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Comment un château français et un palais chinois ont tourné une page de la relation franco-chinoise

Château de Chambord | flamouroux via Flickr CC License by

Château de Chambord | flamouroux via Flickr CC License by

Le jumelage touristique entre le château de Chambord et le Palais d’été de Pékin permet d’attirer les visiteurs chinois dans le Val-de-Loire et d’apporter l’expertise française de gestion du patrimoine à l’Empire du milieu.

Chaque jour, en cette fin d’automne à Pékin, des milliers de Chinois visitent le Palais d’été. En entrant par la porte est, ils peuvent contempler une exposition de photos et de gravures qui illustrent différentes époques du Château de Chambord. En septembre dernier, les touristes qui venaient au château de Chambord pouvaient, eux, admirer une exposition intitulée «Le Palais d’été au fil du temps».

Ces gestes parallèles dans le château français et dans le palais chinois illustrent l’accord de jumelage que les deux sites historiques ont finalisé il y a deux mois. Plus précisément, Chambord a signé un accord en 2014 avec l’ancien Palais d’été (Yuanmingyuan), construit au XVIIIe siècle. Un premier accord complété en septembre 2015 avec le Jardin de l’harmonie préservée (Yiheyuan), construit non loin de là à la fin du XIXe siècle et où vécut l’impératrice douairière Cixi. L’imposante construction bâtie sous François Premier et la vaste demeure impériale chinoise –toutes deux classées au patrimoine mondial de l’Unesco– sont désormais associées.

Une page de la relation franco-chinoise est ainsi tournée. L’ancien Palais d’été avait été pillé et incendié en 1860 par les troupes anglaises et françaises lors de la seconde guerre de l’opium. Quantité d’objets d’art furent volés et dispersés, y compris par des Chinois. Mais une partie de ce que les Français avaient dérobé fut apporté par l’État-major à Napoléon III, au titre de prises de guerre. L’Impératrice Eugénie les installa au château de Fontainebleau. Tandis que ce que les soldats anglais ont rapporté à la reine Victoria se trouve au British Museum.

Mariage

Lors de l’annonce du jumelage, il s’est trouvé des internautes chinois pour reprocher ce «mariage entre le bâtiment détruit et le coupable». Sur le site Weibo, certains disaient au gouvernement de Pékin «vous avez oublié votre histoire», tandis que d’autres allaient jusqu’à l’accuser de «trahison». Les autorités du Palais d’été n’ont en rien tenu compte de ces réactions. «Ils ne nous en ont pas parlé, affirme Jean d’Haussonville, le directeur général du domaine de Chambord. Il n’y a pas de volonté chinoise de nous mettre dans l’embarras. Nous ne sommes pas dans une démarche de réparation mais dans une démarche d’amitié. On regarde vers l’avenir.»

Nous ne sommes pas dans une démarche de réparation mais dans une démarche d’amitié. On regarde vers l’avenir

Jean d’Haussonville, directeur général du domaine de Chambord

Il y a deux ans, c’est avec l’ancienne résidence impériale de la ville de Chengde que Chambord cherchait –sans y parvenir– à établir un partenariat. Le Palais d’été propose alors un jumelage au château français. La relation politique franco-chinoise est bonne. Près de 2 millions de touristes chinois séjournent en France chaque année et Laurent Fabius a fixé comme objectif qu’ils soient 5 millions en 2020. En tout cas, à Chambord, on remarque: «Aucun rapprochement comparable n’a été proposé à un château anglais.»

En un an, deux délégations de responsables chinois de la culture se sont succédé à Chambord. Ceux qui sont venus en automne ont pu entendre le brame des cerfs dans le domaine. Et, le 19 octobre, c’est Jean d’Haussonville qui effectue un troisième voyage à Pékin. Au Palais d’été, devant le Deheyuan (Pavillon de l’harmonie vertueuse) et tout près du lac Kunming, il évoque Léonard de Vinci, qui a inspiré les plans du château de Chambord mais est mort en 1519, au début de sa construction. «Chambord est un peu notre Joconde de l’architecture», dit-il, après avoir souligné «l’importance du Palais d’été dans l’histoire de l’humanité et la densité artistique du château de Chambord».

Côté français, on considère que le lien avec un monument pékinois va amener des touristes chinois au château de Chambord. Aujourd’hui, sur un total annuel de 800.000 visiteurs, 25.000 sont chinois. S’y ajoutent les Chinois –que les estimations estiment en nombre égal– qui se contentent de descendre de leurs cars pour se faire photographier devant le château. L’objectif de Jean d’Haussonville est que 70.000 Chinois entrent dans le château en 2020. «Par la suite, explique-t-il, nous voulons atteindre le million de visiteurs. S’il y a alors, parmi eux, 200.000 Chinois, ça ira.»

Dans la délégation qui accompagne les dirigeants de Chambord, Caroline Laigneau représente Le Rivau, un château du Val-de-Loire que ses parents ont acheté il y a vingt ans et qui reçoit 50.000 visiteurs par an. Elle a de nombreux contacts en Chine et parle chinois. Elle constate que «le flux de touristes chinois est aujourd’hui amené à Paris puis orienté vers la Champagne, Nice ou la Suisse. Il faut arriver à développer le Val-de-Loire puis Bordeaux et peut-être l’Espagne». Ce qui passe, selon elle, par une meilleure présentation de Chambord et des autres châteaux de la Loire auprès des agences de voyage et de la presse chinoise.

Gestion

Les dirigeants du Palais d’été ont des préoccupations tout autres. Ils attendent de leur nouveau partenaire français une expertise sur la gestion du tourisme. La question se pose en Chine de la conservation et de l’entretien du patrimoine historique face aux flux de visiteurs. Des échanges de diagnostics et d’expériences vont sans doute être programmés entre techniciens français et chinois. Zhang Yong, le directeur du centre d’administration municipale des parcs et jardins de Pékin, supervise la gestion d’une trentaine de monuments, dont le Palais d’été. Il accueillait Jean d’Haussonville à la mi-octobre octobre. Il estime que «la Chine a beaucoup à apprendre de Chambord sur l’architecture des bâtiments et son entretien»: «On peut travailler ensemble. C’est la première fois que nous allons être en contact avec un bâtiment étranger et nous en attendons beaucoup.»

La Chine a beaucoup à apprendre de Chambord sur l’architecture des bâtiments et son entretien

Zhang Yong, directeur du centre d’administration municipale des parcs et jardins de Pékin

Mieux gérer ses vastes espaces verts intéresse aussi le Palais d’été. Chambord a rénové ses jardins anglais, il y a deux ans et il est prévu de faire de même pour ses six kilomètres de jardins à la française. À Pékin, un colloque sur le patrimoine naturel avait lieu. La délégation française y a assisté en compagnie de la directrice du festival international des jardins, Chantal Colleu-Dumont. Les contacts qu’elle a eus dans ce colloque lui font penser que des Chinois auront envie de venir voir le château qu’elle dirige: Chaumont-sur-Loire, à trente kilomètres de Chambord. «Si on arrive à faire parler des château environnants en Val-de-Loire, dit-elle, on pourra organiser des visites communes.»

Pour l’instant, Chambord prépare la venue en nombre de visiteurs chinois. Depuis un an, le mandarin est l’une des douze langues présentes dans une tablette numérique qui permet d’avoir à 360 degrés une vision de huit salles du château telles qu’elles étaient au XVIe siècle. Il est aussi possible de zoomer sur les tableaux et œuvres d’art pour avoir des informations les concernant. Une version de ce matériel en tablette audioguide est prévue: viser tel ou tel tableau permettra de déclencher des commentaires.

Un argument que Jean d’Haussonville a présenté devant des journalistes pékinois concerne la sécurité: «Chambord est sous la surveillance de patrouilles à cheval de la gendarmerie. C’est donc un endroit extrêmement sûr.» Li Shaoping, le conseiller culturel de l’Ambassade de Chine en France, qui assistait à la venue des responsables de Chambord au Palais d’été, préfère insister sur l’esprit d’ouverture qui règne entre la France et la Chine: «Je pense que la compréhension mutuelle et la bonne volonté mutuelle sont à la base de ce jumelage. Les échanges culturels permettent avant tout de mieux se connaître.»

De ce jumelage, Jean d’Haussonville retire l’impression que «la Chine d’aujourd’hui a besoin de communiquer sous un autre rapport que la mondialisation commerciale». Il admet en même temps, qu’il est important de préparer le flux touristique chinois: «Il faut essayer de construire un flux de qualité et maîtrisé où l’on se prépare à bien accueillir les Chinois et où les Chinois apprennent et cultivent un comportement à l’étranger.» Selon lui, l’accord avec le Palais d’été est la démonstration que «jouer la carte de la diplomatie culturelle est une carte qui fonctionne et qui permet de créer des relations qui demeurent».

Pourtant, les diplomates français en poste en Chine observent avec une certaine retenue ce jumelage. «Il faut que ce rapprochement reste dans le domaine culturel», déclare l’un d’eux. Tout ce qui touche au souvenir du sac du Palais d’été et à l’humiliation qu’il a provoquée en Chine restent sous-jacent. À Chambord, on a visiblement décidé de passer outre au nom de l’efficacité d’une véritable coopération touristique.

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