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Peu importe la fin, seuls comptent les rebondissements

L’important, ce sont les loopings | Jon Seidman via Flickr CC License by

L’important, ce sont les loopings | Jon Seidman via Flickr CC License by

Pourquoi plus personne ne fait plus rien jusqu’au bout.

La personne qui a inventé l’expression «Les histoires les plus courtes sont les meilleures» n’avait manifestement pas fait HEC. En tout cas, elle n’aurait pas fait fortune à Hollywood. Car la recette magique de l’entertainment, c’est exactement l’inverse. Si bien que 2.000 ans de pop culture (selon la thèse controversée qui ferait de Jésus sur sa croix le premier mème de l’histoire) ont établi la série comme la forme la plus populaire de narration à l’époque post-moderne.

Fini le temps où «Il était une fois» et «Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants» n’étaient espacés que d’une petite heure de récit. Désormais, les histoires sont comme l’univers: en expansion. Le succès, lui, se compte en saisons. Et on ne parle pas que des Feux de l’amour, qui s’étale depuis 1973 sur CBS. Mais de pratiquement tous les objets culturels qui nous entourent, frappés d’étirement infini. Au point de nous faire perdre de vue le dénouement. Ce moment où le prince, après avoir traversé la forêt et combattu le dragon, peut enfin serrer la princesse.

Désormais, saisons après saisons, on contemple le prince et ses problèmes existentiels, à mesure qu’il découvre que la forêt est peut-être davantage faite pour lui que la vie dans un pavillon de banlieue. Sans se soucier de savoir où tout cela va le mener. Un sondage rapide autour de nous nous a permis de confirmer que nous n’étions pas les seuls à avoir adoré Mad Men, vénéré À la Maison Blanche, admiré The Wire et s’être prosterné devant Buffy sans avoir jamais vu la fin d’aucune de ces œuvres majeures. Aucun final ne pourra rivaliser en intensité avec sept ans de vie commune avec Don Draper, peu importe de savoir s’il termine ruiné ou sauve son âme. Soit. Mais vous devez être conscient que ne rien finir ne vous rendra pas immortel. 

Le feuilleton 

Au commencement était la télé américaine. «Pendant longtemps, pour qu’une série soit rentable, il fallait qu’elle tienne cent épisodes, c’est-à-dire cinq saisons, raconte Sullivan Le Postec, scénariste français et auteur du blog Le Parlement des rêves. Ce qui explique qu’on se retrouvait avec des arcs narratifs interminables, comme dans X-Files, où il a fallu dix ans pour obtenir des réponses aux questions posées dans le premier épisode.» Réponses dont seuls quelques fans maniaques ont gardé le souvenir, bien qu’elles aient tenu en haleine une génération entière pendant toutes les phases de son adolescence. Même si en fait, la fin, on s’en foutait. Nous, ce qu’on voulait savoir, c’est si on allait faire des bisous à Jordan Catalano ou quand notre tête allait enfin cesser d’être aux frontières du réel.

Puis sont arrivées des séries comme Six Feet Under et Les Soprano. «Avec leurs finals spectaculaires, elles ont fait de la fin un enjeu, alors qu’avant on s’en fichait.» Et on s’en fiche toujours, à part pour quelques séries d’auteurs. La seule différence, c’est que les chaînes ont laissé tomber les arcs interminables, pour des histoires à l’échelle d’une saison, avec un méchant et un enjeu narratif comme «l’hiver va-t-il revenir?» (Bergman ou Game Of Thrones?).

Les franchises ont permis d’user jusqu’à la moelle des personnages à coups de suite et de spin-off

Au cinéma aussi, la fin s’est éloignée dans les blockbusters à mesure que la 3D prenait possession des salles. Les franchises ont permis d’user jusqu’à la moelle des personnages à coups de suite et de spin-off. Repoussant à jamais la possibilité d’une quelconque conclusion à leurs aventures. Le dernier Spiderman se termine même avec l’arrivée d’un nouveau méchant ouvrant déjà sur l’épisode suivant. «Par ailleurs, vous noterez qu’avec les prequels, il n’y a plus de début non plus», s’amuse le philosophe Gilles Vervisch, qui vient de publier un ouvrage sur la série Star Wars avant de convoquer Heidegger, Nietzsche et Hegel pour nous convaincre que ce refus de conclure les histoires avait beaucoup à voir avec notre rapport à la mort. Oups. 

La vie illimitée 

Car oui, ne vous inquiétez pas, on va arrêter de vous farcir le mou en vous racontant des histoires plombantes d’arc narratif pour vous parler de votre sujet préféré: vous. 

Vous qui ne lisez pas toujours les livres jusqu’à la fin par exemple, comme le confirment les données recueillies par les liseuses électroniques sur leurs utilisateurs. C’est ce qu’on appelle l’index Hawking, du nom du physicien de génie et star de la pop culture dont le best-seller Une brève histoire du temps, vendu à 10 millions d’exemplaires, est l’un des moins lus au monde. Grâce à cette méthode, on sait désormais que seuls 28,3% des lecteurs de Gatsby sur Kindle ou Kobo sont allés au bout des aventures de Nick Carraway. Et l’effet série (Harry Potter, Muchachas…), s’il permet de booster les ventes en librairie, n’est pas forcément le gage que les lecteurs iront jusqu’au bout: la même étude donne des chiffres catastrophiques pour Fifty Shades, avec un taux de lecture jusqu’au bout de 25,9%. Comme si le dénouement, l’évolution des personnages étaient devenus secondaires, que la fin n’avait rien à apporter au propos de l’œuvre.

Ce que confirme en partie Sullivan Le Postec: «Si vous regardez une série très populaire et néanmoins de très bonne qualité, comme The Good Wife, vous vous rendrez compte qu’elle n’a pas réellement d’histoire, mais seulement un thème: celui de la fin de la vie privée.» Peu importe qu’Alicia Florrick se remette ou non avec son mari, ou que celui-ci devienne le président des États-Unis, le sujet est ailleurs, dans une chronique hebdomadaire d’un monde en mutation. Et ce sont justement ces mutations de notre société qui changent notre lien aux choses.

La multiplication des écrans a non seulement modifié notre rapport aux œuvres mais aussi nos relations sociales. Et particulièrement notre manière de communiquer. Avant, chaque lettre envoyée était une bulle autonome. Un récit avec un début, une fin et un «PS: fais pas attention aux fautes d’orthographe». Les conversations téléphoniques se terminaient immanquablement par un «Bon, je vais te laisser» qui sonnait la fin de l’échange.

Mais avec l’émergence des réseaux sociaux et leur multiplication, «la conversation est devenue infinie et fragmentaire», explique Laurence Allard, chercheuse spécialisée en sociologie des usages numériques. On commence par un Snap avant de s’envoyer un «Yo» sur WhatsApp, tout en se likant mutuellement sur Insta. Et comme, en fait, on est en train de marcher dans la rue ou de faire ses courses, on s’interrompt avec d’autant plus de facilité qu’on sait qu’on se retrouvera d’une simple pression du doigt. «C’est la mobilité et la multiplication des écrans qui a vraiment changé la manière de communiquer», reprend Allard.La multiplication des écrans a non seulement modifié notre rapport aux œuvres mais aussi nos relations sociales. Et particulièrement notre manière de communiquer. Avant, chaque lettre envoyée était une bulle autonome. Un récit avec un début, une fin et un «PS: fais pas attention aux fautes d’orthographe». Les conversations téléphoniques se terminaient immanquablement par un «Bon, je vais te laisser» qui sonnait la fin de l’échange.

Une communication en illimité qui donne le sentiment d’un dialogue continu avec les gens. Il suffit, pour s’en convaincre, de remonter le fil des textos que vous échangez avec votre BFF: vous pouvez scroller la conversation sur plusieurs kilomètres. «Quand on souhaite conclure, on s’en remet désormais à des gestes techniques comme le fait d’unfollower, de defriender ou de bloquer son interlocuteur», tempère Laurence Allard. Ou alors au silence. Qui est devenu un outil puissant de la communication moderne. Au point de s’être transformé en un concept: le ghosting. Plutôt que de mettre fin à une relation amicale ou amoureuse, on se contente, comme Charlize Theron avec Sean Penn, de ne plus répondre. En matière d’évitement du dénouement et de la fin, on ne fait pas mieux.

L’esthétique de la boucle

Le problème avec la fin, c’est que c’est un peu comme dans le récit de Paf le chien, on la connaît dès le début. Et franchement, on a bien réfléchi à cette histoire qu’on est obligé de mourir, on n’est pas intéressé. Ça tombe bien, parce que la pop culture a décidé de nous offrir un monde infini. Déjà dans son iconographie avec la suprématie grandissante des gifs, ce format qui répète sans jamais se lasser les images remixées de la post-modernité. «On est désormais dans une esthétique de la boucle, confirme Laurence Allard. Avec les gifs, ou les vidéos sur Vine et Instagram mais aussi l’accès permanent aux archives grâce à une capacité de mémoire numérique exponentielle. L’horizon temporel n’est plus la fin, mais l’infini.» L’infini au sens propre, puisque les nouveaux démiurges de Google Alphabet, via leur filiale de biotechnologie Calico, planchent le plus sérieusement du monde sur le transhumanisme censé nous offrir la vie éternelle.

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