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L'arrivée des réfugiés change le paysage politique allemand

Rassemblement Pegida en janvier 2015 à Leipzig (Hannibal Hanschke/Reuters)

Rassemblement Pegida en janvier 2015 à Leipzig (Hannibal Hanschke/Reuters)

La main tendue d'Angela Merkel aux migrants n'est pas sans effet sur le jeu politique outre-Rhin. La chancelière connaît une forte baisse dans les sondages tandis que les paroles de haine et de rejet de l'autre se font de plus en plus fortes. Dans l'attente d'un débouché politique.

L’arrivée massive de réfugiés est en passe de changer le paysage politique allemand. Jusqu’à maintenant l’extrême droite populiste n’a jamais réussi à s’implanter au niveau national, contrairement à ce qui se passe dans nombre de pays européens. L’histoire fonctionne chez nos voisins d’outre-Rhin comme un puissant inhibiteur. Certes, les Republikaner avaient fait une percée électorale en Allemagne de l’Ouest, dans les années 1960, et le NPD, Parti national allemand (néonazi) parvient régulièrement à entrer dans des assemblées locales ou régionales dans les Länder de l’ancienne Allemagne de l’Est. Mais la démocratie-chrétienne a toujours veillé, et jusqu’à ces dernières années était toujours parvenue, à empêcher l’émergence à sa droite d’une formation politique capable d’entrer au Parlement fédéral. 

Traditionnellement plus conservatrice, la CSU bavaroise jouait ce rôle de chien de garde du flanc droit de la politique allemande. Ce n’est pas un hasard si son chef, Horst Seehofer, a été le premier critique, et le plus virulent, de la chancelière. Pour le moment cependant, il ne semble pas que la radicalisation d’une partie de la population liée à l’attitude d’ouverture d’Angela Merkel vis-à-vis des réfugiés, en particulier de ceux originaires de Syrie, trouve une traduction partisane vraiment significative. Des sondages montrent cependant que l’AfD, l’Alternative pour l’Allemagne, un petit parti créé il y a deux ans par des professeurs d’université pour dénoncer l’euro, étend son audience. 

Angela Merkel baisse de 9 points

Aux élections de 2013, l’AfD avait échoué sur la barre des 5% des suffrages qui permet d’avoir des représentants au Bundestag. Si les élections avaient lieu dimanche prochain, elle pourrait obtenir 7%, malgré les dissensions internes qui la minent. Les professeurs ont claqué la porte et l’AfD recrute maintenant les sympathisants de Pegida, ce mouvement de «patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident» qui manifestent depuis un an tous les lundis à Dresde.

La montée de l’extrémisme de droite se manifeste en dehors des partis

Cette petite formation populiste profite ainsi de la baisse de popularité de la CDU-CSU, créditée de seulement 36% des intentions de vote contre 44% il y a encore quelques semaines. C’est le pourcentage le plus bas depuis 2012. Le parti libéral (FDP), qui avait été éliminé du Bundestag il y a deux ans, franchirait de nouveau le seuil des 5%, si les élections avaient lieu prochainement. La popularité de la chancelière elle-même en pâtit. 54% des Allemands lui font certes confiance –un score que beaucoup de dirigeants européens peuvent lui envier– mais elle a perdu 9 points en quelques semaines. Les incidents avec les réfugiés ou entre eux et les difficultés croissantes des autorités locales à faire face expliquent le retournement de l’opinion.

Toutefois, le danger vient d’ailleurs. S’il ne s’agit en aucun cas du bouleversement du rapport des forces politiques, la montée de l’extrémisme de droite se manifeste en dehors des partis. Sacha Lobo, un des éditorialistes du magazine Der Spiegel, spécialiste des réseaux sociaux et des nouvelles technologies de la communication, remarque dans un commentaire qu’une «mobilisation décentralisée, violente, terroriste, commence, et les réseaux sociaux y joue un rôle décisif». Il n’y a pas d’organisation structurée derrière les attentats contre les lieux d’hébergement pour étrangers qui se multiplient en Allemagne, derrière les attaques contre les bénévoles ou les édiles qui qui s’occupent des réfugiés. La police a déjoué plusieurs plans d’incendie de foyers pour immigrés et mis en garde la population contre d’autres tentatives.

Sans retenue ni contrôle, les réseaux sociaux débordent de cris de haine contre les étrangers, contre la culture «des autres», contre les «traîtres à la patrie, Merkel & Co»

Agression au couteau

C’est dans l’est de l’Allemagne, dans l’ex-RDA, que les incidents sont les plus nombreux. Mais l’exemple le plus frappant de cette violence individualisée est venu de l’ouest, de Cologne. Dans la grande ville de Rhénanie, la candidate à la mairie, Henriette Reker, a reçu un coup de couteau de la part d’un individu se réclamant de la mouvance d’extrême droite. «J’ai agi pour vous tous!» a-t-il hurlé au moment de l’agression, s’adressant aux passants. Soupçonné d’être simple d’esprit, il a été finalement reconnu responsable de son acte. Il a expliqué avoir voulu protester contre le «raz de marée des réfugiés», en écho au slogan de Pegida qui met en garde contre «le grand remplacement».

Sans retenue ni contrôle, les réseaux sociaux débordent de cris de haine contre les étrangers, contre la culture «des autres», contre les «traîtres à la patrie, Merkel & Co», qui sont pendus en effigie par les manifestants de Pegida. Un des responsables du théâtre national de Dresde, Robert Koall, cité par Der Spiegel, observe Pegida depuis l’origine. 

«Des gens, qui se rencontrent dans un monde virtuel et partagent leurs points de vue, deviennent un groupe social, dit-il. S’ils se retrouvent ensemble pour manifester dans la rue, un processus d’autolégitimation et de formation d’une identité se voit renforcé par d’autres facteurs, tels ce vécu collectif.»

Inorganisés, sans chef ni structure, cette collection d’individus, uniquement liés par la fréquentation des réseaux sociaux, est difficile à cerner et à combattre. Elle n’en constitue pas moins le terreau d’une mouvance politique qui, au-delà de la violence verbale et parfois du passage à l’acte criminel, pourrait influencer la vie politique. Et qui souligne un contraste dramatique avec l’image accueillante et généreuse que l’Allemagne a donnée d’elle-même dans la crise des réfugiés.

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