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Légalisation de la MDMA, la petite musique qui monte

Sélection de pilules d'ecstasy en 2015. © mdmateam.com

Sélection de pilules d'ecstasy en 2015. © mdmateam.com

Ce débat apparemment impossible affleure depuis quelques mois face à une interdiction jugée contre-productive.

Tout le monde sait bien, au fond, que la question du cannabis est réglée. Le mouvement vers sa légalisation est enclenché et plus rien ne semble pouvoir l’arrêter. Un par un, les États américains autorisent le cannabis. L’Uruguay en expérimente la vente libre. En Italie, un projet de loi est sur la table. L’Allemagne réfléchit. La France finira par s’y mettre.

Le dossier du cannabis refermé, quelle sera la nouvelle frontière? S'il y en a une, quelle sera la prochaine drogue sur la liste? Et si c’était la MDMA? Depuis sa prohibition en 1985, qui avait fait l’objet d’un vif débat médical aux Etats-Unis, la question de la légalisation de la MDMA est absolument taboue. Mais l’impossible débat affleure depuis quelques mois. 

Les jeunes du Parti libéral-démocrate néerlandais ont ouvert en mai un shop d’ecstasy (cachets de MDMA) à Amsterdam pour porter le débat sur la légalisation sur la place publique. La drogue était factice mais le buzz mondial. L’activiste américain Emanuel Sferios a récolté plus de 50.000 dollars sur Indiegogo pour financer un documentaire sur la légalisation, MDMA The Movie. Un éminent urgentiste néo-zélandais a appelé publiquement en juin à légaliser la substance, terrorisé de voir débarquer dans son service des jeunes ayant consommé des substituts plus dangereux.

«Aucune bonne raison de criminaliser l’usage de la MDMA»

Un pharmacien australien a publié en juin un article dans le Journal of Law and Medicine réclamant aussi une légalisationJoshua Donelly estime que l’interdiction de la MDMA est contre-productive et même irrationnelle:

«L’évaluation des risques liés aux drogues est le moyen le plus rationnel pour déterminer le statut légal d’une substance. Les éléments dont nous disposons suggèrent que, comparé aux autres drogues, la MDMA présente un niveau faible de risques pour la plupart des usagers et cause des dégâts négligeables à la société. Il n’y aucune bonne raison de criminaliser l’usage de la MDMA.»

Le pharmacien reprend la proposition du très respecté professeur de médecine David Penington, qui plaidait, dans un rapport publié en 2012, pour un marché régulé du cannabis et de la MDMA en Australie, pays où l’usage des deux drogues est très développé.

Penington propose de permettre à chaque Australien de plus de 16 ans d’acheter en pharmacie du cannabis et de l’ecstasy. Les consommateurs devraient signer un registre national des usagers et les pharmaciens seraient en mesure de les conseiller sur le bon usage des produits.

Touristes agonisants à Ibiza

Pour le grand public, la MDMA reste connue sous le nom d’ecstasy. La drogue renvoie dans l’imaginaire collectif à ces reportages de M6 à Ibiza dans les années 90 où des sirènes de pompiers fendaient la nuit pour tenter de sauver des touristes agonisants, déshydratés par la substance. Ou à ce débat surréaliste sur la scène techno dans «Ça se discute en 1995», alors que les rave parties effrayent la France. Une drogue mortifère.

Le «Ça se discute» du 19 juin 1995 sur la techno.

L’ecstasy, «ringardisée» au tournant des années 2000, fait un come-back inattendu depuis plusieurs années, remarketée sous l’étiquette de «MDMA», jugée plus pure. En France, les «paras de MD» (parachute: cristaux de MDMA roulés dans un papier cigarette) ont remplacé les «taz» (autre nom des pilules) mais rien ne change vraiment.

Portée notamment par le retour en grâce des musiques électroniques (sous toutes ses formes, techno ou EDM), la MDMA fait une percée significative dans la jeunesse. D’après l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), la proportion de consommateurs de MDMA a triplé en quatre ans, atteignant son niveau maximal depuis une décennie. Les 18-25 ans sont de loin les plus concernés.

Les saisies impressionnantes de drogue réalisées lors du dernier festival de Dour, en Belgique, permettent de dresser un intéressant état des lieux des drogues festives en 2015: 2,7 kg de cannabis, 1.308 pilules d’ecstasy, 136 g de MDMA, 335 g de speed, 83,6 g de cocaïne et 690 timbres de LSD.

«C’est trop souvent la mort qu’elle sème»

La MDMA, redevenue presque banale dans la jeunesse, reste pourtant sous le radar médiatique et ne fait l’objet d’aucun débat sérieux en France. En dehors d’une couverture des Inrocks il y a deux ans, l’ecstasy reste cantonné, comme dans les années 1990, aux reportages du dimanche soir sur M6. Et forcément, ça ne permet pas de poser les bonnes questions.

Le 18 octobre, «Enquête Exclusive» diffusait un reportage alarmiste sur le sujet, rempli d’ambulances, de dealers et de caméras cachés. La MDMA y était présenté comme une «nouvelle drogue», alors que M6 y a ressorti tous ses vieux poncifs sur l'ecstasy. «La MDMA est souvent présentée comme la drogue de l'amour. Mais c’est trop souvent la mort qu’elle sème», lançait Bernard de la Villardière en intro.

Les effets à long terme de la MDMA sur le cerveau restent un éternel sujet de débat dans la communauté scientifique.

La MDMA pose d’indéniables problèmes pour la santé publique mais c’est une drogue relativement peu meurtrière en comparaison des autres (et en premier lieu, des drogues qui ont, elles, le droit à un reportage sur Capital, l’alcool et la cigarette). D’après les derniers chiffres disponibles, en 2012, la MDMA a tué entre 6 et 10 personnes en France (contre 50.000 pour l’alcool). La hausse de la consommation ces dernières années a sans aucun doute fait augmenter ces chiffres.

Les risques liés à l’ecstasy n'en sont pas moins nombreux: pendant la prise, hyperthermie, déshydratation et syndrome sérotoninergique; à court terme, dépressions et insomnies; à moyen terme, troubles de la concentration et de la mémoire; et à long terme, sans doute des problèmes neurologiques. Les risques se sont accrus cette année avec l'arrivée massive sur le marché d'ecstasys surdosés en MDMA.

Les effets à long terme de la MDMA sur le cerveau restent un éternel sujet de débat dans la communauté scientifique. Des chercheurs portugais avaient avancé un risque de vieillissement précoce du cerveau, mais l’usage de la substance est encore trop récent pour voir apparaître une éventuelle épidémie d’Alzheimer chez les raveurs des années 1990. Il faudra attendre que cette génération vieillisse pour avoir une vision plus claire.

Moins dangereux que l'équitation ?

Le problème est que les adeptes de la MDMA n’ont pas tout à fait le même rapport coûts / avantages que Bernard de la Villardière. La décharge d’amour est violente et les risques apparaissent assez faibles (ou lointains) en regard. La drogue est d’autant plus banalisée que les risques de dépendance à l’ecstasy sont jugés faibles, contrairement à la cocaïne, par exemple. Le cas de cet homme qui a pris 40.000 pilules d’ecstasy dans sa jeunesse, récemment rapporté par le New York Magazine, relève davantage du cabinet de curiosités que de l’ordinaire des consultations en addictologie.

En plaçant implicitement la MDMA du côté des «drogues douces» –une catégorie sans justification scientifique mais qui trace les lignes du débat sur la légalisation–, les deux chercheurs australiens qui prônent une vente encadrée du produit suivent la logique de l’étude (controversée) du psychiatre anglais David Nutt, publiée en 2010 dans la prestigieuse revue The Lancet. L’ecstasy y apparaissait en 17e position sur 20 des drogues les plus dangereuses pour l’usager et la société, loin derrière l’alcool et le tabac.

Ce spécialiste des drogues, troll de talent, est aussi connu pour avoir publié en 2009 un article dans le Journal of Psychopharmacology montrant que la pratique de l’équitation (qu’il appelle «the equasy») est plus dangereuse que l’ecstasy, causant en Grande-Bretagne 10 morts par an et plus de 100 accidents de la route.

«Pourquoi la société tolère –voire encourage– certaines formes de comportements potentiellement dangereux et pas d’autres comme la consommation de drogues? Il y a beaucoup d’activités comme le base jump, l’escalade, le saut à l’élastique, le deltaplane, la moto qui comportent des risques égal ou supérieurs à plusieurs drogues illicites», se demande le chercheur britannique.

Contre la tentation de la légalisation

Deux scientifiques néo-zélandais mettent en garde contre cette tentation de la légalisation. Un discours qui parlera plus aux usagers qu'un lancement de Bernard de la Villardière:

«Le décompte des admissions aux urgences est une méthode très imparfaite pour juger de la dangerosité d’une drogue comme la MDMA puisque les principaux risques liés à la substance sont la mort des cellules du cerveau et des changements de comportement associés. Ces effets ne menacent généralement pas la vie des usagers et ne les incitent pas à chercher de l’aide médicale.»

En Nouvelle-Zélande et en Australie, le débat a donc vraiment lieu. Dans ces deux pays, le mot «drogue» n’est pas automatiquement associé à la prohibition du produit. La Nouvelle-Zélande a légalisé en 2013 certaines drogues de synthèse jugées à «risque faible», dont des cannabinoïdes. Une commission étudie les effets de chaque nouvelle molécule et publie une liste de drogues autorisées. Certains scientifiques néo-zélandais demandent à faire réexaminer par ce biais le cas de la MDMA.

La France campe sur une position conservatrice sur ce sujet. Toute substance chimique récréative EST une drogue DONC elle est illégale. Pourtant, le paysage des drogues a considérablement changé depuis une dizaine d’années et amènera sans doute un jour à réviser cette grille de lecture.

Les designer drugs, ces molécules retravaillées en laboratoire pour contourner la loi et vendues légalement sur Internet, ont bouleversé le paysage de la drogue, «uberisé» comme n’importe quel autre marché par l'arrivée du web. En 2010, 41 nouvelles drogues sont apparues sur le marché. En 2014, ce sont pas moins de 101 nouvelles substances qui sont venues se rajouter à l’offre.

Source: rapport 2015 de l’European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction (EMCDDA).

Il existe des dizaines et des dizaines de drogues vendues comme des substituts à la MDMA, certaines interdites comme la méphédrone, d’autres encore parfaitement légales. Il en va maintenant de la drogue comme du dopage dans le sport: pour que les substances soient interdites, il faut encore que les pouvoirs publics aient eu le temps de les identifier. La science va toujours plus vite.

Il est très facile d’acheter en ligne du 6-APB (aussi appelé Benzo Fury), une drogue aux propriétés proches de la MDMA qui reste, aux dernières nouvelles, autorisée en France. Pour se renseigner sur le 6-APB, comme pour toutes les designers drugs, les seules sources sont les sites amateurs spécialisés sur les drogues, qui ne peuvent spéculer sur les risques qu’au doigt mouillé, en se fondant sur la seule science de la rue.

De la forêt cambodgienne aux clubs londoniens

Dans un marché où il existe des centaines de substances disponibles, la prohibition de la MDMA a un effet pervers: elle favorise l’émergence de drogues bien pires.

Une saisie d'ecstasy en 2007, aux Pays-Bas.REUTERS/Koen van Weel.

En 2008, dans la forêt cambodgienne, des agents de l'Office des Nations unies contre la drogue réalisent un coup de force exceptionnel en détruisant 18 fabriques illégales d'huile de safrole, un des précurseurs préférés des fabriquants d’ecstasy. 33 tonnes d’huile sont détruites. 260 millions de pilules d'ecstasy potentielles s'évaporent d'un coup du marché.

Cette saisie va causer une chute spectaculaire de l’offre d’ecstasy dans le monde, qui atteindra son niveau le plus bas en 2009. La qualité moyenne de la drogue va également s'effondrer. Une nouvelle drogue, aux propriétés proches de la MDMA, va en profiter: la méphédrone. 

Les articles racontant cette pénurie d'ecstasy, publiés sur les sites du Guardian ou du Daily Telegraph en 2009, vont être envahis de Google Ads proposant de la méphédrone (et même de la livrer en scooter en quelques heures), raconte le journaliste Mike Power dans son livre Drugs 2.0.

La méphédrone va connaître en quelques mois un succès fulgurant en Angleterre. Personne n’a alors la moindre idée des effets à moyen et long terme que peut induire cette drogue, qui se révélera plus dangereuse et plus addictive que la MDMA. Le gouvernement anglais interdira la substance à la mi-2010, après que plusieurs dizaines de personnes en soient supposément mortes.

Cinq ans après, l'Angleterre subit une autre conséquence inattendue de cette guerre contre l’huile de safrole. Le pays est actuellement frappé par une vague de pilules d’ecstasy particulièrement dangereuses, les Superman rouges, vendus comme de la MDMA mais composées en fait de PMA ou de PMMA. Avec le même processus de production, en remplaçant le safrole par de l’huile d’anis, les trafiquants obtiennent non pas de la MDMA mais ces deux substituts.

Problème: la substance est dix fois plus forte que la MDMA et elle monte beaucoup plus doucement, ce qui peut inciter les utilisateurs à en reprendre, croyant que leur pilule d'ecstasy ne fait pas effet. La PMA et la PMMA ont tué 29 personnes en 2014 outre-Manche.

La MDMA se retrouve au centre du jeu

C’est toute la complexité du dossier MDMA. La drogue est incontestablement dangereuse. Mais l’arrivée de toutes ces nouvelles drogues de synthèse, qui pour une large part essayent de copier ses effets, la renvoie étrangement au rang de drogue presque «safe», de bon élève au milieu de toutes ces copies douteuses.

Légaliser la MDMA serait une politique du moins pire, explique à Slate Mike Power:

«Le marché en pleine croissance des nouvelles drogues de synthèse montre à quel point la prohibition des drogues est une erreur. Cela rend la prise de drogue, une activité déjà risquée, encore plus dangereuse. Une vente régulée de la MDMA et du cannabis arrêterait d'un coup une bonne partie de ce marché puisque ce sont les substances les plus recherchées, et celles que la plupart des designer drugs tentent de copier.»

Si la MDMA a apparemment peu de chances d'être légalisée, son usage thérapeutique pourrait lui être autorisé dans les prochaines années. C'est la thèse que défend Emanuel Sferios, réalisateur de MDMA The Movie, qui pronostique une levée de l'interdiction en 2021 aux Etats-Unis:

«Les dernières études américaines utilisant la drogue pour traiter le stress post-traumatique (PTSD) ont montré d'impressionnants résultats, avec 83% des personnes traitées qui ne rentraient plus dans les critères diagnostiques du PTSD après deux mois de traitement», explique-t-il à Slate.

Aux Etats-Unis, un groupe de chercheurs soutenu par des mécènes de la Silicon Valley explore le potentiel thérapeutique de drogues comme le LSD, la kétamine ou la MDMA. Les premiers résultats sont encourageants et l'initiative est soutenue par la revue médicale The Lancet qui a publié un édito sur le sujet en janvier: «Malgré leur histoire controversée, ces drogues peuvent avoir un futur excitant.»

L'exemple du cannabis montre que le discours autour des vertus thérapeutiques est assez efficace pour faire changer les mentalités:

«Entre le moment où on a commencé à parler sérieusement de légalisation pour l'herbe, dans les années 1990, et le moment où on l'a vraiment fait, depuis deux ou trois ans, il s'est passé une éternité, analyse Arnaud Aubron, auteur de Drogues StoreLa grosse différence entre les premiers mouvements pour la légalisation et ce qu'ont fait récemment les Américains, c'est qu'ils ont été super malins en introduisant le débat par le versant médical.»

Le combat culturel s'engage

Comme pour le cannabis, c'est un combat culturel qui s'engage pour les prochaines années. L'appréhension par la société de la dangerosité d'une drogue relève plus d'un construit social que d'une science objective. La MDMA, et plus largement les drogues synthétiques, vont-elles retourner dans les ruelles sombres ou gagner progressivement une forme de tolérance dans la société?

L'ecstasy a déjà gagné une partie de la bataille culturelle

Depuis les années 90, la donne a changé. La MDMA s’est gentrifiée, délaissant en partie les champs des rave parties pour les clubs branchés des centre-villes. Les nouvelles pilules d’ecstasy qui arrivent sur le marché, aux couleurs de Facebook, Instagram ou UPS sont assez jolies pour remplir des Tumblr entiers d’ecstasyporn. Les cristaux de MDMA sont moins esthétiques, mais pour 25 euros, on peut s’acheter un bonnet «MDMA Paris» au design soigné.

Sur le web, des vidéos de David Guetta ou Ricardo Villalobos supposément défoncés font rire la terre entière. Aux Etats-Unis, les références à la «Molly» (le nom de l’ecstasy locale) se multiplient dans les textes des rappeurs. MTV a lancé une télé-réalité dédiée, «I’m Hooked on Molly». Madonna elle-même y avait fait référence sur scène en 2012.

Les infos concernant la MDMA sont devenues une actu comme une autre pour les sites spécialisés en musiques électroniques. Trax, Mixmag, Thump ou Deep House Amsterdam publient quasi quotidiennement des articles sur le sujet. L'ecstasy devient un clikbait comme un autre.

Bref, la MDMA est rentrée dans la culture pop, banalisée et rendue presque cool. Dans le camp d'en face, celui d'une nécessaire mise en garde, le discours n'est porté que par «Enquête exclusive». L'ecstasy a déjà gagné une partie de la bataille culturelle.

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