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Il n’y a pas que la COP21: il y a aussi la contre-COP21 de la société civile

Tapis vert à l’Élysée, le 10 septembre 2015 | REUTERS/Charles Platiau

Tapis vert à l’Élysée, le 10 septembre 2015 | REUTERS/Charles Platiau

À Paris, les activistes se préparent déjà pour le sommet de l’ONU sur le climat. Parmi eux, Juliette Rousseau et Anne-Sophie Novel n’entendent pas laisser la parole aux seules ONG «accréditées». Voici la galaxie du «off» de la COP21. Qui sont ces militants? Que veulent-ils?

«Il faut trouver rapidement un hébergement à Paris pour 9.000 personnes qui arrivent dans quelques semaines et qui sont à la rue!» Et aussi: «Il faut dénicher un bon traducteur de l’arabe!» Ou encore: «On doit suivre au plus vite une formation informatique pour publier des articles sur un site web en Drupal

Juliette Rousseau énumère les urgences du jour. Elle anime une réunion logistique au quartier général de la Coalition Climat 21, un immense open space, sous les toits, au quatrième étage d’un immeuble «solidaire», rue Pasteur à Montreuil. Et il semble que les problèmes s’accumulent à quelques semaines de l’ouverture de la COP21 à Paris.

«On sent que la dynamique de mobilisation est en train de prendre», commente-t-elle. À 29 ans, Juliette Rousseau est la porte-parole de la Coalition Climat 21. Un petit piercing discret dans une narine, une écharpe bleue BCBG autour du cou, la jeune femme est calme et, comme on dit, politiquement «articulée».

Une société civile en mouvement

Cent-trente organisations font partie de la Coalition Climat 21. Ensemble, elles préparent les temps forts de la mobilisation de la société civile dans les rues de Paris pour la COP21 qui se déroulera du 30 novembre au 11 décembre prochain. Cela va des scouts laïques de France à la Coordination Sud en passant par Attacles Amis de la TerreGreenpeacela Confédération paysanne, les grands syndicats ou encore les ONG vertes traditionnelles.

Ce collectif disparate organise principalement quatre événements: la marche pour le climat (le 29 novembre), le sommet citoyen pour le climat (les 5 et 6 décembre), une «Zone d’action pour le climat» au 104, lieu culturel du nord-est parisien, où se dérouleront des assemblées générales quotidiennes (du 7 au 11 décembre), enfin une journée «d’action de masse» (le 12 décembre). Toutes ces manifestations de la «société civile» auront lieu en marge des réunions officielles, sécurisées, quant à elles, au Bourget. C’est une véritable contre-COP21 qui est en train de prendre forme, un mouvement «off». La société civile en mouvement.

Le local de la coalition à Montreuil est une ancienne friche industrielle, devenue un temps un squat, et finalement reconvertie en lieu «solidaire» par une entreprise «responsable» (Mundo-M/Etic) soutenue par la mairie de Montreuil et la Caisse des dépôts et consignation. À tous les étages, les activistes ont élu domicile. Il y a là une quinzaines de locaux ou d’antennes d’associations, parmi lesquelles Avaaz, Les amis de la nature, Réseau Active Climat, Sortir du nucléaire, Peuples Solidaires, Terra Eco, ou encore 350.org et Alternatiba.

Juliette Rousseau est une activiste «nouvelle manière». Son parcours est classique: c’est celui de l’altermondialisme et de la gauche radicale. Mais son engagement est moderne. Étudiante en sociologie à l’université de Rennes, elle s’est mobilisée contre le Contrat Première Embauche en 2006. Par la suite, elle a été de toutes les manifestations de gauche, anti-G8, anti-G20; elle a été de tous les rassemblements pour défendre les retraites. De toutes les organisations aussi.

On la retrouve au syndicat Solidaires ou à Alternatiba; elle participe au «Sommet des peuples» au Brésil, le contre-sommet de Rio en 2012 ou encore au Forum Social de Tunis. Elle devient surtout l’une des figures de l’association Attac. Et au local de la Coalition Climat 21, à Montreuil, on croise d’ailleurs le chercheur Christophe Aguiton, cofondateur d’Attac, et la syndicaliste de SUD-PTT Annick Coupé.

Le gouvernement a dit qu’il incitait la société civile à se mobiliser, mais il veut que nous le fassions selon son agenda, dans ses lieux, et avec ses thèmes

Juliette Rousseau, activiste

Pourtant, par sa jeunesse assumée, Rousseau se distingue aussi de ses prédécesseurs. Bourdieusienne certes, mais à l’heure de Twitter et Tumblr.

«The Place to Be»

De l’autre bout de Paris, Anne-Sophie Novel s’active elle aussi. Comme Juliette Rousseau, elle prépare l’«anti»-COP21. «Nous allons rassembler ici les blogueurs, les journalistes alternatifs. Nous avons 600 lits disponibles pour les héberger», me dit Novel, lorsque je la rencontre au café Le Belushi’s. Cet immense espace, où les bars et les restaurants se succèdent en enfilade, rue de Dunkerque, à deux pas de la Gare du Nord à Paris, sera le QG de la presse indépendante durant la COP. Dans le même immeuble, l’auberge de jeunesse le St-Christopher Inn permettra aux blogueurs d’être logés et de disposer d’espaces de co-working.

C’est un véritable «media center» alternatif, ouvert aux journalistes du monde entier, qui est en train de naître. Il y aura des salles de presse, des bars, une grande salle de conférence et une «Creative factory». Chaque soir, de 18 heures à 20 heures, un débrief sera organisé pour commenter les décisions officielles. Économiste de formation, Anne-Sophie Novel se veut professionnelle. Elle est à la fois activiste et chercheuse. «J’étais plus militante avant, plus énervée qu’aujourd’hui», m’avoue-t-elle.

Côté média, la grande prêtresse de la gauche américaine Amy Goodman de Democracy Now! est annoncée. Même Al Gore réalisera à Paris son programme 24 Hours of Reality.

Quand les artistes deviennent des activistes

Les artistes se mobilisent aussi. À la Gaîté lyrique, à Paris, l’espace des cultures numériques, on se prépare aussi à vivre la COP21. «Avec le climat, c'est le monde qui change. Bouleversements écologiques et bouleversements sociaux sont indissociables. Comme nos perceptions et nos actions relèvent d'imaginaires personnels et collectifs, les artistes, les inventeurs, les créateurs ont une responsabilité particulière parce que ce sont eux qui racontent le monde et font que nous l'inventons avec eux», explique Jérôme Delormas, le directeur de la Gaîté lyrique. Le collectif Art Cop 21, qui a été lancé notamment par les associations Coal et la fondation britannique Cape Farewell, y proposera du 1 au 11 décembre des débats et des rencontres avec le monde culturel sur la question du climat.

Mais les initiatives se multiplient aussi ailleurs, loin des lieux labellisés. La Générale Nord-Est, une «coopérative artistique», sera très active durant la COP21. Parallèlement, au cinéma Cinaxe, à La Villette, on apprendra aux artistes à devenir activistes! «De nouveaux collectifs d’artistes apparaissent chaque jour», résume Juliette Rousseau. On va même diffuser un jeu vidéo alternatif, baptisé Climate Games, qui pourrait être l’une des attractions de la COP.

Les intellectuels ne sont pas en reste. Ainsi, Sciences Po a lancé le projet Make it work, qui vise à mobiliser la communauté universitaire à l’échelle internationale. Imaginé par le chercheur Bruno Latour, il s’agit d’une expérimentation qui a déjà pris forme au théâtre Nanterre-Amandiers.

Les artistes, les inventeurs, les créateurs ont une responsabilité particulière parce que ce sont eux qui racontent le monde et font que nous l'inventons avec eux

Jérôme Delormas, directeur de la Gaîté lyrique

Les étudiants de la Conférence of Youth (COY) sont également mobilisés. Ils organiseront du 26 au 28 novembre, en amont de la COP, la conférence des jeunes. «Il s’agit de porter un message positif. Nous voulons montrer que la jeunesse est prête. Qu’elle est même très active. Les jeunes font déjà beaucoup de choses», explique Astrid Barthélemy, déléguée générale du Refedd. L'organisation de jeunes We Are Ready Now ne dit pas autre chose.

Flambeau de la COP2

Les acteurs du numérique, qui croient plus à nouvelles technologies durables qu’à la croissance, se préparent aussi. OuiShare et Poc21 multiplieront les initiatives, par exemple à partir de solutions environnementales open-source, au moment de la COP21. «Nous imaginons des modes de production collectifs, de véritables fablabs, pour répondre aux enjeux du climat. Nous inventons des solutions pour la transition climatique», me dit Benjamin Tincq, le cofondateur de OuiShare et co-organisateur de Poc21.

De son côté, la start-up américaine Avaaz dédiée au cyber-activisme déborde d’initiatives en France. Elle a lancé la mobilisation afin de réunir plusieurs centaines de milliers de personnes à Paris pour la marche pour le climat du 29 novembre. Elle est, elle aussi, hébergée dans l’immeuble «solidaire» de Montreuil.

Juliette Rousseau ne compte pas se rendre à l’Espace Génération Climat qui regroupera les grandes ONG officielles «accréditées» (tels WWF, la Fondation Nicolas Hulotla Green Cross ou encore GoodPlanet de Yann-Arthus Bertrand). Elle ne compte pas non plus se rendre aux «Solutions Croissance Verte» qui seront présentées par le Comité 21 au Grand Palais. De «fausses solutions» pour elle. «Le gouvernement a dit qu’il incitait la société civile à se mobiliser, mais il veut que nous le fassions selon son agenda, dans ses lieux, et avec ses thèmes», regrette Rousseau. Au restaurant «Les Marmites volantes», à Montreuil, véritable cantine des activistes écolos, la coordinatrice et porte parole de la Coalition Climat 21, Juliette Rousseau, finit de déjeuner. Au menu de cet espace équitable: houmous vert, choux et orge, poireaux ou «Rajma» (un plat traditionnel indien à base de haricots rouges). Juliette a choisi l’assiette végétarienne. Ce qu’elle a en horreur: le «greenwashing» et cette tendance très répandue, avant la COP21, pour des entreprises ou des gouvernements, à se donner une image responsable et écologique, sans se soucier en fait du climat.

On sent comme un pessimisme traverser sa pensée, mais la jeune femme se ressaisit. Elle pense à tous ces visages de militants, rassemblés d’ailleurs sur un beau site «Humans and Climate», qu’un collectif de la Coalition Climat 21 a mis en ligne sur Tumblr: la bataille pour l’environnement est aussi une histoire de visages, d’hommes et de femmes qui se battent pour le climat. Et Juliette Rousseau de conclure, une jeune femme plus optimiste que jamais:

«On verra bien l’état de la mobilisation durant la COP21 mais ce dont je suis certaine c’est qu’une nouvelle génération d’activistes va émerger à cette occasion. Ils viennent déjà nous voir. Ils vont apprendre à s’organiser collectivement. Ce sont eux qui vont reprendre le flambeau.»

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