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«La Glace et le Ciel», une indigne manipulation à visée écologique

Voix off trompeuse, images d'archives inexpliquées, musique pompier, personnification à outrance d'une recherche complexe... Le nouveau film de Luc Jacquet reprend les mêmes méthodes que ceux qu'il dénonce.

La Glace et le Ciel, le nouveau film de Luc Jacquet, le réalisateur de La Marche de l’empereur, est un portrait-hommage au scientifique Claude Lorius. Les travaux de ce grand spécialiste de l’Antarctique sur les couches profondes de la glace ont contribué à la représentation de l’évolution du climat sur des durées très longues. Si Lorius n’est pas le seul savant à avoir travaillé sur ces questions devenues stratégiques(1), et même fatales pour des millions de personnes, ses recherches ont joué un rôle important dans la prise de conscience, au moins de la communauté scientifique à l’époque (les années 1980), de la gravité de la situation et de l’ampleur des évolutions. 


Aujourd’hui âgé de 83 ans, Claude Lorius raconte les principales étapes de sa carrière, illustrée par des archives, ou des scènes tournées pour les besoins de la cause. C’est un hommage à un savant, et à une forme de recherche associant exigence scientifique et esprit d’aventure dans des conditions physiques et psychologiques extrêmes.

En attendant la COP21

Mais la sortie du film s’inscrit aussi dans le contexte de la préparation de la COP21, et de la montée en puissance des manifestations concernant les questions d’environnement à la veille d’une conférence internationale sur le climat présentée comme pouvant être décisive, et qui suscite de multiples formes de mobilisation –scientifique, politique et diplomatique, militante et associative, médiatique, etc.

Si les avis divergent sur la capacité de la Conférence de Paris à mettre en place les mesures d’urgence pour réduire les effets catastrophiques de la détérioration de l’environnement, il n’existe heureusement plus guère de voix pour mettre en doute sa réalité, et ses causes.

© Luc Jacquet

Le modèle de développement des sociétés depuis le début du XIe siècle mais avec une aggravation foudroyante au milieu du XXe ont déclenché ce basculement mortifère, pour une part déjà irréversible, basculement qui a mené les scientifiques à considérer que la planète est entrée dans une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène, caractérisée par la prééminence du poids des actions humaine sur l’ensemble de la terre.

Manipulation du non-humain

Cet ensemble complexe de phénomènes dont la traduction la plus lisible (et la plus chiffrable) concerne les émissions de dioxyde de carbone, repose sur une attitude de prédation, d’emprise utilitariste par les hommes sur le monde, de manipulation sans scrupule des composants non-humains par les humains pour en tirer avantage, au nom d’un supposé droit de prédation sur un environnement artificiellement clivé par des conceptions binaires, séparant «l’homme» de «la nature», conceptions dominatrices aux effets ravageurs. 

Le récent ouvrage de Bruno Latour, Face à Gaïa (Editions de La Découverte), synthétise les processus intellectuels, politiques et scientifiques qui ont conduit à ces conceptions, et en explicite les conséquences, potentiellement mortelles à des échelles inédites.

Un film OGM

Or, que fait Luc Jacquet racontant l’histoire d’un savant qui, malgré de très nombreuses résistances, a contribué à la preuve scientifique et à la prise de conscience de cette réalité? Il fait, avec son matériau à lui, Jacquet, c’est-à-dire avec les images et les sons, exactement ce qui a été fait avec les matériaux dont les humains se sont emparés depuis deux siècles. 

Au nom d’argument très similaires, l’efficacité, la rentabilité (spectaculaire), il manipule, il transforme, il fabrique un film OGM, où la voix qu’on entend n’est pas celle de l’homme qui est supposé parler (un vieux!), où les images d’archives, aux origines incompréhensibles, et les plans fabriqués sont mélangés de manière indiscernable, sans parler des incrustations kitsch, des points de vue impossibles, de la musique pompier, des traficotages numériques de la nature dont on se veut le défenseur.

© Sarah Del Ben

Sans parler non plus de la pure éradication des autres, une conception particulièrement simpliste de récit d’aventure faisant de Lorius le seul héro identifiable d’un processus de recherche au contraire éminemment complexe –mais la complexité, ce n’est pas pour les foules. C’est ainsi que de manière très étrange les autres noms de chercheurs ne sont pour ainsi dire jamais mentionnés.

L'étrange silence critique

Cette question de la manipulation, et en particulier de la manipulation des images au cinéma, des images n’est pas nouvelle. Elle a été posée depuis toujours en termes éthiques (par Adorno, Kracauer, Bazin, Godard, Rivette, Daney…). Elle a été reposée plus récemment en termes non plus uniquement éthiques mais scientifiques par tout ce que le pays compte de chercheurs sérieux travaillant avec les images (Lindeperg, Veray, Gunthert, Didi-Huberman…) à propos notamment de la série Apocalypse. Lire par exemple ici. Série dont les producteurs ont opposé un argumentaire à la Monsanto ou à la Rio Tinto, avec l’arrogance des grandes puissances de l’audimat.

Mais il est nouveau que le débat puisse être reformulé dans le contexte des interrogations sur le climat, devenu à juste titre un cadre de référence très prégnant. C’est toujours au fond la question du rapport au monde, la question de la volonté de puissance, la question des «pertes et profits» et des omelettes sans casser les œufs. Simplement, la perspective de cataclysmes environnementaux majeurs se profilant dans un avenir rapproché, voire ayant déjà largement commencés mais se rapprochant de nous douillets domiciles, lui donne une réalité et une intensité nouvelles –même si, sauf erreur, personne ne semble s’en soucier à propos de La Glace et le Ciel, unanimement salué par les médias après avoir fait la clôture du Festival de Cannes.

© Sarah Del Ben

Un utilitarisme désinvolte

Pourtant, dans ce cas, ce n’est plus au nom de grands principes (l’éthique) ou de respect d’une vérité que cette désinvolture utilitariste et conquérante apparaît condamnable, mais au nom d’un état d’esprit, d’un rapport au monde qui s’apprête à faire de millions de morts, peut-être à détruire la vie à la surface de la terre.

Que cette relation se manifeste dans un film qui se veut justement plaidoyer pour une compréhension et une attention à ce dont nous sommes des composants parmi d’autres, ce monde qui nous contient et que nous menaçons pour avoir prétendu le dominer et l’utiliser, est à la fois particulièrement significatif, et particulièrement problématique. 

1 — Voir, par exemple, les travaux de l’Américain Charles D. Keeling qui, dès 1958, s’est battu pour installer, et maintenir, la station de mesure du CO2 de Mauna Loa à Hawaï Retourner à l'article

 

La Glace et le Ciel

de Luc Jacquet, avec Claude Lorius, Michel Papineschi. Sorti le 21 octobre.

Les séances

 

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