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La «vie» comme zone à défendre

 La Manif Pour Tous - 142 | cbecker-tours via Flickr CC License by

La Manif Pour Tous - 142 | cbecker-tours via Flickr CC License by

Céline Béraud et Philippe Portier proposent, à l'été 2015, un bilan des mobilisations contre le mariage pour tous.

Métamorphoses catholiques

Céline Béraud, Philippe Portier

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Céline Béraud et Philippe Portier proposent, à l’été 2015, de partir d’un bilan des mobilisations contre le mariage pour tous, dont l’ampleur et la force ont frappé la société française, pour y voir d’abord une mobilisation avant tout catholique dont il convient de comprendre l’ampleur et la force soudaine mais pour faire aussi, ensuite, l’indice des métamorphoses catholiques en France depuis plus de trente ans. Comme les auteurs le soulignent dans l’introduction, cet ouvrage ne se présente pas comme une somme sur la question mais comme une tentative pour ordonner du savoir sur un phénomène majeur en partant de leurs observations pendant les manifestations parisiennes et s’inscrivant dans un ensemble de travaux réalisés à chaud en particulier dans le cadre du Groupe de Sociologie des Religions de la Ve section de l’École Pratique des Hautes Études. Comme le soulignent encore les auteurs, les réactions au mariage pour tous et en particulier la Manif pour tous ont largement attiré l’attention des scientifiques des sciences humaines et en particulier des sociologues des religions.

Au cœur de cet essai se trouve la massivité d’un phénomène que le politologue Gaël Brustier a pu qualifier de mouvement social ou de Mai-68 conservateur à la fois par l’ampleur et le nombre des participants, par la multiplicité des registres et des répertoires d’action mobilisés et enfin par un rôle rarement vu depuis plusieurs décennie en France de l’Église catholique comme institution réclamant en France un rôle de premier plan sur certains sujets dits de société. Dans ce cadre, trois éléments parmi ceux évoqués dans l’essai, par leurs enjeux et leur actualité peuvent retenir notre attention: d’abord les modalités des mobilisations catholiques contemporaines, ensuite la manière dont l’Église catholique à l’occasion de l’opposition au mariage pour tous se construit une place dans l’espace public et enfin, comment l’ensemble des polémiques sur le genre sont pour l’Église catholique en général mais plus particulièrement pour celle en France de positionner ses dogmes dans le cadre d’un ordre constitué de savoirs plus larges et incluant les discours scientifiques.

La Manif pour tous et les mobilisations catholiques contemporaines

À première vue, on peut être frappé par l’ampleur de la manifestation et une certaine forme de soudaineté, dont la preuve est peut-être son absence d’anticipation politique par le gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Cependant, à y regarder mieux, à y regarder avec les auteurs, le premier élément frappant est précisément l’engagement de longue date sur les questions de société de l’Église catholique en France. De même, dès les années 2000, les évêques considèrent que les positions de la gauche sur le champ de la «vie» avaient entamés une mobilisation. Dans ces conditions, il est donc important de ne pas voir la Manif pour tous comme une vague surgissant de nulle part et dont il serait alors difficile de rendre compte en termes scientifiques. Cette dernière est au contraire le produit de pratiques non seulement de longue date mais encore le fruit d’une stratégie de positionnement de la part de l’Église sur ces questions. Les auteurs soulignent alors deux éléments. D’une part il y a l’inscription de la Manifestation dans la longue durée des répertoires d’actions catholiques comme la manifestation de rue et donc en cela, ils relativisent largement le caractère nouveau de la Manif pour tous de même que la nouveauté de sa massivité. D’autre part, ils soulignent la mise en place autour de l’Église dès les années 1990 avec une accélération dans les années 2000 «d’entrepreneurs de morale» qui vont organiser une partie des débats autour en particulier des questions de genre.

Céline Béraud et Philippe Portier rappellent dans ce cadre que l’organisation de la Manif pour tous si elle a formellement fait très attention à ne pas être vue comme immédiatement liée à l’Église catholique française est bien «essentiellement catholique» mais que dans le même temps au travers de son organisation elle n’est pas non plus l’illustration de toutes les pratiques catholiques de France car «les association catholiques, de tendance identitaires, sont, en son sein, les plus nombreuses, les plus anciennes et surtout les plus consistantes». Par ailleurs, la mobilisation trouve ses plus nombreux partisans dans les rangs de ce que les auteurs appellent «un militantisme de proximité» largement issu des associations familiales catholiques. Ce faisant, les auteurs soulignent donc bien à la fois la nature profondément catholique de l’opposition au mariage pour tous –même d’autres mouvements religieux ou non se sont exprimés contre– et, dans le même temps, le fait que cette mobilisation catholique s’appuie sur des mouvements qui ont du catholicisme une vision fondée sur le combats pour des valeurs, en opposition au monde moderne et évolutions de la société, c’est-à-dire sur des mouvements qui voient dans leur pratique et leur identité catholique une très forte dimension politique. Dans cette logique, les auteurs pointent que la bascule dans la direction de la Manif pour tous de Frigide Barjot qui avait pris soin d’ouvrir l’organisation du mouvement –ne serait-ce que symboliquement– vers Ludovine de la Rochère, liée directement à la Conférence des Évêques de France puis à la Fondation Jérôme Lejeune marque un basculement vers une plus grande radicalité dans le champ même du catholicisme en même temps qu’une expression publique plus assumée de la nature catholique du mouvement.

L’affirmation d’une zone à défendre catholique concernant la «vie»

Depuis les années 1970, l’homosexualité est un sujet de discours de la part des autorités catholiques; le thème a même pris une part croissante dans les questions traitées, en particulier à Rome, sur les évolutions de la société. Les auteurs rappellent bien que la Congrégation pour la doctrine de la foi produit dès 1975 un document sur l’éthique sexuelle prolongé par des textes de 1983 et 1986 sur l’amour humain et sur l’homosexualité. Longtemps centrés sur d’une part les questions de pastorale et d’autre part sur la construction de la différence entre les «tendances homosexuelles» qui ne sont pas selon la congrégation romaine un péché et des pratiques homosexuelles qui elles le seraient bien, s’inscrivent dans une recherche de l’Église catholique à définir des comportements chrétiens dans un contexte qu’elle qualifie elle-même dans le document de 1975 comme un «climat de relâchement des mœurs» et où l’homosexualité est vue comme une anomalie dans le comportement humain. Cependant les textes évoluent à partir des années 1990 vers la surveillance des activités juridiques et législatives liées aux questions sexuelles. Ainsi, en 1992, la congrégation de la doctrine de la foi, dirigée depuis 1981 par le cardinal Joseph Ratzinger, produit un texte adressé aux évêques sur «les propositions de loi sur la non-discrimination des personnes homosexuelles» dans laquelle les évêques sont invités à «la défense et à la promotion de la vie de famille» au sens chrétien. En 1998 à l’occasion du projet de loi porté par le gouvernement de Lionel Jospin sur le PACS, il y a donc à la disposition des catholiques en France tout un corpus que les auteurs décrivent comme «marqué par une forte intersexualité» et qui donne les bases intellectuelles à une opposition frontale. Céline Béraud et Philippe Portier mettent en évidence comment les mobilisations de la Manif pour tous s’inscrivent dans un temps long où celles qui ont accompagné une opposition très forte au PACS ont jouer un rôle très fort en faisant passer les textes de la congrégation de la doctrine de la foi du statut textes de réflexion à base intellectuelle et morale pour une action politique. Les auteurs montrent la basculement progressif de l’Église catholique d’une question de pastorale interne à l’Église à une logique d’action publique au nom de la société toute entière. Les auteurs soulignent ces efforts de mobilisation de :

«Ce discours spécifique, qui constitue le fondement ultime des positions ecclésiales, se trouve cependant toujours intégré dans un cadre sémantique plus universel, qui traduit les exigences, selon le mot de Habermas (2008), dans le langage de la raison commune. Le mouvement mobilise en ce sens le vocabulaire de la démocratie.»

Si évidement, l’expression publique de la contestation ne se fait pas comme certains groupes plus radicaux comme Civitas, sur le mode du refus de la démocratie, on peut voir l’effort des opposants pour se faire reconnaître comme les arbitres de ce qui est démocratique et de ce qui ne l’est pas.

Le travail de construction des bases intellectuelles, sur lesquelles est construite la mobilisation de la Manif pour tous permet à ses organisateurs de se revendiquer comme les représentants de toute la France. Cet effort de représentation, se déploie sur tous les domaines possibles: géographiques et territoriales d’abord, en termes d’âge ensuite et enfin sociaux. Ainsi, la manifestation du 13 janvier 2013 qui fait le chemin Denfer Rochereau-Champ de Mars s’organise par régions de France. Les auteurs soulignent que l’organisation du mouvement se pense à partir des territoires français dont elle revendique alors l’exhaustive représentation comme une contre représentation nationale. Dans le même temps, la manifestation valorise les plus jeunes dans son organisation leur laissant une visibilité considérable qui permet de revendiquer non seulement l’exhaustivité territoriale mais encore celle de toutes les classes d’âge de la société française et rejeter toutes les critiques possibles sur une possible assimilation du mouvement à un conservatisme d’un autre âge. Enfin, l’organisation de la Manif pour tous avait, comme le soulignent les deux sociologues, fait passer des consignes strictes sur les tenues vestimentaires devant être portées pendant le défilé. Le port de tenues dites «décontractées» avait été vivement recommandé –on se souvient que suivant la mode, un grand nombre de sweat-shirt de couleurs vives avaient été produits pour l’occasion avec le logo de la Manif. Le but de ces mesures étaient d’éviter un effet décrit comme «très middle et upper class». La recherche de l’exhaustivité est ici frappante, la manifestation doit être une contre-France mobilisant –ou prétendant qu’elle mobilise–toutes les générations, toutes les couches sociales de même que tous les territoires. Un des enjeux et de donner un poids symbolique très fort au caractère national de la mobilisation face à une bataille parlementaire, il est vrai vigoureuse, mais perdue d’avance. Le combat symbolique est d’autant plus important que la mobilisation catholique contre le mariage pour tous s’inscrit dans un important discours sur l’ordre politique républicain français dans la mesure où la mobilisation réaffirme avec clarté et force que principe selon lequel, il n’est pas possible pour le Parlement de légiférer sur certains domaines touchant à la loi naturelle reconnue par l’Église.

L’Église et son régime de vérité: la crise de la loi naturelle dans une démocratie libérale

L’opposition de l’Église catholique au Mariage pour tous ou encore à toute proposition sur la question du genre à pris l’apparence d’une mobilisation de savoirs scientifiques, issus aussi bien des sciences de l’homme que des sciences naturelles, cependant, les auteurs ne manquent pas de rappeler que cette opposition découle de la théorie du droit naturel issue de la pensée de Thomas d’Aquin au XIIIe siecle et ré développée sous le pontificat de Léon XIII à la fin du XIXe siecle. L’Église se considère comme le défenseur de l’ordre naturel des choses, ordre issu de la volonté divine et qui donc ne peut être remis en cause par les hommes. L’enjeu du Mariage pour tous, plus encore que le PACS, comme le montre les auteurs, vient du fait qu’il oblige l’Église à se positionner face à une démocratie où depuis les années 1970, les questions de société, sur la famille, la santé ou la sexualité ont une place croissante. En effet, le postulat libéral très fort qui est au fondement de la démocratie française depuis les années 1970 s’accompagne de la pétition de principe que la République soutient et reconnaît le droit de chacun à vivre comme il l’entend. La reconnaissance de ce droit conduit les gouvernements successifs à légiférer de plus en plus dans le champ de ce que l’Église définit comme celui de la vie. On assiste donc, comme ce fut le cas pour l’opposition au Mariage pour tous, à la confrontation de deux logiques, celle de l’Église et celle de la démocratie libérale, les deux excluant toute possibilité d’un régime de vérité alternatif.

Céline Béraud et Philippe Portier analysent d’abord comment des intervenants au nom des valeurs catholiques s’opposent intellectuellement aussi bien aux partisans de la non-discrimination des homosexuels, des réflexions sur le genre ou encore à toute évolution sur les questions de filiation ou bien de procréation. Ils montrent ainsi la rhétorique utilisée sur les questions de genre, d’abord par l’affirmation de l’existence d’une théorie du genre et sa présentation comme un corpus construit et cohérent, doté de tenants ayant une volonté d’hégémonie intellectuelle en particulier dans l’école publique. Dans ce cadre, les auteurs rapportent comment la querelle sur les manuels de SVT en 2011 est largement construite pour pouvoir dénoncer selon les termes de certains polémistes catholiques «un lobby» quand ce n’est pas «une secte». Ce faisant, les portes paroles catholiques de la polémique posent l’Église comme l’institution conservatrice du bon sens. La notion de bon sens sera mobilisée encore dans les slogans de la Manif pour tous. L’Église se présente donc par l’intermédiaire de ces/ses portes paroles comme instance d’expression et de donc de défense de l’ordre naturel. Les interventions dans l’espace public pouvant alors être justifiées par ce rôle d’avocat de l’ordre naturel que des actions issues du champ politique, produit par la démocratie, tendraient à changer.

Le texte de 1992 de la congrégation de la doctrine de la foi et signé de Joseph Ratzinger soulignait le caractère problématique aux yeux de l’Église catholique de projet de loi tendant à la non-discrimination des couples homosexuels dans la mesure où ils pourraient éloigner les sociétés du modèle de la famille «véritable» et les auteurs de l’essai rappellent que déjà dans ce document le Saint Siège définit les projets de loi allant dans ce sens comme étant «nuisibles». De ce caractère nuisible –à quoi?– l’Église se construit comme étant à la fois une vigie et une gardienne, c’est-à-dire comme occupant les deux fonctions intellectuelles d’analyste des évolutions sociales et comme acteur prenant partie dans la société à l’occasion des choix. Ce hiatus permet à l’Église catholique de France, comme le montrent les auteurs, de se présenter à l’occasion de l’opposition à la loi sur le mariage pour tous comme le porte-parole d’un discours scientifique sur l’ordre des choses en matière familiale, de sexualité et de manière générale sur la vie.

En se faisant l’avocat de l’ordre naturel menacé par les entreprises politiques, les auteurs soulignent à quel point l’Église en France renoue avec ce qui avait été défini pour le XIXe siècle comme une pastorale de la peur. Le cardinal Barbarin avec l’engagement extrêmement virulent qui fut le sien aussi bien concernant le Mariage pour tous que par exemple la fin de vie dans le cas de l’affaire Vincent Lambert illustre la positionnement radicale d’une partie de l’Église catholique française qui fait de la défense des valeurs catholiques dans l’espace public un combat à valeur identitaire. Ce faisant, les auteurs ne manquent pas, pour finir de souligner que cette radicalisation de la position de l’Église catholique dans le champ politique marquait une évolution profonde dans le rapport du religieux et du politique et qu’elle devait faire l’objet d’une réflexion approfondie pour en bien mesurer toutes les conséquences en particulier sur le long terme. La réflexion nécessaire est alors autant celle des observateurs scientifiques que celle de l’institution elle-même qui après avoir écarté toute voix discordantes connaît elle-même des discussions internes. Dans ce cadre, on peut remarquer l’ appel, tardif et solitaire, que lança dans le journal La Croix, Monseigneur Claude Dagens, évêque d’Angoulême, en avril 2013.

En conclusion, les deux auteurs offrent une analyse précise d’un événement majeur de la vie politique française survenu ces dernières années. Événement majeur par lui-même et en particulier par ses mobilisations mais aussi majeur parce qu’il est lié au refus d’un mouvement de fond issu de notre modèle de société libérale. Au-delà, l’enjeu du mouvement, au cœur de cet essai, est l’interrogation sur les recompositions des relations entre le religieux et la démocratie en France. C’est pour cette raison que Céline Béraud et Philippe portent livrent ici un essai tout à fait actuel et nécessaire.

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