Partager cet article

«Des paroles et des actes», et aussi pas mal d'hypocrisie

Capture d'écran de l'émission «Des paroles et des actes» du 10 avril 2014.

Capture d'écran de l'émission «Des paroles et des actes» du 10 avril 2014.

Face à la polémique, Marine Le Pen a annulé sa venue dans l'émission de France 2, signant la dernière étape d'une affaire qui a mis politiques et médias face à leurs contradictions.

Trois heures à peine avant le début de la retransmission, la présidente du Front national, Marine Le Pen, a décidé d'annuler son passage dans l'émission «Des paroles et des actes», jeudi 22 octobre, provoquant son annulation. Depuis plus d'une semaine, la venue en prime-time sur une chaîne du service public de la candidate à la présidence de la région Nord-Pas de Calais-Picardie politique avait engendré un joyeux bordel politico-médiatique, et pas mal d'hypocrisie.

Tout avait commencé avec une lettre. «Il s'agit d'une rupture inacceptable des engagements de France Télévisions.» Ces mots durs à l’encontre du service public sont extraits d’un courrier envoyé le 15 octobre à Delphine Ernotte, présidente du groupe France Télévisions. Xavier Bertrand, candidat du parti Les Républicains (LR) dans la région Nord-Pas de Calais-Picardie, s'indignait du choix de France 2 de donner la parole à son adversaire. 

Le lendemain, le candidat PS dans la région, Pierre de Saintignon, saisissait de son côté le Conseil supérieur de l’audiovisuel pour «non-respect du temps de parole par les médias audiovisuels».

Même le PS et LR s'unissent contre France Télévisions

Chose improbable, les présidents des deux principaux partis, Nicolas Sarkozy et Jean-Christophe Cambadélis, sont ensuite montés au créneau et ont décidé de s’unir contre France Télévisions. Ils «partagent la même analyse concernant cette affaire, c’est une violation manifeste de la règle républicaine de l’équité du temps de parole», a indiqué à l’AFP l’entourage de l'ex-président. Une position suivie par le Premier ministre lui-même, Manuel Valls ayant appelé le CSA à faire respecter l’équité du temps de parole entre les partis.

Le Conseil a répondu dans la foulée en expliquant que le cadre de la campagne régionale, exigeant le respect de l'équité (à ne pas confondre avec l'égalité du temps de parole) entre les candidats, ne s’appliquait pas avant le 26 octobre, tout en ajoutant que «la possibilité d'une expression contradictoire devrait être rapidement offerte aux concurrents». Finalement, après moult tergiversations, Marine Le Pen aurait dû faire face à Pierre de Saintignon et Xavier Bertrand lors d'un duplex de 45 minutes. Stéphane le Foll (PS) et Jean-Christophe Lagarde (UDI), déjà prévus, devaient aussi être présents sur le plateau comme contradicteurs.

Paradoxes et hypocrisie

Au-delà de la polémique habituelle autour du temps d’antenne accordé au Front national apparaissent en toile de fond de nombreuses contradictions, aussi bien du côté de France Télévisions que des partis politiques.

Tout d’abord, le fait que Nicolas Sarkozy s’emporte contre France Télévisions et estime qu’il s’agit là d’un manquement aux règles du CSA sonne légèrement faux quand on regarde ses précédentes prises de position à ce sujet. En 2012, lors de la campagne présidentielle, l’ex-président de la République avait vivement critiqué la règle d'égalité absolue du temps de parole, jugée anachronique:

«La conception extraordinaire de l'égalité à la française, c'est neuf contre un. Quels sont ces personnages à qui on donne des temps de parole extraordinaires, qu'on n'a pas vus avant, qu'on en verra pas après ? Quelle curieuse façon d'exprimer la démocratie?»

Xavier Bertrand a lui estimé, dans sa lettre à France Télévisions, que l’émission était trop proche du début de la campagne officielle, le 26 octobre. Un argument peu logique: si une date de campagne officielle est fixée, c'est justement pour séparer (certes arbitrairement) la période où les médias audiovisuels doivent observer une «équité» entre les candidats (pendant la campagne) et celle où ils doivent respecter l'équilibre des grandes forces politiques (en dehors des campagnes).

Le CSA est très clair là-dessus, comme il l'a précisé dans une recommandation relative aux élections régionales le 2 septembre dernier: jusqu'au 26 octobre, la télévision publique est seulement tenue de donner un accès «équitable» à l'antenne aux principaux partis, pas à chacun de leurs candidats pris individuellement.

Le discours de Marine Le Pen sera évidemment un discours de campagne

Par ailleurs, le fait que France Télévisions ait finalement décidé de laisser Xavier Betrand et Pierre de Saintignon débattre avec Marine Le Pen dans le cadre, avait-elle expliqué, d'«une séquence de 30 à 40 minutes consacrée au scrutin régional dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie», est tout aussi contradictoire. Qui aurait pu sincèrement penser que le discours proposé par Marine Le Pen pendant le reste de l’émission n'aurait pas fait partie intégrante de sa campagne pour les régionales? Supposer que, à l'exception du débat entre les trois candidats, le discours de Marine Le Pen serait complètement déconnecté du débat dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie est une hypocrisie. Ses arguments, même centrés sur la France dans son ensemble, feront bien évidemment écho à la politique qu’elle mènera dans sa région si elle est élue, et auront pour but d'en convaincre les électeurs.

Enfin, on pourrait aussi s’interroger sur le choix des contradicteurs laissé à Marine Le Pen par France Télévisions. Le 8 octobre, L’Obs expliquait que la présidente du FN avait un «droit de regard sur les invités, notamment ceux qui sont censés débattre avec elle», notamment depuis le débat mort-né avec Jean-Luc Mélenchon en février 2012, où elle avait refusé de lui répondre. Pour son retour sur le plateau de l’émission, Marine Le Pen aurait refusé d’affronter des gens qui ne sont pas de «vrais politiques qui représentent leur camp», selon L’Obs, ainsi que des représentants de partis qu'elle estime être de mauvais débatteurs. Ainsi, exit les propositions de France 2: pas de Daniel Cohn-Bendit, pas de Valéry Giscard d’Estaing, pas de Robert Badinter, pas de Jean-Marie Le Guen, pas de Nathalie Kosciusko-Morizet... France Télévisions a fait savoir qu'elle n'obligeait pas deux débatteurs à s'affronter, mais les mains libres laissées à la présidente du FN n'ont fait que renforcer le climat tendu entre médias et politiques. Voir que Marine Le Pen décide d'annuler sa venue, malgré toutes ces concessions de la part de la chaîne, est d'autant plus hypocrite. 

La polémique autour de ce «Des paroles et des actes» ne fait que relancer un vieux débat au sein des médias, toujours aussi mal à l'aise quand il s'agit de donner la parole au FN, tiraillés entre soucis d'audience et volonté d'éviter les accusations de complaisance... Dernier exemple en date, la motion de défiance votée par la rédaction du JDD à l'encontre de sa direction après la une titrée «Un Français sur trois prêt à voter pour Marine Le Pen».

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte