capables de parler du cinéma avec une passion, une érudition et une richesse d’esprit qui rendent leur conversation aussi riche et merveilleuse qu’une expérience de grand film. En cas de doute, se reporter à ses Voyages à travers le cinéma américain et Voyage à travers le cinéma italien (1995). Comme tous le grands cinéastes, Scorsese est aussi un homme qui sait choisir les musiques susceptibles de donner à ses images l’enveloppe sonore capable de les sublimer. Il faut aller voir Scorsese. La rétrospective que lui consacre la Cinémathèque représente une occasion bénie pour le faire. La parution concomitante du coffret de CD The Cinema of Martin Scorsese nous permettra de le faire avec les oreilles claires et à l’affût.

Pour saisir le rapport de Scorsese avec la musique –donc avec la musique de films, donc avec la musique de sa vie–, il faut le lire:

«Ma vie, c’était le petit appartement dans lequel j’ai grandi, aux côtés de mon parent et de mon frère, éclaire le livret du coffret. Il y avait le son, le rythme de la langue sicilienne, de l’anglais avec l’accent sicilien. Et il y avait la musique, c’est-à-dire chanter à l’église, fredonner dans la cuisine et à l’occasion, jouer des instruments dans les réunions familiales. De la musique de la radio, de la musique du [phonographe] Victrola. de la musique s’échappant des voitures qui passaient, des fenêtres ouvertes, des devantures de magasins. De l’opéra, de la musique traditionnelle italienne, du big band, du doo-wop, du Broadway, du jazz, du rock’n’roll. […] La musique pouvait intensifier ce qui se passait dans notre salon ou dans la rue et, d’une certaine manière, la compléter. C’était comme si ma vie était mis en musique par une bande originale de film permanente.»

Scorsese a fait un usage total de ses pleins pouvoirs artistiques au moment d’élire une partition

Ce bagage irrigue tous les choix de musique réalisés par le réalisateur entre Taxi Driver et Le Loup de Wall Street. «De l’opéra, de la musique traditionnelle italienne, du big band, du doo-wop, du Broadway, du jazz, du rock’n’roll», il y a tout cela et davantage dans les choix sonores effectués par Scorsese pour ses films. L’Américain fit un usage total de ses pleins pouvoirs artistiques au moment d’élire une partition: il put choisir de convoquer de la musique pré-existante (classique ou non), de commander des partitions à des maîtres du genre, de miser sur la dramaturgie instrumentale ou de recycler des chansons appartenant à la culture populaire, de désigner des spécialistes de la bande originale ou inviter des artistes pop à se frotter au genre (Peter Gabriel pour La Dernière Tentation du Christ, U2 pour Gangs of New York), réorchestrer la participation ou conserver l’enregistrement d’époque. Dans ce panorama musical peut-être plus large encore que sa palette de cinéaste, Scorsese s’est même permis de recycler une musique de film culte (celle de Georges Delerue pour Le Mépris) dans une de ses propres créations, Casino.

L’épisode qui a fait entrer Scorsese dans le monde de la musique de film a le scénario d’un mythe fondateur. Pour Taxi Driver (1976), il voulait Bernard Herrmann, le maître associé à une bonne partie de la filmographie d’Alfred Hitchcock (Psychose, c’est lui). Le courtisé finit par accepter mais disparut au lendemain de la dernière session d’enregistrement, créant in extremis un lien éternel entre deux monstres de cinéma de deux générations différentes.

Dans ses choix de musique, Scorsese joue beaucoup sur l’effet de contraste. Il adore plaquer les morceaux américains des années 1950, teintés de jazz, ce cousin du cinéma qui a embrassé le XXe siècle à pleine bouche, et l’époque plus contemporaine dans laquelle il situe son action. Le plus souvent, il y a ce pas de côté qui détourne de la facilité et amplifie la perception des deux flux, images et son. Scorsese se sert par exemple de l’univers pop pour créer une tension entre la texture sonore, accessible, rassurante, et des images de blessures ou de mort. La section de piano du «Layla» –grande chanson d’amour– illustre le défile des cadavres sanguinolents dans Les Affranchis. Le voluptueux «Nights in White Satin», des Moody Blues, accompagne une scène de déchéance de Sharon «Ginger McKenna» Stone dans Casino. L’utilisation du «House of the Rising Sun» des Animals mêle ces deux approches dans le final ultra violent du même film.

Scorsese, au-delà de son œuvre cinématographique de fiction, a toujours réservé une partie de son activité à la mise en valeur des musiques populaires. Il a réalisé le clip le plus long (dix-huit minutes) de la carrière de Michael Jackson, Bad, en 1987, en réalisant une triple prouesse: utiliser les codes du film noir pour promouvoir une musique très ancrée dans son époque, donner à voir un New York rarement filmé aussi profond dans ses entrailles et réécrire à la sauce années 1980 les codes de West Side Story.

Scorsese a aussi produit un long documentaire sur George Harrison, Living in a material world, qui restera comme une pièce majeure pour ancrer postérité du troisième Beatle. Et il a produit en 2003 la passionnante série de sept documentaires The Blues, conçue pour accompagner le centième anniversaire de la musique qui fut à la source de la musique américaine. Le coffret de 116 chansons qui l’accompagna à l’époque, A Musical Journey, se conçoit comme «la plus grande collection globale de musique blues jamais réalisée» (1920-2003). Écouter Martin Scorsese fait partie de ces expériences qui aident à mourir moins bête.

2.Un coup de pouceLe Sacre du tympan, François de Roubaix parmi nous

La vitalité de la musique de film à travers les âges, c’est aussi le propos de l’album François de Roubaix, porté par Fred Pallem et Le Sacre du tympan, paru cette semaine. Le disque célèbre l’œuvre du musicien qui donne son nom à l’album, disparu en 1975 dans un accident de plongée sous-marine. François de Roubaix composait pour la télévision et pour le cinéma. Son travail (1961-1975) fait l’objet, depuis une quinzaine d’années, d’une minutieuse démarche de réédition orchestrée par Stéphane Lerouge (quatorze albums parus). Elle rend justice à un musicien autodidacte mais défricheur, doté d’une palette très large entre jazz et électro naissante, capable de composer des mélodies complexes mais s’offrant à l’oreille sans effort, le plus souvent en bidouillant les derniers synthétiseurs sortis (en l’occurrence, les premiers).

François de Roubaix était un musicien autodidacte mais défricheur, doté d’une palette très large entre jazz et électro naissante

Le musicien et arrangeur Fred Pallem, pour rendre à son tour hommage à de Roubaix, s’est attaqué à un terrain que l’auteur ne connaissait pas: la scène. En 2008, il fit travailler son groupe sur le répertoire de François de Roubaix pour donner suite à un projet du Festival de jazz de la Villette. La Sacre du tympan, c’est le nom du groupe monté à l’occasion, réorchestra une vingtaine de morceaux. L’effort balance entre le respect minutieux des lignes miraculeuses posées par l’avant-gardiste musicien et le son panoramique autorisé par notre époque.

Pour le quarantième anniversaire de la mort de François de Roubaix, Fred Pallem, son groupe et de prestigieux invités (Katerine, Barbara Charlotte, Alexandre Chatelard, Juliette Paquereau, Alice Lewis) ont décidé d’enregistrer cette musique. Cela donne un grand disque de french touch, où le meilleur héritage de Air, Burgalat, Chassol voire Gainsbourg sonne au service d’une musique qui, si elle était brillante, était le plus souvent minimaliste. On y entend aussi le timbre de François de Roubaix et son accent du Sud-Ouest. Dans L’Atelier, il y présente ce qu’il faut bien appeler son home studio (en 1972…), faire de l’évangélisme sur ce qu’est un synthétiseur («grosso modo un orchestre électronique qui permet théoriquement reconstituer tous les sons existants»), parler de ses amis qui viennent chez lui «pour faire du “jaze”», et expliquer qu’il enregistre «tout lui-même comme grand, avec l’électricité quand même».

Cet esprit bidouilleur et second degré irrigue le travail de Fred Pallem, orchestrateur et arrangeur qui partage avec de Roubaix une capacité à se déployer sur différents genres. Difficile de boucler le sujet sans recommander chaudement «Chapi Chapo» interprété, avec une conviction très premier degré, par l’insaisissable Philippe Katerine. En très peu de temps (quarante-neuf minutes), Le Sacre du tympan rend justice à la diversité et la créativité d’une œuvre inimitable et influente.

 

3.Un vinyle«In Bath of Bacon», par The Jazz Butcher

Le nombre des vieux groupes, albums, compils, collections à ne pas avoir fait l’objet de rééditions se réduit à mesure que le temps s’écoule, mais il reste encore beaucoup de matière importante non traitée. L’œuvre du groupe anglais The Jazz Butcher en fait partie.

Cet album de 1983 offre le condensé le plus subtil du son et de la démarche de The Jazz Butcher: un rock de dandys, le plus souvent à base de guitare, très second degré dans son propos

Il faut trouver les 33 tours d’époque pour pénétrer dans la partie la plus excitante de la carrière du groupe anglais. Dans la discographie foisonnante de cette formation typique de la vitalité de l’indie-pop britannique de la première moitié des années 1980, l’album In Bath of Bacon a acquis le statut d’œuvre culte. Paru en 1983, il offre le condensé le plus subtil du son et de la démarche de The Jazz Butcher: un rock de dandys, le plus souvent à base de guitare, très second degré dans son propos mais impossible à classer de façon sécurisante. Il y a du Modern Lovers, du Velvet Underground, du Elvis Costello voire du pré-Pixies dans ces fulgurances.

Comme les Smiths, qui éclosent exactement au même moment, le groupe repose sur l’alchimie entre un chanteur très stylé et un guitariste polyvalent qui suit ou précède les besoins du leader. L’association de Pat Fish et Max Eider, ce sont leurs noms, incarne le sommet de l’expression de Jazz Butcher, qui changera pour de bon après le départ du second en 1986. In Bath of Bacon constitue le début et le sommet d’une aventure très décousue. Il vaut bien ses 25 euros, prix minimum conseillé par les rares revendeurs à posséder l’objet. C’est sur ce disque que figure «La Mer», morceau culte plus tard repris par les Little Rabbits. En français dans le texte, on se situe entre l’hommage à Trenet, la chanson pour enfants et le conte surréaliste.


 

4.Un lien, des liensLes aventures de Thom Yorke

Thom Yorke, le leader de Radiohead, sera l’une des têtes d’affiches du Pitchfork Festival, qui va se dérouler à la Villette entre jeudi 29 et samedi 31 octobre. Il viendra présenter la version scénique du Tomorrow’s never boxes, son album solo annoncé par surprise il y a un an, et qui constitue son troisième effort individuel très visible hors Radiohead après The Eraser (2006) et le groupe Atoms for peace (2013). L’artiste de 46 ans a retweeté lui-même une vidéo de piètre qualité où les contours du spectacle sont détectables. Autre vidéo de piètre qualité à avoir émergé ces derniers jours: l’apparition surprise de Yorke sur une scène du Latitude Festival à Southwold (Royaume-Uni) aux côtés de Portishead, pour interpréter l’un des plus beaux morceaux du groupe, «The Rip». C’était en juillet dernier, huit ans après la parution sur YouTube d’une vidéo représentant Jonny Greenwood et Thom Yorke chanter le morceau dans leur salon.

Yorke sait se fondre dans un tas d’univers parallèles

Si vous avez un peu de temps à consacrer à Thom Yorke avant vendredi, on vous recommande plutôt de parcourir les treize chansons «sous-estimées» (en réalité: peu connues) interprétées par le chanteur. La liste a été réalisée par le site gigiwise.com. Nous nous portons caution de tous les choix effectués, même si le classement importe peu. «Down in the New Up» (une chute de l’album In Rainbows, de Radiohead) figure en bonne position, ce qui nous donne une occasion en or de ressortir cette version épurée:

 

Au-delà, cette liste montre que, en dépit d’un timbre et d’un style extrêmement identifiables, en dépit, aussi, d’une personnalité artistique très marquée depuis le Kid A de Radiohead en 2000, Yorke sait se fondre dans un tas d’univers parallèles. Il est à sa place en reprenant un classique de Neil Young («After the gold rush»); il est aussi à domicile quand il s’agit d’expérimentations électro (Modeselektor). Il sait occuper tout l’espace dans un univers «Various Artists» (comme le projet Unkle en 1998). Il épouse sans les écraser les visions de Björk, PJ Harvey ou Isabel Monteiro de Drugstore. Et Yorke n’a pas fini: un récent échange de tweets avec Jonny Greenwood accrédite l’idée d’un prochain album de Radiohead.

5.La citationMusique et cinéma, le mariage du siècle

«Si le cinéma s’est “servi” de la musique, il le lui a bien rendu... C’est souvent grâce au septième art qu’un public nombreux a découvert des chefs-d’œuvre du répertoire savant: que l’on songe aux images d’ouverture de 2001, l’Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick, ou de Manhattan, de Woody Allen! De même, l’on peut remarquer, en retour, que certains “tubes” issus de la bande originale d’un film ont contribué à son succès commercial. Dans un sens comme dans l’autre, qu’il s’agisse de musique originale ou de morceaux empruntés, l’affirmation de Michel Legrand, selon laquelle “la bonne musique de film doit autant servir le film que la musique”, reste vraie.»

Laurent Bayle et Eric de Visscher, 
Musique et Cinéma, le mariage du siècle, catalogue de l’exposition (Actes Sud), 2013

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