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Débat télévisé: représenter la «diversité» ou surfer sur le populisme, il faut choisir

Sur son site, l’émission On n’est pas couché se présente comme «Le Saturday Night Show de France 2» |  Capture d’écran Facebook

Sur son site, l’émission On n’est pas couché se présente comme «Le Saturday Night Show de France 2» | Capture d’écran Facebook

Les débats polémiques de l’émission «On n’est pas couché» ne favorisent pas la cohésion sociale, pourtant au cœur de la mission du service public.

La presse de gauche s’est enflammée début octobre: l’une des émissions de débat de France 2 serait en train de se transformer en «Reac Academy»! «On n’est pas couché» («ONPC»), émission du samedi soir animée par Laurent Ruquier, aurait offert une caisse de résonnance à des thèses souverainistes, passéistes, identitaires voire racistes. En invitant successivement depuis la rentrée de septembre Michel Houellebecq, Michel Onfray, Alain Finkielkraut et Nadine Morano, l’émission de France 2 ferait le lit de l’extrême droite. Un soupçon qui tombe mal quand France télévision doit favoriser la cohésion sociale et proposer une représentation plus juste de la «diversité» de la société française, comme le rappelait le CSA dans son colloque du 6 octobre, dans lequel TF1 et M6 sont apparues en proue sur le sujet.

Les décodeurs du Monde ont décompté les interventions politiques dans «ONPC». Selon leurs calculs, les règles du pluralisme y sont respectées: le nombre d’invités des partis de droite et celui des invités de partis de gauche est du même ordre (environ trente-deux depuis septembre 2012). Cette égalité comptable entre les partis politiques suffit-elle à assurer à l’antenne un réel équilibre? Les essayistes qui penchent vers la droite ou la gauche n’y sont pas décomptés. Certains seraient sans doute difficiles à classer. Sans doute faudrait-il assurer un minimum d’équilibre dans la répartition des temps de parole dans chaque émission, lorsque sont abordés des sujets sociétaux brûlants. Or, si l’invité principal, souvent le plus polémique, n’est pas seul sur le plateau, les autres, venus assurer la promotion de leur production culturelle, osent rarement s’aventurer dans le débat, inquiets sans doute de la vigueur des affrontements, et ce sont surtout les deux chroniqueurs attitrés qui assurent une contradiction. On peut regretter qu’elle peine à faire le poids et à assurer la sérénité des débats.

Formules transgressives

Choisissant régulièrement des personnalités connues pour leur goût des formules transgressives, celles-ci peuvent profiter de la durée exceptionnelle des interventions auxquelles elles ont droit (environ une heure sur les trois de l’émission) pour développer des thèses parfois farfelues voire délétères. Les propos de Nadine Morano sur la France, la «race blanche» et ses «racines judéo-chrétiennes» ont été précédés de longs développements sur l’envahissement des villes par les femmes qui portent le voile intégral, par des rapprochements entre une femme voilée croisée dans une gare et l’attentat de Charlie Hebdo «trois semaines après». Le public a vivement applaudi une de ses salves: «La France, c’est la France, si on ne veut pas s’y adapter on s’en va.» Mais qui visait-elle?

La recherche du piquant et du mordant conduit les organisateurs à privilégier les thèses polémiques malgré leur dimension rétrograde

Michel Onfray, après avoir défini le peuple comme ceux qui n’ont pas le pouvoir, et parmi lesquels il se rangerait, n’ayant pas de «pouvoir», prit à plusieurs reprises comme exemple des composantes du peuple les jeunes filles qui se prostituent pour payer leur chambre d’étudiante, et les paysans «qui se pendent», sans trouver de contradiction à sa mesure. L’un des chroniqueurs, Yann Moix, voulait absolument lui proposer voire lui imposer d’autres définitions du peuple sans relever le misérabilisme et le caractère caricatural de ses exemples. Après des minutes entières de brouhaha polémique et d’attaques personnelles, le philosophe médiatique a pu exposer aussi bien ses légitimes interrogations sur l’impact émotionnel et politique de l’image du petit Syrien qu’un raisonnement sophistique sur la souveraineté nationale comme garantie de la liberté, qui le conduisait à classer la présidente du Front national parmi les «libertaires». Il n’a rencontré aucune contre-argumentation sérieuse.

On pourrait faire le même genre de constat quand Alain Finkielkraut a choisi des exemples systématiquement négatifs sur les musulmans, que ce soit dans les camps de réfugiés syriens en Allemagne, où il note exclusivement des agressions contre les chrétiens, ou dans les quartiers entièrement «arabes» de certaines villes françaises. Son discours très rôdé contre l’antiracisme et les droits de l’homme, qu’il fustige sous le terme de parti de l’autre, n’a trouvé que peu d’obstacles sérieux, malgré le travail d’argumentation des deux chroniqueurs.

Le sérieux n’est, de fait, pas revendiqué par France 2, qui promet sur son site des «moments toujours plus vifs et mordants». Si le débat ouvert par la presse autour de l’émission a du sens, c’est précisément que cette émission qui relève de l’unité «divertissement», qui se déroule dans un décor de paillettes, sous les applaudissements d’un public qui incarne le buzz enflammé de l’internet, prétend dans le même temps aborder des sujets graves.

Sur le terrain terroriste

La recherche du piquant et du mordant conduit les organisateurs à privilégier les thèses polémiques malgré leur dimension rétrograde. Il s’agit d’une recette bien connue de l’audience. Or le contexte politique intérieur, comme le contexte international, rend ce choix problématique. Au moment où les conflits internationaux, alimentés, par le développement de régimes autoritaires et fascisants mais aussi par des politiques géostratégiques européennes et américaines, suscitent des déplacements de population d’une ampleur inédite, privilégier l’approche ludique paraît assez peu compatible avec les missions des chaînes publiques. Le cahier des charges de France télévisions lui demande «de constituer la référence en matière […] de débat démocratique», d’être «exemplaire dans sa lutte contre les discriminations», de favoriser la cohésion nationale en faisant une place plus grande à la «diversité de la société française».

Certes, l’émission «ONPC» n’a pas vraiment changé de ton à la rentrée. Elle s’ancre même dans une «tradition» de débats plus ou moins houleux, irrespectueux du politique, attachés à la dérision, initiés notamment par Thierry Ardisson il y a près de vingt ans avec «Tout le monde en parle». Mais le contexte a changé. L’espace public national voit fleurir diverses formes de radicalisation, le pays est traumatisé par l’émergence d’actes terroristes tous plus ignobles les uns que les autres. C’est pourquoi il importerait de ne pas donner une tribune à des thèses identitaires qui cherchent à figer le débat politique autour de questions d’identité, comme si elles pouvaient être d’une aide quelconque. Privilégier l’angle identitaire, c’est rester sur le terrain de l’ennemi terroriste. Ce n’est pas fortifier les anticorps dont la société française est porteuse.

 Il importerait de ne pas donner une tribune à des thèses identitaires qui cherchent à figer le débat politique

La réalité de la société française est à la fois celle d’un niveau élevé de discriminations envers les personnes d’origine maghrébine comme de confession musulmane (comme l’a montré récemment une enquête de l’Institut Montaigne, médiatisée sur la même chaîne cette semaine), celle d’une recrudescence des actes antisémites, celle d’une montée des discours misogynes, mais aussi celle de l’engagement d’innombrables agents de la fonction publique (enseignants, éducateurs, médiateurs, responsables …) et d’associations pour consolider le tissu social, lutter contre la crise sociale et économique, diffuser la culture, lutter contre l’isolement et la désespérance, favoriser des actions d’écoute, d’accompagnement, de valorisation de tout ce qui peut se faire de beau et de constructif dans les quartiers défavorisés.

Encore faudrait-il pour en parler inviter des personnes engagées dans ces actions, qui ne sont pas nécessairement des politiques, ni des polémistes, ni les quelques experts habitués aux plateaux, et qui ne pourront peut-être pas rivaliser par la petite phrase ou le trait sarcastique susceptibles d’emporter les applaudissements d’un public amusé. Mais ce serait répondre au cap fixé par le législateur d’une représentation plus juste de la diversité de la société à la télévision française. La question ne devrait pas être abordée sous l’angle cosmétique d’une meilleure visibilité des personnes «non blanches», afin d’améliorer les statistiques de l’observatoire du CSA, elle devrait être appréhendée non comme une obligation formelle, mais comme une urgence sociétale: lutter contre les discriminations et les phobies sociales ne peut réussir simplement par des incantations ou des quotas, cela suppose l’élargissement des espaces de débat public, l’ouverture à des experts de la société civile, un changement de ton, moins germanopratin, plus bienveillant, plus innovant, plus complexe. «ONPC» n’est sans doute pas la case où cela pourrait se faire, tournée avant tout, et malgré la suppression de la publicité après 20 heures, vers la promotion des best-sellers en librairie ou dans les salles de spectacle. D’autres émissions seraient à inventer.

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