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- Par Robert Landy
- DU MÊME AUTEUR
Idéologie: les néoconservateurs français n'ont pas disparu
A l'image de leurs inspirateurs américains, ils dénoncent la dérive de nos démocraties marquées par le triomphe du narcissisme et de la «culture des droits».
La guerre d'Irak, qu'ils ont ardemment souhaitée et préparée, a fait pâlir leur étoile. Mais les néoconservateurs américains, ce groupe d'intellectuels partis de la gauche (souvent du trotskisme) pour occuper, pour certains d'entre eux, des positions de premier plan dans les administrations de Ronald Reagan puis de George W. Bush, auront exercé une influence profonde sur la vie intellectuelle et politique outre-Atlantique. Leur éminence grise, Irving Kristol, est mort il y a quelques jours à l'âge de quatre-vingt neuf ans, moins d'un an après le retour triomphal au pouvoir du «libéralisme» (la gauche au sens américain) honni que représente l'investiture de Barack Obama.
Pour beaucoup d'analystes, le néoconservatisme est un phénomène spécifiquement américain: affirmation vigoureuse des «valeurs américaines» face au relativisme, opposition au libéralisme progressiste, défense du rôle social de la religion et de la tradition, souverainisme et promotion d'une politique étrangère «musclée» - autant de traits qui n'auraient pas cours dans notre «vieille Europe». Pourtant l'observation de l'évolution de la vie intellectuelle française au cours des vingt dernières années conduit à se rendre à l'évidence: il existe bel et bien des convergences frappantes entre une partie significative de notre intelligentsia - qui n'est d'ailleurs pas la moins influente - et les thèses de ces «neocons» qui ont fait couler tant d'encre ces dernières années.
Plusieurs ouvrages récents argumentent dans ce sens: Les Maoccidents de Jean Birnbaum (Stock, 2009) est un réquisitoire implacable contre la «Génération» des ex-maoïstes soixante-huitards. La pensée anti-68 de Serge Audier (La Découverte, 2008), qui s'intéresse à la lecture de mai 1968, en général d'une grande sévérité, qui s'est peu à peu imposée dans le débat d'idées en France.
Le premier passe au crible la trajectoire de ces normaliens «passés du culte de l'Orient rouge à la défense de l'Occident». Le deuxième décrypte, entre autres développements, les thèses d'un courant qui se réclame de Tocqueville pour mettre en garde contre les dangers de l'évolution de nos démocraties - évolution dont mai 1968 constitue un moment clé. A première vue tout devrait opposer ces deux groupes. Pourtant, leurs conclusions sur la nature et les dangers de la modernité démocratique se recoupent largement - et rejoignent la vision du monde propagée par les néo-conservateurs outre-Atlantique. Daniel Lindenberg, qui publie ces jours-ci Le procès des Lumières (Seuil, 2009), va plus loin: le néoconservatisme serait un phénomène mondialisé, voire majoritaire dans le monde intellectuel.
L'angoisse des néo-tocquevilliens
On ne présente plus Marcel Gauchet, l'influent directeur de la revue Le Débat, autrefois proche de Claude Lefort et Cornelius Castoriadis. Son recueil d'articles publiés depuis une vingtaine d'années, La démocratie contre elle-même (Gallimard, 2002), dresse un tableau particulièrement sombre de la société contemporaine. En se débarrassant des éléments archaïques avec lesquels elle coexistait - la survivance de traditions préétablies - la démocratie est revenue à sa source: les principes des Lumières, c'est-à-dire d'abord les droits de l'homme. La dynamique individualiste et égalitaire de la société démocratique qu'avait décrite Tocqueville a conduit au déchaînement incontrôlé des individualités narcissiques, au détriment de tout sens du collectif.
Le «droits-de-l'hommisme» en est l'expression: devenu l'idéologie dominante, il vient accentuer ce phénomène, favoriser son extension sans limites. Ainsi la démocratie est-elle conduite à saper ses propres fondements. D'un régime politique fondé sur l'auto-gouvernement, la délibération collective, elle se réduit progressivement à la gestion des multiples demandes individuelles à satisfaire. La politique est remplacée par le droit et le marché. La nation, cadre de la délibération collective, se vide de sa substance sous la pression d'une «embardée non-politique, voire anti-politique», la construction européenne, qui se réduit à un «territoire d'expérimentation de l'idéologie des droits de l'individu».
Cette analyse rejoint celle de Pierre Manent, un disciple de Raymond Aron qui, lui, ne vient pas de la gauche mais de la mouvance conservatrice. Il résume sa lecture de la situation politique contemporaine dans La Raison des Nations (Gallimard, 2006): le culte démocratique de la pitié - de la «douceur» pour reprendre un terme employé par Tocqueville - conduit à l'indifférenciation entre le moi et l'autre. Cette «passion de la ressemblance» a atteint son paroxysme en mai 1968, véritable «explosion de douceur» qui a cherché - et réussi - à effacer toutes les distances. «Entre gouvernants et gouvernés, c'est la fin de la hauteur gaullienne; entre enseignants et enseignés, c'est la fin de la discipline napoléonienne».
L'abolition de la peine de mort dans les démocraties européennes est la manifestation la plus éclatante de ce renversement du rapport entre l'individu et l'Etat. Mais la dynamique égalitaire et universaliste inhérente à la démocratie ne produit que nivellement et atomisation. Au nom de l'unification de l'humanité, elle finit même par s'attaquer à la Nation elle-même, pourtant le cadre de toute existence politique, le «principe unificateur de nos vies»: la construction européenn, qui ne crée aucune nouvelle «forme politique» de gouvernement, est toute entière tendue vers la l'absolutisation de la garantie des droits individuels.
On retrouve dans de telles analyses les grands thèmes de la pensée néoconservatrice américaine. Comme le montre Serge Audier, l'analyse de l'individualisme contemporain par Manent et Gauchet, caractérisée par son pessimisme extrême, reprend les conclusions d'une certaine sociologie américaine - celle d'un Daniel Bell ou d'un Christopher Lasch, auteur de La Culture du Narcissisme - qui a nourri la charge anti-libérale des «neocons». Pierre Manent se réfère fréquemment à leur maître à penser, le philosophe Leo Strauss, qui mettait en garde contre le caractère relativiste et donc nihiliste des Lumières et de la modernité.
On retrouve chez des auteurs comme Manent et Gauchet la critique, caractéristique du néoconservatisme, de la «culture des droits». Même si elle est moins dirigée contre l'Etat-Providence qu'outre-Atlantique, on y retrouve la même focalisation sur le bilan négatif des mouvements des années 1960 et notamment de l'héritage de mai 1968, interprété comme un triomphe du narcissisme et du culte des jouissances matérielles. L'importance de la religion pour cimenter la communauté des citoyens n'est pas oubliée: il y a lieu de s'inquiéter de la «radicalisation fondamentaliste et universaliste de l'idée démocratique» qu'entraîne la disparition des derniers «vestiges de la forme religieuse» (Gauchet) et de «la vacuité spirituelle de l'Europe indéfiniment élargie» (Manent).
Le retour au Livre des ex-maos
De façon surprenante, du moins à première vue, la vision du monde de certaines figures emblématiques de Mai 1968 n'est pas très éloignée. Elle est même plus radicale encore. Comme le raconte Jean Birnbaum, les têtes pensantes de la «Génération», formée à Normale Sup dans les séminaires de Louis Althusser et Jacques Lacan avant de s'engager avec ferveur, le «petit livre rouge» à la main, dans les rangs de la Gauche prolétarienne (GP), sont bien loin de la foi progressiste de leur jeunesse.
En témoigne ce colloque organisé au théâtre Hébertot le 10 novembre 2003, «La question des Lumières», véritable rassemblement d'anciens militants (ou compagnons de route) de la GP, qui voit l'ensemble des participants (à la notable exception de Bernard-Henri Lévy) communier dans une remise en cause radicale de l'héritage des Lumières. Le thème du débat: l'œuvre de Benny Lévy, ex-leader de la GP sous le nom de Pierre Victor, décédé quelques jours auparavant, et le livre réquisitoire de Jean-Claude Milner, Les Penchants Criminels de l'Europe démocratique.
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Comments
Tenir le cap dans un courant stellaire.
Ouille, sauf erreur, il y a peut-être là matière à thèse :
"Modélisation d'un courant de pensée dans une nébuleuse intersidérale"
mais n'y a-t-il pas contradiction entre les constats
d'éparpillements individualistes (L'expansion de l'Univers est-elle finie ?)
et vouloir contracter des volumes d'espace mal circonscrits en groupes cohérents ?
L'invocation de la déesse Nouveauté (préfixe néo) n'est-elle pas souvent
qu'artifice commercial pour recycler du vieux matériel et le fourguer
sans scrupule à une clientèle peu instruite ?
Ou le sujet a-t-il mal passé l'épreuve de la traduction transatlantique ?
En tout état de cause, voici un titre dont l'effet d'annonce
se suffirait à lui-même, épargnant une lecture laborieuse
à pas mal de curieux(ses) si la catégorie qu'il vise
n'était pas si difficile à définir. Sauf erreur.
Néopatchworkement.
Polémikoeur.
Cours camarade, le vieux monde est derrière toi
Et si ce discours qui dénonce la dérive de nos démocraties, n'avait pour seule fonction que de dissimuler l'angoisse de vieillards aigris mais encore en pleine possession de leurs moyens intellectuels ?
Comme bien des générations avant eux, ils font face à un monde qui n'a pas évolué comme ils l'avaient prédit, qui leur semble hostile, et dont ils se sentent exclus.
El Gato
Cool
Cela faisait longtemps que la police d'état n'était intervenu sur les dérapages de quelques social traitres ! Chouette ! Hey, j'ai noté quelques noms, on va t'envoyer ça en cap de travail ça va pas trainer :
- Gilles Lipovetski. Il a dit "L’invention de la pilule ou d’internet a plus bouleversé nos modes de vie et fait plus changer le monde que les antiennes trostkystes." Et aussi "Mais ces manifestations anti-CPE traduisent aussi une réalité nettement plus préoccupante : la peur du changement, l’immobilisme, la phobie anti-libérale, le refus de toute forme de “flexibilité” un mot devenu aujourd’hui presque obscène." D'autres pas très net encore ici : http://ceciiil.wordpress.com/2009/01/16/gilles-lipovetsky-la-societe-de-... - c'est bien internet : tout est consigné.
- Gerard Grunsberg : "Etre de gauche aujourd’hui c’est être pessimiste car l’optimisme social est implicitement identifié à l’adversaire aux représentants des couches sociales qui tireraient avantage de l’ordre à venir. " Et encore "On touche ainsi au coeur de l’impensé profond de la gauche française : son refus d’admettre que la critique de l’ordre social puisse parfois s’inscrire dans une visée moins émancipatrice que conservatrice et donc inégalitaire.". Attends, c'est pas tout : "Puisque l’utopie n’est plus désormais une espérance d’avenir mais la nostalgie d’un passé magnifié, le mot d’ordre est la défense du monde d’hier, celui des positions et avantages acquis." Le reste ici (j'ai tout noté j'te dis : http://ceciiil.wordpress.com/2009/03/26/sortir-du-pessimisme-social/)
Hey blague à part j'ai entendu Lindenberg l'autre soir sur France Culture : un pauvre type. Un sinistre délateur, incapable d'argumenter sur le simple domaine des idées contre la personne qu'il descend dans son bouquin : Schmel Trigano. http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture/emissions/grain/fiche...
HeavyMental