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Lucy Koh, la juge qui tient Google, Apple et Facebook en laisse

La juge Lucy Koh en décembre 2012 (REUTERS/Vicki Behringer)

La juge Lucy Koh en décembre 2012 (REUTERS/Vicki Behringer)

Portrait de la juge fédérale qui fait trembler les géants du web. Ardente féministe, tranchante dans les débats, Lucy Koh s'est imposée comme une des personnalités les plus en vue de la Silicon Valley. Aussi crainte qu'admirée.

C’est Arnold Schwarzenegger qui le dit: «La juge Koh incarne l’excellence de la loi, et elle sera une très bonne juge fédérale.» C’est par ces mots doux que le Governator a présenté Lucy Koh lors de son accession au poste de juge pour le comté de Santa Clara, en Californie. Depuis ce jour de janvier 2008, c’est elle qui fait la loi dans la Silicon Valley. 

Elle qui a épinglé Google au sujet des conditions d’utilisation pour le moins floues de Gmail. C’est encore elle qui a –en partie– condamné Facebook à verser 20 millions de dollars à des utilisateurs. Depuis 2010, date de sa nomination (acceptée à l’unanimité par le Sénat) par Barack Obama, elle est la première Américaine d’origine asiatique au poste de juge du district de la Californie du Nord. 

 

Sa particularité: ne pas plier devant les géants du Net. Au point de devenir la nouvelle coqueluche des défenseurs de la vie privée. Comme Daniel Solove, professeur de droit à l’université George Washington et auteur d’Information Privacy Law

«Les juges sont souvent comme ça: ils expédient les cas un peu trop compliqués à analyser. Et comme ils sont parfois un peu vieux pour comprendre les problématiques liées à Internet, c’est rafraîchissant d’avoir quelqu’un de jeune et de frontal comme la juge Koh.» 

«Aussi crainte qu'admirée»

À 47 ans, Lucy Koh  –avec qui Stylist a pu discuter mais qui refuse d’être citée dans la presse– est l’une des plus jeunes juges fédérales outre-Atlantique. Et aussi l’une des plus féroces. Elle vient de condamner Apple, Google, Intel et Adobe à verser 415 millions de dollars à leurs employés après s’être secrètement entendus pour ne pas avoir à augmenter leurs salaires. 

Tout au long de son parcours, Lucy a toujours eu à cœur de responsabiliser la société

Son mari, Florentino Cuellar

Mais surtout au printemps 2011, Lucy Koh prend en main ce qui demeure encore aujourd’hui la plus grosse affaire de sa carrière: Apple Inc. v. Samsung Electronics Co. Ce procès oppose depuis plus de quatre ans Apple et Samsung au sujet de violations supposées de brevets relatifs au design des smartphones et tablettes des deux firmes. C’est aussi cette affaire qui fait de la juge une personnalité «aussi crainte qu’admirée dans la Silicon Valley», selon Elaine Lu, ancienne collègue aujourd’hui procureure à Los Angeles. Une réputation largement due à ce coup d’éclat: en pleine audience, alors qu’un avocat d’Apple tente d’encombrer le tribunal en proposant de présenter une vingtaine de témoins, la juge prend la cour par surprise. «À moins que vous n’ayez fumé du crack, vous savez qu’on n’appellera jamais tous ces témoins alors qu’il nous reste moins de quatre heures», cingle-t-elle. 

Lors d’une autre audience, elle tient une tablette Apple dans une main, une Samsung dans l’autre, et demande à l’une des avocates de la marque sud-coréenne si elle est capable de distinguer les deux engins. «Pas à cette distance, votre Honneur», fut forcée de répondre, gênée, l’avocate. Féroce? «Disons que parfois, les pratiques de certains avocats ne facilitent pas son travail, résume son mari, Florentino Cuellar, qui travaille à la Cour suprême de Californie. Et tout au long de son parcours, Lucy a toujours eu à cœur de responsabiliser la société.» 

Biberonnée à l'Amérique raciste

Un parcours qui a commencé à Lorman, dans le Mississippi. Son père, originaire de Séoul, y tient une boutique de perruques. Sa mère, née en Corée du Nord et qui a traversé seule et à pied la frontière entre les deux Corée, enseigne dans une université locale. À Lorman, ville presque exclusivement noire, les Koh sont les seuls habitants d’origine asiatique. Surtout, les divisions raciales, au cours des années 1970, atteignent des sommets dans une Amérique qui ne s’est pas remise des assassinats de Martin Luther King et Malcolm X. Dans un article publié dans une revue des anciens élèves de Harvard en 1995, Lucy Koh raconte son enfance dans le «Deep South»: 

En CE1, mon enseignante choisissait un élève pour s’occuper des autres alors qu’elle partait faire ses courses

«Chaque jour, pour aller à l’école publique, on devait faire une heure et demie de bus. On passait devant les écoles privées catholiques où des élèves blancs en uniforme se promenaient sur leurs terrains de football. Quant à moi, mes cours de CP ont été dispensés dans une caravane. Et en CE1, mon enseignante choisissait un élève pour s’occuper des autres alors qu’elle partait faire ses courses.» 

Sa chance, poursuit-elle, est d’avoir grandi, contrairement aux autres enfants du coin, auprès de parents éduqués: 

«J’ai pu intégrer de meilleures écoles, avec le temps, alors que la plupart des autres élèves sont restés bloqués dans le système d’éducation publique. Leur impossibilité d’accéder à un enseignement égal à celui des Blancs les met en situation de désavantage permanent. La plupart d’entre eux resteront toute leur vie piégés dans la pauvreté.»

Une féministe combative

Après avoir suivi ses parents dans l’Oklahoma, Lucy Koh intègre Harvard en 1986, et s’engage dans un cursus qui mélange anthropologie, économie et «social studies». D’emblée, l’étudiante se mue en activiste. Elle organise en 1989 des rassemblements contre un professeur de chimie qui n’autorisait pas les femmes à intégrer son groupe de travaux en laboratoire: 

«J’ai remué ciel et terre. Mais ils n’ont rien fait, parce que le professeur en question avait gagné un Prix Nobel.» 

Puis, en 1992, elle est à l’origine, avec la Coalition for Civil Rights, d’une action étudiante menée pour forcer Harvard à engager des professeurs femmes ou issues des minorités: The Griswold 9. Il ne lui reste que quelques mois avant de décrocher son doctorat en droit mais avec huit autres étudiants, elle séquestre pendant plus de 24 heures le doyen de l’université dans le «Griswold Hall», l’antichambre de son bureau. Les Griswold 9 passent tous en conseil de discipline, devant une administration de Harvard en pleine crise de leadership. Lucy Koh en sortira blanchie, avec son doctorat en poche. Quant aux critères d’embauche douteux de Harvard, ils finiront par être revus. 

Je crois que [la juge Koh] comprend la technologie. Elle a certainement moins d’appréhension que moi quand j’ai commencé

Son prédécesseur Ronald Whyte

«Lucy a vu comment fonctionnait l’intérieur du pays, et pas seulement ses grandes villes côtières, rappelle son mari. Ça l’a sensibilisée à la diversité de ce monde et à la manière dont nos institutions ne fonctionnent pas toujours dans l’intérêt de tous.» 

Spécialisation: propriété intellectuelle et high-tech

Après avoir quitté Harvard, elle occupe un poste de juriste au sein du Sénat, à Washington, puis au ministère de la Justice américain sous la présidence de Bill Clinton. En 1997, elle part pour Los Angeles et devient procureure fédérale. C’est là, au milieu des affaires criminelles, qu’elle travaille pour la première fois sur le hacking, la contrefaçon et l’usurpation d’identité. Trois ans plus tard, elle se spécialise dans les affaires de propriété intellectuelle et la high-tech, en acceptant un poste dans un grand cabinet d’avocats basé à San José, à deux pas de la Silicon Valley. Une expertise rare, qui fait qu’en 2008, l’administration du gouverneur Schwarzenegger la choisit pour remplacer le juge Ronald Whyte. Bon joueur, ce dernier a déclaré après l’intronisation de la nouvelle magistrate: 

«Lorsque les problématiques technologiques sont complexes, parfois je me demande si je vais tout comprendre. Et je crois que [la juge Koh] comprend la technologie. Elle a certainement moins d’appréhension que moi quand j’ai commencé.»

Alors que l’écart entre les lois sur la protection de la vie privée –rédigées aux balbutiements du Net– et les pratiques actuelles ne cesse de créer des situations conflictuelles, le profil de Lucy Koh, entre intégrité et connaissance des enjeux liés aux nouvelles technologies, lui a permis d’obtenir haut la main les faveurs des camps républicain et démocrate. «Son efficacité à juger les grandes problématiques du XXIe siècle est sans égale», analyse Tracy Beth Mitrano, directrice de l’institut Internet Culture Policy & Law à l’université Cornell. 

Le jugement qu’elle a rendu mi-septembre pourrait bien changer la vie de la Silicon Valley

«Conspiration globale»

En privé, Koh admet longuement pondérer ses décisions, au vu des répercussions que pourraient engendrer certains de ses jugements pour l’avenir de l’industrie de la high-tech. Après avoir aidé à faire condamner Facebook en 2011 (depuis, les utilisateurs ont plus de contrôle concernant leur apparition dans les publicités), le jugement qu’elle a rendu mi-septembre pourrait bien changer la vie de la Silicon Valley et surtout de ses travailleurs. Elle vient de donner raison à la class-action intentée par près de 65.000 employés d’entreprises de la Silicon Valley (Google, Intel, Apple, Adobe, entre autres…), accusées de s’être entendus pour éviter le débauchage de leurs salariés respectifs (avec pour conséquences des salaires tirés vers le bas et une absence de mobilité). 

Après quatre ans de procès et de négociation –elle a refusé notamment un accord à 325 millions de dollars, jugeant qu’il y avait suffisamment de preuves pour établir une «conspiration globale»–, Lucy Koh vient de valider un accord à 415 millions de dollars. Un grain pour les géants du web. Mais un bon grain de sable quand même.

 

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