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Synode sur la famille: la victoire à l'arrachée du pape

Le pape François à Saint-Pierre le 21 octobre 2015 | REUTERS/Alessandro Bianchi

Le pape François à Saint-Pierre le 21 octobre 2015 | REUTERS/Alessandro Bianchi

Beaucoup voyaient dans cette médiatisée réunion au «sommet» de l’Église un test (en partie réussi) de la volonté de réformes du pape François dans des domaines –le couple, la famille, la sexualité– où le catholicisme est largement contesté. Reste qu’on est loin de la «révolution» que certains, catholiques ou non, attendaient dans le discours moral de l’Église.

«Les complots n’arrêteront pas le pape. Il faut des réformes!» Jusqu’au dernier jour, les manœuvres et les pressions n’ont pas manqué, comme celle-ci venant du «maître général» du prestigieux ordre des dominicains, le Français Bruno Cadoré, interviewé dans le Messaggero de samedi 24 octobre. Quelques heures plus tard, «tombait» le rapport final du synode qui lui donnait raison. À l’issue de trois semaines de conciliabules feutrés –et de quelques coups bas– entre le pape François, 270 cardinaux et évêques du monde entier, le courant de la «réforme» l’a emporté.

C’est une victoire à l’arrachée pour ce pape jésuite qui, depuis deux ans et demi, bouscule les siens, sous le regard étonné du monde. Jusqu’au bout de ce synode, il aura pris des risques pour exiger du changement sans toucher à la doctrine, pour assouplir la «discipline» catholique dans ce domaine de la morale où le monde séculier guette tous les conservatismes et les progrès de l’Église. Jusqu’au bout, François aura fait souffler l’esprit du concile Vatican II des années 1960, celui qui avait permis à l’Église catholique, après des siècles d’«intransigeance» anti-moderne, de sortir de sa forteresse, de faire son aggiornamento (mise à jour), de s’ouvrir au monde libéral et laïque.

Courant progressiste

«Le monde change et nous devons observer les signes du temps», insista François dans son intervention finale, reprenant, mot à mot, le discours des papes du dernier concile (Jean XXIII et Paul VI). Juste avant le vote final, il défia une ultime fois les conservateurs:

«Les vrais défenseurs de la doctrine ne sont pas ceux qui défendent la lettre, mais l’esprit; non les idées, mais les hommes; non les formules, mais la gratuité de l’amour de Dieu et de son pardon. Le premier devoir de l’Église n’est pas de distribuer des condamnations ou des anathèmes, mais de proclamer la miséricorde.»

Ce «petit air» de réformes est venu d’un courant progressiste, minoritaire au départ, principalement allemand et germanophone, conduit par trois personnalités d’ouverture: le cardinal Walter Kasper, ancien responsable de la Curie romaine; Reinhard Marx, archevêque de Münich et président des évêques allemands; Christoph Schönborn, archevêque de Vienne. L’Allemagne, comme la France, fait partie de ces pays occidentaux confrontés aux évolutions brutales de la vie des couples, où les familles catholiques réclamaient le plus de changement dans le discours, devenu inaudible, d’une Église isolée.

Mais les Européens de l’ouest n’ont pas été seuls à avoir fait la décision. D’autres personnalités, proches du pape, ont fait pencher le plateau de la balance, comme le cardinal Andres Rodriguez Maradiaga, du Honduras, ou le cardinal Donald Wüerl, archevêque de Washington, à la tête d’un épiscopat américain conservateur, qui a osé s’en prendre, dans la presse de son pays, aux évêques africains et polonais, frileux sur les réformes, accusés d’avoir tenté de «manipuler le synode»!

Ouverture envers les divorcés remariés 

Le courant réformateur n’a toutefois pas crié victoire. Désigner les vainqueurs et les vaincus n’est pas dans les habitudes d’une Église romaine qui préfère toujours les consensus aux divisions, les compromis boîteux aux avancées hardies. La démonstration a été faite, une fois de plus, que cette institution deux fois millénaire ne redoute rien autant que les à-coups, les changements de cap brutaux, les conflits internes.

La réforme la plus scrutée et la plus disputée de ce synode portait sur la possibilité, enfin donnée, aux personnes mariées religieusement, divorcées et remariées civilement d’accéder aux sacrements (communion, pénitence). Soit un déverouillage d’une «discipline» très ancienne de l’Église, destinée à lutter contre la banalisation, y compris dans les rangs catholiques, du divorce et du remariage. L’«indissolubilité» du mariage et l’interdit du divorce restent la loi des catholiques. Mais demain, «au cas par cas», les divorcés remariés pourront s’approcher de la table de communion. Il sera fait appel à leur «conscience personnelle» et invité à entreprendre, avec un prêtre, un «parcours de discernement».

L’accent n’est plus mis sur le rappel des interdits et de la loi morale, mais sur la compassion et la miséricorde

Cette ouverture faite aux divorcés remariés –qui n’étaient tout de même pas mis au ban, mais marginalisés dans l’Église– n’a été acquise que par une… voix d’avance: 178 voix «pour» et 80 voix «contre». Soit, de justesse, la majorité des deux tiers, fixée à 177 voix pour 265 votants. Lors de la première session de ce même synode, il y a un an, elle avait été repoussée, la majorité des deux tiers n’ayant pas été atteinte. Cette disposition nouvelle est donc symbolique d’un changement capital, non pas dans la «doctrine» catholique, comme ont essayé de le faire croire les clans conservateurs, mais dans la «pastorale» de l’Église, fondée sur l’examen de conscience et les conseils d’un prêtre «accompagnateur».

Dans la résolution finale, les vœux pieux sur la nécessité de consolider la famille et de réhabiliter le mariage traditionnel ne manquent pas. Pour traiter des situations irrégulières aux yeux de l’Église (concubinages, divorces), l’accent n’est plus mis sur le rappel des interdits et de la loi morale, mais sur la compassion et la miséricorde. «L’Église fait siennes les joies et les espérances, les douleurs et les angoisses de chaque famille», souligne le document, qui aborde aussi la situation des familles de migrants, séparées et éprouvées par les conflits, ou les violences contre les femmes.

Des rumeurs contre le pape

Mais si on s’en tient à une vision strictement laïque de la vie de l’Église, le résultat de ce synode reste décevant. Sans doute ne fallait-il pas surestimer la capacité de l’Église à changer son discours. Par exemple, si le respect envers les «personnes» homosexuelles est exigé, le rapport final est muet sur la question, si controversée, de la reconnaissance des couples homosexuels. Les évêques ont jugé qu’il convenait d’y revenir… plus tard! De même, rien de nouveau n’est dit sur les méthodes de contraception, que l’Église réserve toujours aux stricts moyens «naturels», ni sur la situation des unions hors mariage, toujours condamnée.

Alors, tout ça pour ça? Un pas en avant en direction des divorcés remariés, et rien sur le reste? Les promesses faites par le pape François, notamment en ce qui concerne l’accueil des homosexuels, ne s’y retrouvent pas. Aussi, pour les sceptiques, samedi 24 devant la presse, un évêque belge, Monseigneur Van Looy, voulait faire croire que le ton avait changé:

«C’est la fin d’une Église qui juge et le début d’une Église qui écoute, qui parle. Cela pourrait être le début d’une Église nouvelle.»

Mais, au même moment, circulent à Rome des rumeurs de complot contre le pape, de fatigue et même de maladie. La fragile victoire de François pourrait donc ne rester qu’un feu de paille, à l’issue d’un synode qui aura permis de mieux identifier les fractures idéologiques et les opposants à la ligne réformatrice: notamment dans les épiscopats africains, ceux de l’est de l’Europe qui se rétablissent difficilement de l’épreuve communiste et celui des États-Unis, qui fait face à un environnement familial et sociétal de plus en plus laxiste. Ces opposants ne sauront tolérer demain la moindre remise en cause de la morale catholique et la moindre atteinte à un discours de l’Église sur le mariage et le sexe qui semble pourtant si décalé.

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