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Référendum sur l'avenir du Royaume-Uni en Europe, tous perdants!

Gérard Horny, mis à jour le 30.10.2015 à 12 h 47

La marge de manœuvre pour David Cameron comme pour l'Union semble très étroite. Avec le risque sérieux de fortes secousses dans les deux camps en cas d'échec.

REUTERS/Stefan Wermuth

REUTERS/Stefan Wermuth

David Cameron doit préciser dans les prochaines semaines sur quels points il entend obtenir de ses partenaires une réorientation de l’Union européenne. S’il n’obtenait pas satisfaction, le référendum qui doit avoir lieu en 2017 serait probablement négatif. Ce ne serait une bonne nouvelle ni pour le Royaume-Uni ni pour l’Europe. Avec son projet de référendum, David Cameron espère rééditer le joli coup politique que le travailliste Harold Wilson avait réussi en 1975. 

Après avoir essuyé deux refus de la part du général de Gaulle, le Royaume-Uni avait fini par entrer dans la Communauté Economique Européenne le 1er janvier 1973. Mais, en février 1974, les travaillistes remportent les élections générales et Harold Wilson redevient Premier ministre. Il est lui-même plutôt favorable au maintien de son pays dans la Communauté européenne (c’est lui qui avait négocié vainement l’adhésion à la CEE en 1967), mais son parti est divisé (à la différence du parti conservateur, à l’époque majoritairement pro-européen). 

Un «oui» massif à l’Europe

Dans le double but de refaire l’unité du parti travailliste et d’installer définitivement son pays dans le paysage européen, il propose alors de renégocier le traité d’adhésion et de demander aux Britanniques de se prononcer sur le maintien dans la CEE. À Dublin, en mars 1975, il obtient satisfaction sur plusieurs points en fait assez mineurs, mais qui font plaisir à ses compatriotes: mise en place d’un mécanisme correcteur sur le budget européen pour limiter la contribution britannique (Margaret Thatcher obtiendra plus tard beaucoup plus), mesures plus favorables en ce qui concerne les importations de produits agricoles en provenance du Commonwealth (sucre des Antilles, beurre de Nouvelle-Zélande) et création du Feder, Fonds européen de développement régional (dans une économie secouée par le premier choc pétrolier, les travaillistes sont soucieux de pouvoir intervenir dans les régions en crise). 

Il existe un vaste groupe d’indécis qui ne voteront pour le maintien dans l’Union que si des résultats substantiels sont obtenus lors de la renégociation

Le gouvernement britannique publie le résultat des négociations dans un livre blanc, le parlement approuve et, en juin, les électeurs se prononcent massivement (67,2% des votants) pour le maintien du Royaume-Uni dans la CEE.

Le vent de l'euroscepticisme 

Quarante après, David Cameron peut-il espérer obtenir le même succès? Rien n’est moins sûr. La partie s’annonce cette fois plus serrée. L’économiste écossais Iain Begg, lors d’une réunion qui s’est tenue à Paris à l’initiative du club du CEPII (lieu d’échange d’analyses et d’expériences entre économistes et dirigeants d’entreprise créé par le Centre d’études prospectives et d’informations internationales) est venu commenter une étude qu’il a réalisée pour l’Institut suédois d’études des politiques européennes. Celle-ci montre clairement à quels obstacles risque de se heurter le Premier ministre britannique. 

 

Dans son pays, il devra faire face à un courant eurosceptique qui semble avoir le vent en poupe. Entre les deux courants opposés, les plus favorables et les plus hostiles à l’Europe, qui savent déjà ce qu’ils voteront en 2017, il existe un vaste groupe d’indécis qui ne voteront pour le maintien dans l’Union que si des résultats substantiels sont obtenus lors de la renégociation. Or, David Cameron est loin d’être assuré de pouvoir obtenir de ses partenaires européens des concessions de grande ampleur.

La question de l'immigration

Sur quels thèmes porteront les revendications britanniques? Le premier d’entre eux semble être l’immigration, y compris celle en provenance des autres pays membres de l’Union. Pour dissuader les travailleurs étrangers de venir s’installer en Grande-Bretagne, David Cameron veut limiter les bénéfices sociaux dont ceux-ci bénéficient, du moins pendant les premières années de leur installation dans le pays. Or, cette exigence entre en opposition frontale avec les règles européennes sur la libre circulation des travailleurs à l’intérieur de l’Union. Même certains États qui pourraient le rejoindre dans sa critique du fonctionnement de l’Europe –on pense particulièrement à la Pologne, elle aussi touché par une vague assez puissante d’euroscepticisme– ne sont pas favorables à un changement des règles du jeu qui pénaliserait leurs ressortissants.

Ensuite, plus largement, David Cameron veut réaffirmer l’idée selon laquelle l’Europe doit se limiter à être une vaste zone de libre-échange et freiner l’évolution vers une union politique plus étroite. Dans son souci de refuser des règles européennes dans tous les domaines, comme l’environnement, la justice ou les questions sociales, il veut obtenir que les parlements nationaux puissent brandir un «carton rouge» pour s’opposer aux mesures européennes jugées inacceptables.

Le Royaume-Uni a été un des deux pays de l’Union à ne pas participer au financement du fonds unique de résolution créé pour faire face aux défaillances bancaires

Le grand détachement

Là encore, on peut estimer que le Premier ministre britannique ne manquera pas de soutiens dans une Europe où tout ce qui vient de Bruxelles est souvent fraichement accueilli. Même dans les pays censés représenter le «cœur» de l’Europe, comme la France, l’Italie ou l’Allemagne, on se taille toujours un franc succès en raillant les règlements européens sur la taille des concombres ou le diamètre des œufs. Jean-Claude Juncker, nouveau président de la Commission, en est conscient, qui a fait le ménage dans les dossiers en cours d’examen et veut mieux légiférer. Mais la crise est passée par là et, sur les grands sujets, on ressent plutôt en Europe un besoin de travailler ensemble pour faire front face à un monde instable.

Les mesures pour renforcer la zone euro constituent un exemple révélateur. Elles visent à créer un ensemble beaucoup plus intégré (union bancaire, accord budgétaire) et plus la zone s’étend (dix-neuf pays aujourd’hui), plus le Royaume-Uni paraît se détacher du cœur de l’Union. D’autres pays n’appartenant pas à la zone euro ont participé à la préparation des nouvelles dispositions et à leur mise en place, ce qui préserve au mieux leurs choix futurs: s’ils adoptent un jour l’euro, ils n’auront pas à suivre des règles qu’ils n’auraient pas contribué à établir. Le Royaume-Uni, par exemple, a été le seul pays de l’Union, avec la Suède, à ne pas participer au financement du fonds unique de résolution créé pour faire face aux défaillances bancaires. Et quand on prend les divers cercles entourant les pays participant à l’un ou l’autre des dispositifs européens (zone euro, accord Schengen, etc.), on constate l’isolement britannique.
 

Brexit ou Brexpulsion? 

La préoccupation des dirigeants anglais dans le domaine financier est évidente: éviter tout ce qui pourrait gêner la City tout en lui permettant de jouer un rôle majeur sur le marché de l’euro. Pour le reste, il s’agit simplement de profiter du marché unique et de l’élargir au maximum, y compris en signant des traités comme le traité transatlantique auquel Londres est très favorable. Dans les déclarations des dirigeants britanniques, on ne voit aucune volonté de renforcer la construction européenne; priorité est donnée à l’ouverture au reste du monde, jugé plus dynamique.

Les Anglais ont d’ailleurs plus ou moins réussi jusqu’ici à imposer cette vision, ainsi qu’en témoigne l’élargissement de l’Union à vingt-huit pays d’inégale puissance économique et diversement intéressés par une évolution vers une intégration plus poussée. Ils auraient en fin de compte davantage intérêt à rester dans une Union qui leur est utile et ne les contraint guère. Mais l’initiative Cameron risque fort d’aboutir au résultat inverse, soit, pour reprendre la formule de Iain Begg, soit par un Brexit, soit par Brexpulsion.

Il faudra que l’accord  donne l’apparence de concessions majeures qui seront en fait d’une portée mineure sans que cela ne se voie de trop

Une marge de manœuvre réduite

Dans le premier cas, ce serait le peuple britannique qui déciderait de quitter l’Union lors du référendum, quel que soit le résultat des négociations qui vont s’ouvrir. Dans le second, ce serait les autres pays de l’Union qui, en refusant de céder aux exigences du Royaume-Uni, le pousseraient vers la sortie. 

Pour David Cameron, la voie est étroite: ou il demande à ses partenaires des changements mineurs qui ne satisferont pas ses eurosceptiques et euro-hésitants, et le résultat du référendum sera négatif; ou il place la barre des négociations trop haut et ses partenaires européens ne pourront pas le suivre. 

Pour éviter ces deux écueils, il faudra que les diplomates de part et d’autre du Channel se montrent assez adroits pour arriver à un résultat tel que le projet européen ne soit pas significativement remis en cause et que, dans le même temps, le gouvernement anglais puisse se flatter auprès de son opinion publique d’avoir obtenu gain de cause sur des points importants. Bref, il faudra que l’accord trouvé donne l’apparence de concessions majeures qui seront en fait d’une portée mineure sans que cela ne se voie de trop…

Les doutes de Cameron

David Cameron semble si peu sûr de se sortir de se guêpier que le fameux discours  Bloomberg (ainsi nommé parce qu’il a été prononcé dans les bureaux londoniens de l’agence américaine d’information financière), dans lequel il annonçait  l’ouverture de négociations avec l’Europe et le référendum, tel qu’il est publié sur le site officiel du 10 Downing Street a été amputé de plusieurs paragraphes ayant, est-il dit, un «contenu politique». 

Dans le dernier passage ainsi passé sous silence, le Premier ministre déclarait avec fougue: «Et quand le référendum arrivera, laissez-moi dire maintenant que si nous parvenons à négocier un tel accord, je ferai campagne pour lui de tout mon cœur et de toute mon âme.» Apparemment, son cerveau commande aujourd’hui à son cœur et à son âme de se tenir tranquilles…

Pour le Royaume-Uni, cela pourrait être le début d’une crise interne et peut-être d’un éclatement

La crise de trop?

Dans tous les cas de figure, ce nouvel épisode typiquement british constitue une épreuve dont chaque partie aurait pu se passer. Que le Royaume-Uni sorte de l’Union par Brexit ou Brexpulsion, le résultat sera négatif pour chaque camp.

Pour l’Europe, ce serait un échec. Venant après la crise de l’euro et la crise grecque, ce serait la secousse de trop, celle qui renforcerait le camp antieuropéen et pourrait donner le signal d’autres défections. Pour le Royaume-Uni, cela pourrait être le début d’une crise interne et peut-être d’un éclatement. Nicola Sturgeon, première ministre écossaise, a prévenu: si le Royaume-Uni doit quitter l’Europe à cause du vote anglais, un nouveau référendum sur l’indépendance sera organisé en Écosse. Et, des quatre nations britanniques (Angleterre, Pays de Galle, Écosse et Irlande du Nord), l’Écosse ne serait peut-être pas la seule à vouloir faire sécession: on voit mal l’Irlande du Nord quitter une Union européenne à laquelle appartiendrait toujours l’Irlande du Sud.

Mais si Cameron et ses partenaires européens sont suffisamment habiles pour éviter le Brexit ou la Brexpulsion, ce sera à peine mieux: la famille européenne sera sauvée, mais elle gardera en son sein un faux frère qui ne songera qu’à l’affaiblir.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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