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Jamais le haka n'a été aussi puissant que durant cette Coupe du monde 2015

Le haka néo-zélandais face aux Tonga, le 9 octobre 2015. Action Images via REUTERS/Lee Smith.

Le haka néo-zélandais face aux Tonga, le 9 octobre 2015. Action Images via REUTERS/Lee Smith.

En route vers un possible deuxième titre de rang, les Néo-Zélandais ont livré la meilleure version de cette vibrante danse guerrière.

Avec la finale de la Coupe du monde de rugby Nouvelle-Zélande-Australie, une des traditions sportives les plus populaires va se retrouver à nouveau sous le feu des projecteurs: le haka. Le premier du tournoi par les champions en titre, interprété avant leur match contre les Pumas argentins à Wembley, a été vu plus de 18 millions de fois rien que sur la page Facebook de la Coupe du monde de rugby. Il s’agissait d’une nouvelle formation en fer de lance (kurutao) de la fameuse danse de guerre Ka Mate créée dans les années 1820 par le chef de tribu maori Te Rauparaha.

Si les grands hakas se distinguent par leur côté physique et l’émotion transmise par les visages de ceux qui le réalisent, après coup, on s’en souvient aussi souvent par la façon dont ils ont semblé faciliter une victoire. En juin, l’autorité régissant le rugby a ainsi laissé entendre que le haka dirigé par le demi de mêlée vedette Piri Weepu avant la finale de la Coupe du monde 2011 contre la France à Auckland avait été le meilleur de tous les temps (les All Blacks l'avaient emporté 8-7 à l'issue de la finale la plus serrée de l’histoire du tournoi).

Pendant longtemps, les afficionados du haka avaient estimé que la meilleure performance de tous les temps était celle de 2004 à Paris, dirigée par Tana Umaga, le premier capitaine d'ascendance samoane des All Blacks. Sur la vidéo, on peut constater qu’il s’agissait indubitablement d’une performance dévorante, dans laquelle un des plus grands centres de l’histoire (aujourd’hui à la retraite) jetait son être tout entier. Selon moi, pourtant, ces deux grands classiques ont désormais été surpassés.

«C’est la mort! C’est la mort! C’est la vie! C’est la vie!»

Le haka est actuellement dirigé par Keven Mealamu, un des coéquipiers d’Umaga sur le terrain ce jour-là, et son équipe a réalisé pendant cette Coupe du monde la meilleure danse que j’aie jamais vue sur un terrain de sport. En outre, le fait qu’elle tentait de contrer une autre vibrante danse de guerre, le Sipi Tau des Tonga, en a intensifié la puissance.

Plus que tout autre sport populaire, le rugby embrasse et célèbre les cultures autochtones; de nombreuses équipes ont adopté une version ou une autre d’une danse de guerre traditionnelle. Tout comme les Fidji avec leur Cibi et les Samoa avec leur Siva Tau, les Tonga ont proposé des moments émouvants et puissants lors de cette Coupe. Le duel Sipi Tau-haka avant la rencontre disputée à St James Park, à Newcastle, a été la danse la plus flamboyante, la plus intense et la plus belle de l’histoire du rugby moderne.

En plus d’être époustouflant, ce duel a donné le ton extraordinairement physique des 80 minutes de rugby qui ont suivi. «Nous allons dire au monde entier que Dieu et les Tonga sont notre héritage», expliquait le centre Siale Piatau avant que l’équipe des Tonga n’entre sur le terrain.

Le duel entre le Sipi Tau et le haka, le 9 octobre 2015 à Newcastle.

Il était impressionnant de voir avec quelle ardeur les Tonga –nation pauvre et minuscule– réalisaient le Sipi Tau dans leurs traditionnels maillots rouges lumineux, qui contrastaient vivement avec les tenues noires des Néo-zélandais. La réponse des All Blacks, celle de 23 hommes qui se mouvaient dans un ensemble parfait et un objectif commun, a été incendiaire. Le rugby qui s’est ensuivi a été à la hauteur de ce spectacle. La superbe première mi-temps des Tonga a probablement été la meilleure qu’ils aient jamais jouée. Les All Blacks, qui venaient de remporter une victoire peu convaincante sur les Géorgiens, ont fini par battre les Tongiens avec difficulté, élégance et de bonnes jambes, en marquant sept essais (47-9).

Mealamu, l’une des personnes les plus douces et les plus pacifiques qu’il vous sera jamais donné de rencontrer, se mue en créature féroce lorsqu’il se retrouve entre les lignes tracées à la craie; quand le coup de sifflet retentit mais aussi juste avant, lorsqu’il dirige le haka. Les paroles du Ka Mate décrivent littéralement le sport dans les termes les plus intenses qui soient: «Ka Mate! Ka Mate! Ka ora! Ka ora!/ C’est la mort! C’est la mort! C’est la vie! C’est la vie!»

Le haka est emblématique de la reconnaissance et du respect croissants accordés à la culture maorie au sein de la société néo-zélandaise. On a vu cette danse être interprétée dans le cadre d’un adieu émouvant à des soldats tombés en Afghanistan et à un professeur bien-aimé à l’école de Palmerston North, ce qui montre son impact sur la population néo-zélandaise. Un processus d'accord et la démocratie proportionnelle inclusive du pays (21% des députés néo-zélandais sont maoris) illustrent les tentatives nationales de rectifier quelques écœurants épisodes coloniaux et un vol massif de terres.

Sur le terrain, depuis 2004, le haka a été partie prenante de la remontée en puissance du rugby néo-zélandais jusqu'aux sommets mondiaux. «Le haka est l’énergie des All Blacks», explique le centre Conrad Smith, un des vice-capitaines de l’équipe. «Nous ne faisions pas aussi bien le haka en 2003», rappelle-t-il, évoquant l'année où les All Blacks furent battus en demi-finale de la Coupe du monde par l’Australie. «Nous envisagions de ne le faire que pour des occasions particulières, ou même de le laisser tomber complètement!» s’exclame-t-il. «La reprise de contact avec le Ka Mate [depuis 2004] a été massive.» Lors de la Coupe du monde de rugby 2003, les All Blacks avaient déçu pour la troisième (voire quatrième) fois d’affilée. Depuis 2004, année où l’équipe s’est de nouveau consacrée au haka, ils ont remporté quasiment 90% de leurs matchs.

«Agressivité contrôlée»

A Dunedin en 2005, la ville la plus méridionale de Nouvelle Zélande a été témoin de la présentation-surprise du Kapa O Pango, nouvelle version du haka composée par le leader Derek Lardelli, de la tribu Ngati Porou, qui a enflammé les All Blacks et les foules frissonnantes tandis qu’ils arrachaient durement la victoire à l’Afrique du Sud, leurs rivaux les plus féroces, dans des conditions météorologiques quasi-polaires.

Le Kapa O Pango symbolise la manière dont Tana Umaga et les entraîneurs des All Blacks Graham Henry, Steve Hansen et Wayne Smith ont rassemblé le meilleur des cultures des Maoris, des Samoans, des Pakeha (les Néo-zélandais d’origine européenne) et des habitants des autres îles du Pacifique.

L’ancien joueur des All Black Rico Gear, de la tribu Ngati Porou, dans laquelle la nouvelle version du haka a été composée, raconte que réaliser un haka comme celui de Dunedin ou comme le dernier de sa carrière en Australie est une expérience particulièrement intense. «Il faut savoir comment redescendre», m’a-t-il confié. «Tant que vous êtes concentré, vous pouvez montrer cette ihi [force essentielle] et le wehi [effroi] avec vos yeux, et vos actes, sans devenir fou. Et là encore, [c’est] une agressivité contrôlée, correspondant au rugby, qui nécessite que vous exerciez un contrôle mental.»

A Cardiff, en quart de finale, les All Blacks ont donné une tempétueuse interprétation du Kapa O Pango (la traduction du nom de cette danse est «Equipe en noir») avant leur match contre leur ennemi juré, la France. Ils ont démoli les finalistes de 2011 62-13, la plus large victoire de tous les temps à ce stade de la compétitin. Quel que soit le haka qu’ils emmènent avec eux dans leurs matchs, ce n’est pas lui qui en détermine l’issue. En revanche, il pourrait parfaitement décider de la manière dont le match et l’équipe restent dans les mémoires –peut-être en tant que première équipe à remporter deux Coupes du monde consécutives.

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