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La croissance économique, notre amie l’Arlésienne

La croissance sera-t-elle là au prochain virage? | oatsy40 via Flickr CC License by

La croissance sera-t-elle là au prochain virage? | oatsy40 via Flickr CC License by

L’Europe pratique une danse du ventre pour stimuler l’activité. Mais ce n’est pas aussi simple...

La croissance économique est devenue aujourd’hui une espèce d’Arlésienne. Tout le monde en parle, on croit qu’elle va surgir d’un instant à l’autre, on ne doute pas de son prochain retour mais elle reste à l’écart. Bien des gouvernements aimeraient la tenir dans leurs bras, et tous lui promettent des merveilles si elle voulait bien se donner à eux. Mais non, elle refuse. À peine montre-t-elle le bout de son nez qu’elle s’évapore aussitôt. La France ne confirme pas la règle, une fois n’est pas coutume.

Aussi, les grands argentiers du monde, c’est-à-dire les gouverneurs des banques centrales, cherchent désespérément à l’attirer avec de l’argent. Dit autrement, ils injectent des liquidités pour stimuler l’activité. Les États-Unis pratiquent cette danse du ventre depuis plusieurs années, avec un succès très fragile. L’Europe s’y est mise aussi résolument. Le grand manitou monétaire qu’est Mario Draghi vient de confirmer qu’il ne se décourageait pas et qu’il entendait bien par faire sortir l’Arlésienne de sa réserve. Il a promis des dizaines de milliards.

À titre de comparaison, certes un peu curieuse, mettons en regard un euro et un kilomètre. La planète naine Pluton, neuvième plus gros objet orbitant autour du Soleil, se trouve à environ 5 milliards de kilomètres de la Terre. Aucun appareil optique actuel même très puissant ne permet d’en déceler plus que la présence lumineuse dans le ciel. Trop lointaine pour cela. De son côté, Mario Draghi se dit prêt à injecter jusqu’à 80 milliards d’euros par mois dans la machine économique. Cela dépasse nos capacités de représentation. Mais cela nous indique à quel point la croissance est prisée.

Pourquoi? C’est assez simple, dans le fond. Prenez un simple vélo. Son invention remonte à 1817, par le baron von Drais. La draisienne, ou vélociphère, ne comportait pas encore de pédalier. Pour convaincre le commun des mortels, sceptique, habitué à voir deux roues placées en parallèles, et tirées par un cheval, Drais accompagna son invention d’un manuel de plus de cent pages. Et, de fait, tout enfant d’aujourd’hui qui enfourche pour la première fois une bicyclette n’arrive à rien sans petites roulettes. Comprendre qu’il faut avancer pour trouver l’équilibre est une opération de la pensée qui ne va pas de soi. À l’arrêt, vous tombez; en mouvement, seule une maladresse provoque la chute. L’image résume assez bien l’aventure du capitalisme et cette invention des pays à économie de marché, «l’ascenseur social». Les développements de l’aviation relèvent d’ailleurs de la même logique. Tant que l’appareil n’a pas atteint la vitesse qui permet, grâce à sa forme ailée, de compenser son poids, il ne peut s’élever dans les airs.

Alimentation monétaire

Comprendre qu’il faut avancer pour trouver l’équilibre est une opération de la pensée qui ne va pas de soi

Le problème, avec la croissance, est qu’elle n’est pas d’un ordre mécanique aussi simple. Si, entre l’an 1000 et l’an 1800, elle resta voisine de zéro dans le monde occidental, elle ne décolla qu’au XIXe siècle pour atteindre des records au XXe. La France dépassait les 5% annuels. Quant à l’URSS, elle connaissait des taux à deux chiffres, comme ce fut le cas pour la Chine par la suite. À de telles vitesses, la richesse nationale et les revenus des individus augmentent rapidement au point de doubler en une génération. Avec des taux de 0,5 à 1%, comme actuellement, le doublement s’effectue en un peu moins d’un siècle. Cela change tout.

On comprend que cela inquiète. D’autant que l’atmosphère ambiante n’est guère optimiste. Elle provient d’une vision plus ou moins partagée, en tout cas répandue, très suspicieuse à l’égard du modèle socio-économique né de la Révolution industrielle. Celui-ci est présenté de la façon suivante: extractions, transformations, rejets. La critique alors s’appuie sur un constat factuel: à l’entrée, une limite physique ne permettra pas à l’extraction de matières énergétiques fossiles non reproductibles (bois, charbon, pétrole, gaz) de se poursuivre encore longtemps; à la sortie, la dégradation l’environnement (immédiat et atmosphérique) par des rejets polluants doit cesser ou diminuer. La conséquence est simple: le milieu, la transformation, est remis en question. Il faut ou bien accepter la décroissance, ou s’organiser différemment pour qu’un autre modèle s’impose. Et là est toute la difficulté, si l’on veut éviter la régression sociale.

Suffit-il de pratiquer le quantitative easing –l’argent facile– pour changer de monde? Tandis que les vieilles industries (aéronautique, automobile, chimie, sidérurgie…), fatiguées, se cherchent un nouveau souffle, les nouvelles (informatique, connectique, robotique, photovoltaïque, «ubertique»…) n’assurent pas encore de rendements financiers suffisants. D’un côté, des investissements qui ne rapportent plus assez; de l’autre, des dépenses qui ne rapportent pas encore assez. De sorte que la situation actuelle combine une abondance de monnaie avec une rareté d’occasions à investir. Tant que celle-ci perdurera, la croissance restera une belle Arlésienne.

Que faire? Ne pas supprimer l’alimentation monétaire, car la vie ne se développe qu’en présence d’un liquide nutritif. Mario Draghi a donc raison, sur le fond. Mais il serait souhaitable aussi, surtout dans un pays comme la France, pétri d’imagination et de travail qualifié, de se demander ce que signifie plonger dans le nouveau monde. Aménager la transition énergétique, bien sûr; financer la recherche pour améliorer considérablement la conversation de l’énergie solaire, oui encore; lutter contre le dérèglement climatique, oui toujours, et même avec audace et détermination. Mais aussi promouvoir l’idée de progrès soutenable, c’est-à-dire redonner confiance dans un avenir respectueux de l’environnement, certes, mais également soucieux d’un développement renouvelé. Cela passe par une libération des forces innovatrices plutôt que par le maintien des archaïsmes. Le tournant semble pris. Il est encore timide. Mais dans un virage, la tenue de route dépend d’une juste accélération, nom du freinage.

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