Partager cet article

Quand la justice censure un opéra de Bernanos et Poulenc

Scène tirée de l’opéra de Bernanos et Poulenc «Dialogues des Carmélites» mis en scène par Dmitri Tcherniakov à l’Opéra de Bavière | Avec l’aimable autorisation de la société de production Bel air

Scène tirée de l’opéra de Bernanos et Poulenc «Dialogues des Carmélites» mis en scène par Dmitri Tcherniakov à l’Opéra de Bavière | Avec l’aimable autorisation de la société de production Bel air

Au tribunal, les «Dialogues des Carmélites», c’est motus et bouche cousue.

Il arrive parfois qu’une décision de justice fasse sourire d’abord, grimacer ensuite. Qu’apprend-on? La cour d’appel de Paris interdit une mise en scène de Dialogues des Carmélites, au motif qu’elle ne plaît pas aux ayants droit des auteurs, tous deux décédés depuis belle lurette. On pouffe. Malheureusement, c’est plus sérieux qu’il n’y paraît.

Pour qui ignore ce Dialogues des Carmélites, écrit par Bernanos, à partir de faits réels, et sublimé en musique par Poulenc, un bref résumé s’impose.

Durant la Révolution, à Compiègne, des Carmélites refusent d’abjurer leur foi. Sous la Terreur, elles seront condamnées à la guillotine par le tribunal révolutionnaire. Chantant un vibrant «Salve regina» suivi du «Veni Creator», elles sont guillotinées –et cessent de chanter– une à une, dans un final saisissant où les rejoint un personnage fictif, Blanche de La Force, à la foi hésitante.

 

Scène finale, Opéra du Rhin, 2007

Une œuvre dénaturée?

La force théâtrale de cette scène est telle que rares sont les metteurs en scène à se dispenser d’une poignante montée à l’échafaud. C’est pourtant ce qu’a fait Dmitri Tcherniakov, en 2010, à l’Opéra de Bavière, choisissant d’enfermer les Carmélites dans une chambre où elles semblent vouloir se suicider au gaz, Blanche de La Force les sauvant avant d’y retourner mourir. Une vision pas forcément réussie, et parfois démolie par la critique.

Scène des Dialogues des Carmélites mis en scène par Tcherniakov | Avec l’aimable autorisation de la société de production Bel air

J’imagine que 99,99% des lecteurs à ce stade de l’article se disent: «Ah? Bon. Merci Slate, on s’en fiche en fait.» Et ne voient dans ce choix de mise en scène qu’une idée parmi d’autres, un ratage peut-être, même pas une provocation. Ils ont raison: on a vu bien mieux, ou bien pire c’est selon.

Ce n’est pas l’avis de ceux qui sont aujourd’hui les héritiers moraux des créateurs (parfois sans aucun lien de parenté…), qui ont estimé que «cette mise en scène transformait profondément la fin de l’œuvre et la dénaturait». Ils ont porté plainte (mais oui) et ont été logiquement déboutés par le tribunal de grande instance de Paris en mars 2014. Les juges évoquant une scène finale «audacieuse en ce qu’elle ne tient pas compte des faits historiques» mais sans constituer «pour autant une dénaturation». La messe était dite, en quelque sorte.

C’est le principe du spectacle vivant. C’est du théâtre. Pas un musée

Les «héritiers» ont fait appel. Hélas, la cour d’appel de Paris leur a donné raison le 13 octobre. On ne commente pas une décision de justice, paraît-il. Cette décision est un tel monument de bêtise qu’elle ne mérite en effet que des sarcasmes.

L’opéra formol?

Que dit la cour d’appel? Selon les plaignants, «l’éventuel droit moral du metteur en scène sur sa mise en scène trouve sa limite dans le droit de l’auteur de l’œuvre préexistante d’où elle est dérivée et auquel il ne peut porter atteinte». Vision étriquée ô combien! Et tellement à rebours de la vie théâtrale…

Non, une œuvre n’est pas condamnée à nager dans le formol, sinon les œuvres de Wagner seraient immuablement données avec des chanteurs vêtus de peaux de bêtes et de casques à corne, dans des décors en carton-pâte auxquel le Maître de Bayreuth aurait accordés sa bénédiction une fois pour toutes. Et l’on interdirait à Michael Haneke de faire de Don Giovanni un cadre sup’ à La Défense tandis qu’on aurait fermé l’Opéra des Flandres depuis longtemps, tant les metteurs en scène y déploient de talent schumpétérien pour faire dire à des opéras ce que le public ne pensait pas entendre.

Que Blanche sauve les carmélites puis se suicide n’a rien de choquant. Au regard de la fragilité du personnage, c’est même très vraisemblable. Bernanos et Poulenc n’y avaient pas songé. Ils auraient peut-être applaudi l’idée, même s’ils y avaient vu «un contresens, non seulement sur le fait historique, mais surtout sur le sens profond de l’œuvre première». La notion de suicide, disent les plaignants, serait «en contradiction totale avec l’espérance, composante cardinale du christianisme» (pourtant, il s’agit d’une vertu théologale et non pas cardinale), qui imprègne profondément l’œuvre. Et Blanche se voit «investie d’un projet qui ne lui a jamais été prêté, ni par l’écrivain, ni par le musicien, celui de sauver ses sœurs».

Avec de tels principes, Dali, Duchamp ou Basquiat devraient être d’urgence déférés devant les tribunaux car ils n’ont pas, à l’évidence, respecté le droit moral des héritiers de Leonard de Vinci

Oui. Et alors? Ça arrive tous les jours. C’est le principe du spectacle vivant.

Vivant: qui vit. C’est du théâtre. Pas un musée.

Au banc des accusés, l’Opéra de Bavière (!) objecte que la mise en scène entend «conférer à l’œuvre une signification plus universelle» et que rien ne prouve le suicide. Et la société Bel air, qui a édité le DVD de ce spectacle, souligne que «le livret et la musique n’ont subi aucune modification», affirmant que «le débat ne relève pas du droit moral et du débat judiciaire, mais de l’interprétation de l’œuvre et de la controverse artistique et historique». Enfin, la chaîne Mezzo qui a osé le diffuser déplore «une atteinte totalement disproportionnée à des libertés aussi fondamentales que la liberté de création et la liberté de communication».

Interprétation ou modification?

Rien n’y fait. La cour d’appel reconnaît «une certaine liberté» au metteur en scène mais lui fixe comme limite «le droit moral de l’auteur au respect de son œuvre, dans son intégrité et dans son esprit».

À cet effet, plusieurs arguments sont exposés. Le «changement d’action rend ainsi énigmatique, voire incompréhensible, ou encore imperceptible pour le néophyte, le maintien du son du couperet de la guillotine, qui apparaît cette fois-ci paradoxalement scander chaque sauvetage». Diable! Une mise en scène doit-elle être une explication de texte? Le «vœu de martyr» de Blanche s’en trouverait dénaturé, perturbant «l’apothéose du récit». Il ne s’agit donc pas d’une «interprétation» admissible, mais d’une modification des «œuvres de Bernanos et de Poulenc […] dans une étape essentielle qui leur donne toute leur signification», ce qui «en dénature l’esprit».

En conséquence, le jugement est implacable: «la mise en scène de M. Dmitri Tcherniakov réalise en sa scène finale une dénaturation des œuvres de Georges Bernanos et de Francis Poulenc intitulées Dialogues des carmélites et porte ainsi atteinte aux droits moraux d’auteurs qui y sont attachés», écrit la Cour, qui interdit la diffusion du programme et la commercialisation du DVD –dans un délai d’un mois, à compter du jugement rendu le 13 octobre.

Le droit moral, c’est l’ordre moral

Scène des Dialogues des Carmélites mis en scène par Tcherniakov | Avec l’aimable autorisation de la société de production Bel air

Ce droit moral des héritiers devient ici un désastreux ordre moral. La cour d’appel souligne que l’Opéra n’avait pas «l’obligation d’obtenir les autorisations des ayants droit de Bernanos et de Poulenc», mais qu’il restait «dans ses obligations générales d’assurer une représentation publique de leur œuvre garantissant le respect de leur droit moral d’auteur».

Le metteur en scène aurait le droit d’interpréter sans modifier. En se fiant pieusement aux didascalies si elles existent ou bien au «sens profond» de l’œuvre, toujours sujet pourtant à interprétation personnelle. Il y aurait donc une vision, figée, définitive, des Dialogues, soumise au bon vouloir de créateurs n’ayant jamais créé quoi que ce soit. À titre personnel, je suis persuadé qu’il y a dans la foi de Blanche une dimension homosexuelle. Avec ce jugement, je crains qu’aucun metteur en scène ne puisse un jour l’exposer.

Avec de tels principes, Dali, Duchamp ou Basquiat devraient être d’urgence déférés devant les tribunaux car ils n’ont pas, à l’évidence, respecté le droit moral des héritiers de Leonard de Vinci.

Dans Le Figaro, Christian Merlin appelle à juste titre à interdire la vente d’une interprétation de la Neuvième Symphonie de Beethoven par Karajan, «car elle dure une heure et quart alors que le compositeur avait précisé qu’elle ne devait pas excéder trois quarts d’heure». On pourrait multiplier les exemples, et tous seraient aussi absurdes.

Ce jugement ouvre la voie à une forme de censure pernicieuse: l’on croit applaudir une œuvre d’art universelle et l’on découvre qu’il s’agit d’un héritage moisi

Ce jugement fait sourire au premier abord mais il est en fait très dangereux car il ouvre la voie à une forme de censure pernicieuse: l’on croit applaudir une œuvre d’art universelle et l’on découvre qu’il s’agit d’un héritage moisi. On espère que Poulenc et Bernanos avaient l’esprit plus ouvert que ceux qui prétendent aujourd’hui les représenter.

Achetez le DVD!

Au Pôle 5, chambre 1 du Tribunal de grande instance de Paris, un juge et deux conseillères ont pondu cet argumentaire retors. Après avoir visionné la scène finale et «l’ensemble de l’opéra» pour les besoins de la justice, précisent-ils. De deux choses l’une: soit ils sont parfaitement obtus, soit ils sont profondément mélomanes et se sont dit qu’ils avaient trouvé le bon filon pour aller au spectacle à l’œil pendant des années. On espère qu’il s’agit de la seconde hypothèse.

Il y a quelques années, le Deutsche Oper de Berlin avait choisi de «déprogrammer l'opéra Idomeneo mis en scène par Hans Neuenfels», parce que Mahomet y était représenté. Voici qu’un tribunal français censure une vision non catholique (?) des Dialogues. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière, que la religion s’invite, avec sa censure bornée, sur les plateaux des théâtres. À ces calotins qui trouvent des juges pour légitimer leurs lubies, une seule réponse: personne ne vous oblige à aller au théâtre ou à acheter un DVD. Qui êtes-vous pour empêcher les autres de le faire?

Aussi, dans l’immédiat, il y a urgence à acheter les DVD de Dialogues des Carmélites, qui seront en vente libre jusqu’au 12 octobre. Et deviendront «collector» ensuite. Espérer que Mezzo, ou d’autres chaînes, diffusent ce spectacle tant qu’il est encore légal (Légal!). Et regarder le «trailer» de l’Opéra de Bavière, qui ne sera plus très longtemps en ligne…

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte