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En Syrie, la Russie répète des erreurs de la Guerre froide

David W. Lesch, traduit par Alexandre Lassalle, mis à jour le 28.10.2015 à 9 h 11

En 1957, l’Égypte, alors alliée de l’Union soviétique, s’immisçait dans le chaos politique syrien. Et il n’en est rien sorti de bon. Pourquoi Poutine croit-il que les choses se passeront différemment cette fois-ci?

Manifestants contre les opérations militaires russes en Syrie devant l’ambassade russe à Berlin (Allemagne), le 17 octobre 2015 | REUTERS/Fabrizio Bensch

Manifestants contre les opérations militaires russes en Syrie devant l’ambassade russe à Berlin (Allemagne), le 17 octobre 2015 | REUTERS/Fabrizio Bensch

J’ai visité Lattaquié pour la première fois en 1989. Doctorant sans ressources, je faisais des recherches pour ma thèse sur les relations américano-syriennes dans les années 1950 et je m’étais arrêté dans cette ville cosmopolite de la côte méditerranéenne avant de passer la frontière turque. J’avais posé mes valises dans un hôtel bon marché pas loin du port, prêt d’un croiseur soviétique amarré à quai. Si bien qu’un soir j’avais passé une bonne partie de ma nuit à boire de la vodka avec des marins russes dans un restaurant du front de mer.

Le lendemain, c’est la fenêtre de ma chambre d’hôtel volant en éclats qui m’a réveillé. Une série de fortes explosions venaient de produire à bord du croiseur soviétique. Accident? Attaque israélienne? Frappe américaine? Le tout n’a duré que quelques minutes et personne ne semblait savoir ce qui s’était passé. Ce n’est que quelques jours plus tard, en arrivant en Turquie, que j’ai appris que le navire avait été attaqué par deux hélicoptères de combat syriens, ayant causé la mort de deux marins russes. Mais c’était à n’y rien comprendre: la Syrie était alors dans le giron de l’Union soviétique. Les pilotes syriens étaient-ils devenus fous ou étaient-ils tout simplement incompétents? Ou s’agissait-il d’Hafez el-Assad manifestant sans subtilité son mécontentement quant à la direction que prenait sa relation avec Mikhaïl Gorbatchev, qui se rapprochait alors de l’Ouest et mettait la pression sur Damas pour l’établissement d’une paix stratégique avec Israël?

À ce jour, personne ne sait réellement ce qui s’est passé. Mais quelles qu’en soient ses causes, cet incident aujourd’hui largement oublié reste un exemple flagrant de la complexité des relations qu’entretiennent encore la Syrie et la Russie. Au cours de la Guerre froide, les Russes avaient besoin de la Syrie comme marchepied au sein du Moyen-Orient, tandis que les Syriens jouissaient du soutien politique et militaire de la superpuissance contre Israël et les autres alliés régionaux des États-Unis. Cette relation stratégique entre protecteur et protégé a bien évidemment connu des hauts et des bas, dont certains valent la peine d’être rappelés aujourd’hui.

Car aujourd’hui les Russes sont de retour dans la région de Lattaquié: près de trente avions de chasse et des missiles anti-aériens sol-air chargés de les protéger ainsi que des drones espions, des hélicoptères de surveillance et de combat, des chars T-90 et des troupes ont été déployés dans une base dans les environs de la ville. C’est plus que symbolique.

D’ailleurs, l’aviation russe a déjà effectué des bombardements au nord de Homs contre les groupes d’opposition qui avaient gagné du terrain sur les forces gouvernementales au cours des derniers mois. Vladimir Poutine déclare ainsi aux États soutenant les insurgés qu’il ne laissera pas le régime de Bachar el-Assad s’effondrer et que, s’ils veulent poursuivre dans cette voie, ils devront accroître leurs efforts et se préparer à un engagement sur le long terme. Ou alors, qu’ils peuvent faire ce qu’ils auraient dû faire depuis le début, c’est-à-dire œuvrer à une fin du conflit en prenant le parti du gouvernement syrien contre les terroristes (définis par Moscou comme tous ceux qui combattent le régime officiel). De cette manière, Poutine peut protéger ses intérêts stratégiques en Syrie et s’octroyer un rôle central dans les négociations qui pourraient avoir lieu.

Fragile État syrien

Mais ce n’est pas la première fois qu’une puissance étrangère s’invite en Syrie par Lattaquié. Et cette histoire devrait inviter Moscou à réfléchir. En effet, en 1957, environ 2.000 soldats égyptiens, censés protéger la Syrie d’une possible invasion turque, sont déployés dans la région. Dans une certaine mesure, cet événement marque l’apogée de la période trouble qui a suivi l’indépendance syrienne, causée par le manque de maturité des institutions du pays mais aussi par l’ingérence de puissances régionales et internationales cherchant à faire pencher Damas d’un côté ou de l’autre de la balance dans les deux guerres froides se superposant alors, celle des États arabes et celle des superpuissances mondiales. Par le biais de la corruption, de la propagande, de la pression politique et d’actions militaires secrètes (ou parfois même ouvertes), ces acteurs extérieurs ont tenté de manipuler le fragile État syrien pour défendre leurs intérêts stratégiques propres.

En 1957, environ 2.000 soldats égyptiens, censés protéger la Syrie d’une possible invasion turque, sont déployés dans la région

L’apogée de cette lutte pour le contrôle de la Syrie a eu lieu pendant et immédiatement après la crise américano-syrienne de 1957. Au mois d’août de cette année-là, les services secrets syriens mettent en effet au jour un complot américain visant le renversement du gouvernement de Damas sur le point, selon l’administration Eisenhower, de devenir un nouveau satellite de l’Union soviétique en plein cœur du Moyen-Orient. Cet épisode dévoile (et ce, aux yeux du monde entier) l’enchevêtrement des forces domestiques, régionales et internationales à l’œuvre en Syrie depuis une décennie: rivalités politiques internes; développement du nationalisme arabe sous l’impulsion du président égyptien Gamal Abdel Nasser; lutte entre l’Irak, l’Égypte et les Saoudiens pour la domination de la Syrie; intensification de la Guerre froide entre Américains et Soviétiques; et nervosité croissante de l’État d’Israël. En définitive, l’Égypte et l’Union soviétique, adversaires putatifs de Washington au Moyen-Orient, profitent de l’échec américain pour avancer leurs pions dans le maelstrom syrien.

Au cours de cette crise, l’Égypte et l’Union soviétique ont toutes deux prétendu vouloir «sauver» la Syrie des pernicieuses activités de l’Ouest. Mais il est rapidement devenu clair que leurs objectifs étaient tout autres. En effet, l’Égypte de Nasser œuvrait depuis déjà longtemps à maintenir la Syrie éloignée des programmes de défense pro-occidentaux (tel que le Pacte de Bagdad) pour éviter de se retrouver isolée par son rival régional de l’époque, l’Irak. Et Nasser n’était bien sûr pas prêt à abandonner l’avantage qu’il s’était peu à peu octroyé en Syrie au profit d’un autre pays. Quand bien même ce pays serait l’Union soviétique, avec laquelle il entretenait une relation tout aussi stratégique que problématique.

Au bout du compte, l’Égypte «remporte» la Syrie en passant à l’action quand les autres restent au niveau de la surenchère diplomatique. La mainmise de Nasser sur la Syrie devient alors si forte que, quatre mois plus tard, Damas passe de son plein gré sous la coupe égyptienne pour sceller une nouvelle union: la République arabe unie (RAU). Si Moscou avait réussi à mettre un pied en Syrie, l’Égypte y disposait déjà de points d’appui bien plus importants lui donnant un avantage significatif sur une superpuissance relativement éloignée. Et si l’orientation politique de la Syrie était importante pour l’Union soviétique, elle était cruciale pour l’Égypte: celle-ci est donc intervenue à la hauteur de ses motivations.

Victoire à la Pyrrhus

En suivant les informations sur la Syrie au cours de ces dernières semaines, je me suis imaginé un vieux spécialiste du monde arabe à Moscou (ils y sont encore nombreux) rappelant à l’ex-ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, en poste à ce moment-là, le «débarquement» égyptien qui avait eu lieu cinquante-huit ans plus tôt. Le nombre de soldats égyptiens était alors totalement insuffisant pour protéger la Syrie d’une invasion de la Turquie qui avait massé ses troupes à la frontière. Mais Nasser avait compris que les avertissements adressés par la Russie à la Turquie avaient déjà résolu la question. Et dans tous les cas, le débarquement était bien plus une démonstration politique destinée à renforcer la mainmise de l’Égypte en Syrie, à garantir sa position dominante dans le pays et à prendre de vitesse les Soviétiques et leurs alliés du Parti communiste syrien. Nasser avait tout simplement joint les actes à la parole.

J’imagine que ce vieil arabiste russe pourrait avoir dit à Lavrov ou à Poutine: «Nous aurions dû faire ce que Nasser a fait. Ne refaisons pas la même erreur deux fois.» Il leur conseillerait aujourd’hui de prendre l’initiative, d’intervenir sur le sol syrien, de renforcer le régime de Bachar el-Assad et de protéger les intérêts stratégiques de la Russie au Moyen-Orient.

Dans cinquante ans, les historiens identifieront peut-être l’intervention actuelle de la Russie en Syrie comme le début de la fin de l’ère Poutine

Mais comme l’a appris Nasser à ses dépens, il faut se méfier de ce que l’on souhaite: après avoir «sauvé» la Syrie, il a enchaîné son pays au chaos syrien, ce qui l’a conduit à accepter, contre son gré, la création de la RAU, une union qui échouera rapidement, ternissant ainsi son éclat et creusant les divisions avec ses voisins. Avec du recul, ce fut peut-être le début de la fin du nassérisme, un panarabisme extrêmement populaire, mis au devant de la scène par le succès de l’Égypte face à l’invasion britannique, française et israélienne au cours de la crise du canal de Suez qui, en 1956, a transformé le président égyptien en héros du monde arabe. De plus, ce sont les problèmes rencontrés par l’Égypte en Syrie avant et après l’échec de la RAU qui mèneront finalement à la désastreuse Guerre des six jours de 1967.

Après la débâcle de 1957, les États-Unis ne pouvaient rien faire d’autre que d’observer les événements en cours et d’accepter les limites de leur puissance. Et si, après la révolution irakienne de juillet 1958 qui a renversé la monarchie pro-occidentale, les trois pays arabes les plus importants (l’Égypte, la Syrie et l’Irak) semblaient être alignés avec Moscou, on pouvait cependant sentir à Washington une forme de soulagement. Car Eisenhower s’était aventuré dans le territoire miné de la politique moyen-orientale et il s’y était brûlé les doigts. Et même si, aux États-Unis, l’administration au pouvoir faisait face aux critiques l’accusant d’avoir laissé s’étendre l’influence soviétique au Moyen-Orient, ses membres étaient heureux de contempler les Soviétiques tentant de s’extraire du bourbier qu’ils avaient eux-mêmes contribué à creuser. C’était comme s’ils mettaient le Kremlin au défi de conserver des relations constructives avec ces trois pays, engagés dans une rivalité croissante dans le cadre de la «guerre froide arabe».

Peut-être l’intervention de Poutine en Syrie résultera-t-elle en quelque chose de semblable à la victoire à la Pyrrhus de l’Égypte en 1957 ou à l’expansion soudaine de l’influence soviétique à la fin des années 1950, qui avait intensifié la complexité du casse-tête politique international? Et, dans cinquante ans, les historiens identifieront peut-être l’intervention actuelle de la Russie en Syrie comme le début de la fin de l’ère Poutine, de la même façon qu’on considère aujourd’hui le débarquement de 1957 comme les premiers signes de faiblesse du nassérisme.

Enfin, certains voient les hésitations d’Obama à intervenir plus frontalement en Syrie comme une position stratégique née d’une forme d’épuisement militaire associée à un manque d’options intéressantes. D’autres y voient un retrait stratégique de la région, créant ainsi un vide politique permettant à différents acteurs de prendre leur place dans l’arène et pouvant mener à une catastrophe encore plus grande que celle déjà en cours. Mais après soixante ans d’existence, la relation russo-syrienne est aujourd’hui encore plus complexe que jamais. Et on se demande s’il y aura quelque part un autre étudiant sans ressources qui assistera à l’un de ces incompréhensibles incidents montrant à quel point cette relation peut aussi parfois être explosive.

David W. Lesch
David W. Lesch (1 article)
Professeur d’histoire du Moyen-Orient
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