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Comment réformer le stage de 3e au collège?

REUTERS/Chance Chan

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Le Conseil National Éducation-Économie s’est penché sur la façon d'optimiser ce fameux stage, souvent inutile.

Depuis 2005, les élèves de troisième doivent obligatoirement réaliser un stage. Ou plutôt, si l’on suit à la lettre les textes de référence, une «séquence d’observation en milieu professionnel»

Pour ces élèves généralement âgés de 14-15 ans, il ne s’agit pas de se former à un métier, mais simplement d’en découvrir les caractéristiques. Officiellement, les stagiaires de troisième (puisque c’est comme cela que tout le monde les appelle) ne sont pas censés lever le petit doigt: pendant une semaine, il leur faut rester assis sagement et regarder ce qui se passe dans le bureau, le garage ou le salon de coiffure qui a bien voulu les accueillir. Officieusement, cela ne se déroule pas tout à fait comme ça, et tant mieux pour tout le monde: les stagiaires se voient souvent proposer de petites tâches qui leur permettent de se rendre utiles et de ne pas sombrer dans l’ennui. Comme me le dit Julien, l’un de mes anciens élèves, «mettre quelques produits légers en rayon, essayer de faire quelques pochettes-cadeaux, c’était plutôt agréable sans pour autant ressembler à de l’exploitation».

Le 8 juillet 2013, sous l’impulsion du ministre de l’Éducation d’alors (mais si, souvenez-vous, Vincent Peillon, le prédécesseur du prédecésseur de Najat Vallaud-Belkacem), la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République amorçait le lancement du Parcours Avenir, un programme destiné à ce que tous les élèves de collège et de lycée soient réellement les acteurs de leur parcours d’orientation. Créé à la même période, le CNEE (Conseil National Éducation-Économie) s’est penché depuis sur la mise en place concrète de ce Parcours Avenir, et par la même occasion sur la façon d'optimiser le fameux stage de troisième.

En résultent 23 recommandations, résumées dans un document qui vient d’être dévoilé, dont 9 visent à faire de cette semaine de stage obligatoire plus qu’une simple excursion hors système scolaire. Car sauf dans le cas des élèves souhaitant devenir apprentis juste après leur année de troisième, ou encore entrer en CAP ou en seconde professionnelle, cette semaine obligatoire n’a généralement aucun lien avec le parcours professionnel ou les éventuels voeux d’orientation des élèves.

Voilà comment se déroulaient les stages de troisième dans les collèges où j’ai pu enseigner: après une phase de recherche au cours de laquelle il appartenait à chaque élève d’aller démarcher des professionnels, les parents ou les profs venant parfois à la rescousse pour aider les moins dynamiques, une convention de stage était signée entre le collège et l’entreprise. Elle réaffirme notamment la vocation du stage à n’être qu’une séquence d’observation (et non une semaine à faire des photocopies et passer le balai) et précise la fourchette horaire tolérée: 30 heures maximum pour les élèves de moins de 15 ans, 35 heures pour les autres, pour des journées de 8 heures maximum et à des horaires diurnes.

Si le créneau choisi n’est pas fixé par la législation, beaucoup de collèges (dont les miens) ont choisi de placer cette semaine de stage juste avant les vacances de Noël: cette semaine est suffisamment éloignée des épreuves du brevet, et permet en plus à des élèves souvent fatigués par l’accumulation des cours de pouvoir s’oxygéner un peu en dehors du collège. «J’ai bien aimé que ça se passe avant Noël», raconte Hafsa, une de mes anciennes élèves. «Dans la boutique de jouets en bois où j’ai fait mon stage, il y avait toujours du monde». Par ailleurs, il se murmure que c’est la semaine au cours de laquelle les commerçants sont les plus accueillants, les élèves faisant office de main d’oeuvre bienvenue (et gratuite) en cette période de fêtes. D’après le CNEE, 42% des collèges font ce choix, contre 21% pour janvier et 24% pour février.

Au cours de la semaine, l’élève reçoit la visite d’un ou une membre de l’équipe éducative, qui vient s’assurer que tout se déroule bien et que chacun est satisfait de cette semaine de stage. Quelques temps plus tard, la remise d’un rapport de stage est demandée, avec éventuellement une restitution orale devant un jury. Puis tout disparaît dans les limbes, et c’est comme si le stage en question n’avait jamais existé.

Lorsque j’étais professeur en collège, parmi les choses qui me navraient un peu à propos de ce fameux stage, il y avait le fait que certains parents prémâchaient le travail de leurs enfants en les prenant systématiquement sous leur aile. Dans le cas de cet élève qui souhaitait devenir peintre en bâtiment comme son père, aucun problème. Mais il était plus problématique qu’un autre passe une semaine dans le bureau de sa mère à classer de la paperasse parce que cela lui évitait d’avoir à trouver lui-même un stage dans un domaine qui n'avait rien à voir…

L’autre souci, c’était que dans certaines petites villes où les possibilités de faire des stages étaient limitées, le fait que tous les établissements choisissent les mêmes dates finissait par créer un embouteillage monstrueux où seuls les plus rapides (ou les plus assistés) étaient servis.

C’est pourquoi les préconisations du groupe de travail mené au sein du CNEE semblent aller relativement dans le bon sens. Chaque proposition répond de façon assez concrète à des problématiques rencontrées sur le terrain.

Ouvrir les horizons

La première mesure veille à prévenir les risques de déception et de frustration chez les élèves qui ne pourraient pas effectuer un stage dans le domaine au sein duquel ils aimeraient exercer lors de leur entrée dans la vie active. Il s’agit de cesser de voir le stage de troisième comme un moyen de savoir si le métier que l’on aimerait faire nous convient ou non; d’abord parce que c’est souvent beaucoup trop tôt pour se décider, ensuite parce que certaines catégories de métier sont inaccessibles (pensons à celles et ceux qui voudraient devenir sages-femmes ou spationautes). En lien avec le fameux socle commun de connaissances et de compétences, il s’agira plutôt d’enrichir sa culture en découvrant un milieu dans lequel il n’aurait pas forcément imaginer mettre les pieds. Ça ouvre des horizons.

Le but est aussi d’impliquer davantage les entreprises en leur expliquant ce qu’elles peuvent apporter aux élèves de troisième, mais aussi de leur expliquer concrètement de quoi peut être constituée la semaine de stage. Puisqu’ils sont censés ne faire qu’observer, il est compliqué pour leurs tuteurs et tutrices de leur composer un programme attrayant. D’où la proposition de créer un MOOC (cours disponible en ligne) afin d’expliquer à celles et ceux qui accueilleront des stagiaires à quoi peut ressembler une semaine-type.

L’objectif serait aussi d’impliquer davantage l’élève et l’entreprise dans toutes les étapes du stage, c’est-à-dire de la phase de recherche jusqu’à celle de la soutenance, en passant par le temps d’observation. Ce qui est déjà fait actuellement par quelques établissements particulièrement impliqués sur ce sujet (ou par quelques enseignants très zélés) gagnerait à être généralisé: il s’agirait de faire intervenir des membres du monde de l’entreprise non seulement en amont, pour expliquer à quoi ressemble le monde du travail, mais aussi après coup, pour veiller à ce que le rapport de stage et la restitution orale se déroulent avec sérieux et précision.

Changer les dates

Troisième grand axe sur lequel travailler: la période choisie pour effectuer le stage pourrait varier en fonction des élèves, afin d’empêcher les embouteillages. D’autant que, toujours d’après le CNEE, le mois de décembre ne figure qu’en septième position dans le classement des mois préférés par les entreprises pour accueillir des stagiaires (la période février-mars-avril étant la plus propice). En transmettant ces informations aux principales et principaux de collèges, et en visant à coordonner les périodes de stage au sein d’un même bassin afin que tous les établissements ne choisissent pas la même semaine, on permettrait aux entreprises qui le désirent d’accueillir un plus grand nombre d’élèves que par le passé, lorsque la quasi unicité de la semaine choisie les contraignaient à refuser des candidatures.

Moins immédiatement convaincante car plus expérimentale, la quatrième et dernière grande préconisation du CNEE consiste à proposer des séquences d’observation multi-entreprises, qui permettrait aux élèves de découvrir de deux à cinq entreprises sur la semaine. Il semble difficile de pouvoir comprendre le fonctionnement d’une entreprise en une journée à peine, ou alors de façon totalement artificielle. Reste qu’un tel fonctionnement pourrait faire disparaître l’impression d’immobilisme souvent ressentie par des élèves parfois frustrés de rester au même endroit toute la semaine sans avoir grand chose à faire. L’autre atout de cette proposition, c’est qu’elle permettrait aux établissements d’organiser les séquences d’observation de façon radicalement différente. 

Les textes n’imposent absolument pas que le stage soit effectué sur une semaine continue: il peut être par exemple être découpé en cinq journées placées sur cinq semaines différentes. Choisir cinq vendredis de l’année pour effectuer cinq observations en entreprise, c’est faire de la découverte professionnelle un véritable fil rouge à suivre au fur et à mesure de l’année, et c’est s’assurer que les élèves ne soient pas coupés des cours traditionnels pendant une semaine complète. «J’avoue qu’après une semaine de stage et deux semaines de vacances, j’ai eu beaucoup de mal à me remettre dans mon année de troisième», reconnaît Hafsa.

Plus loin, au sein des mesures proposées pour faire exister concrètement le fameux Parcours Avenir, le CNEE propose enfin de dématérialiser les conventions de stage, et d’insuffler enfin un peu de modernité et d’efficacité dans les accords avec les entreprises. D’un point de vue d’ex professeur principal de troisième, cela permettrait aussi aux enseignants de ne pas avoir à courir dans tous les sens avant la date fatidique afin de récupérer les conventions de stage (en trois exemplaires) des élèves retardataires ou négligents. Il y a, d’où que l’on se place, de vraies raisons de faire évoluer le stage de troisième. Espérons que le très bon rapport du CNEE ne reste pas sans suite.

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