France

Idéologie: les néoconservateurs français n'ont pas disparu

Robert Landy, mis à jour le 05.10.2009 à 10 h 46

A l'image de leurs inspirateurs américains, ils dénoncent la dérive de nos démocraties marquées par le triomphe du narcissisme et de la «culture des droits».

La guerre d'Irak, qu'ils ont ardemment souhaitée et préparée, a fait pâlir leur étoile. Mais les néoconservateurs américains, ce groupe d'intellectuels partis de la gauche (souvent du trotskisme) pour occuper, pour certains d'entre eux, des positions de premier plan dans les administrations de Ronald Reagan puis de George W. Bush, auront exercé une influence profonde sur la vie intellectuelle et politique outre-Atlantique. Leur éminence grise, Irving Kristol, est mort il y a quelques jours à l'âge de quatre-vingt neuf ans, moins d'un an après le retour triomphal au pouvoir du «libéralisme» (la gauche au sens américain) honni que représente l'investiture de Barack Obama.

Pour beaucoup d'analystes, le néoconservatisme est un phénomène spécifiquement américain: affirmation vigoureuse des «valeurs américaines» face au relativisme, opposition au libéralisme progressiste, défense du rôle social de la religion et de la tradition, souverainisme et promotion d'une politique étrangère «musclée» - autant de traits qui n'auraient pas cours dans notre «vieille Europe». Pourtant l'observation de l'évolution de la vie intellectuelle française au cours des vingt dernières années conduit à se rendre à l'évidence: il existe bel et bien des convergences frappantes entre une partie significative de notre intelligentsia - qui n'est d'ailleurs pas la moins influente - et les thèses de ces «neocons» qui ont fait couler tant d'encre ces dernières années.

Plusieurs ouvrages récents argumentent dans ce sens: Les Maoccidents de Jean Birnbaum (Stock, 2009) est un réquisitoire implacable contre la «Génération» des ex-maoïstes soixante-huitards. La pensée anti-68 de Serge Audier (La Découverte, 2008), qui s'intéresse à la lecture de mai 1968, en général d'une grande sévérité, qui s'est peu à peu imposée dans le débat d'idées en France.

Le premier passe au crible la trajectoire de ces normaliens «passés du culte de l'Orient rouge à la défense de l'Occident». Le deuxième décrypte, entre autres développements, les thèses d'un courant qui se réclame de Tocqueville pour mettre en garde contre les dangers de l'évolution de nos démocraties - évolution dont mai 1968 constitue un moment clé. A première vue tout devrait opposer ces deux groupes. Pourtant, leurs conclusions sur la nature et les dangers de la modernité démocratique se recoupent largement - et rejoignent la vision du monde propagée par les néo-conservateurs outre-Atlantique. Daniel Lindenberg, qui publie ces jours-ci Le procès des Lumières (Seuil, 2009), va plus loin: le néoconservatisme serait un phénomène mondialisé, voire majoritaire dans le monde intellectuel.

L'angoisse des néo-tocquevilliens

On ne présente plus Marcel Gauchet, l'influent directeur de la revue Le Débat, autrefois proche de Claude Lefort et Cornelius Castoriadis. Son recueil d'articles publiés depuis une vingtaine d'années, La démocratie contre elle-même (Gallimard, 2002), dresse un tableau particulièrement sombre de la société contemporaine. En se débarrassant des éléments archaïques avec lesquels elle coexistait - la survivance de traditions préétablies -  la démocratie est revenue à sa source: les principes des Lumières, c'est-à-dire d'abord les droits de l'homme. La dynamique individualiste et égalitaire de la société démocratique qu'avait décrite Tocqueville a conduit au déchaînement incontrôlé des individualités narcissiques, au détriment de tout sens du collectif.

Le «droits-de-l'hommisme» en est l'expression: devenu l'idéologie dominante, il vient accentuer ce phénomène, favoriser son extension sans limites. Ainsi la démocratie est-elle conduite à saper ses propres fondements. D'un régime politique fondé sur l'auto-gouvernement, la délibération collective, elle se réduit progressivement à la gestion des multiples demandes individuelles à satisfaire. La politique est remplacée par le droit et le marché. La nation, cadre de la délibération collective, se vide de sa substance sous la pression d'une «embardée non-politique, voire anti-politique», la construction européenne, qui se réduit à un «territoire d'expérimentation de l'idéologie des droits de l'individu».

Cette analyse rejoint celle de Pierre Manent, un disciple de Raymond Aron qui, lui, ne vient pas de la gauche mais de la mouvance conservatrice. Il résume sa lecture de la situation politique contemporaine dans La Raison des Nations (Gallimard, 2006): le culte démocratique de la pitié - de la «douceur» pour reprendre un terme employé par Tocqueville - conduit à l'indifférenciation entre le moi et l'autre. Cette «passion de la ressemblance» a atteint son paroxysme en mai 1968, véritable «explosion de douceur» qui a cherché - et réussi - à effacer toutes les distances. «Entre gouvernants et gouvernés, c'est la fin de la hauteur gaullienne; entre enseignants et enseignés, c'est la fin de la discipline napoléonienne».

L'abolition de la peine de mort dans les démocraties européennes est la manifestation la plus éclatante de ce renversement du rapport entre l'individu et l'Etat. Mais la dynamique égalitaire et universaliste inhérente à la démocratie ne produit que nivellement et atomisation. Au nom de l'unification de l'humanité, elle finit même par s'attaquer à la Nation elle-même, pourtant le cadre de toute existence politique, le «principe unificateur de nos vies»: la construction européenn, qui ne crée aucune nouvelle «forme politique»  de gouvernement, est toute entière tendue vers la l'absolutisation de la garantie des droits individuels.

On retrouve dans de telles analyses les grands thèmes de la pensée néoconservatrice américaine. Comme le montre Serge Audier, l'analyse de l'individualisme contemporain par Manent et Gauchet, caractérisée par son pessimisme extrême, reprend les conclusions d'une certaine sociologie américaine - celle d'un Daniel Bell ou d'un Christopher Lasch, auteur de La Culture du Narcissisme - qui a nourri la charge anti-libérale des «neocons». Pierre Manent se réfère fréquemment à leur maître à penser, le philosophe Leo Strauss, qui mettait en garde contre le caractère relativiste et donc nihiliste des Lumières et de la modernité.

On retrouve chez des auteurs comme Manent et Gauchet la critique, caractéristique du néoconservatisme, de la «culture des droits». Même si elle est moins dirigée contre l'Etat-Providence qu'outre-Atlantique, on y retrouve la même focalisation sur le bilan négatif des mouvements des années 1960 et notamment de l'héritage de mai 1968, interprété comme un triomphe du narcissisme et du culte des jouissances matérielles. L'importance de la religion pour cimenter la communauté des citoyens n'est pas oubliée: il y a lieu de s'inquiéter de la «radicalisation fondamentaliste et universaliste de l'idée démocratique» qu'entraîne la disparition des derniers «vestiges de la forme religieuse» (Gauchet) et de «la vacuité spirituelle de l'Europe indéfiniment élargie» (Manent).

Le retour au Livre des ex-maos

De façon surprenante, du moins à première vue, la vision du monde de certaines figures emblématiques de Mai 1968 n'est pas très éloignée. Elle est même plus radicale encore. Comme le raconte Jean Birnbaum, les têtes pensantes de la «Génération», formée à Normale Sup dans les séminaires de Louis Althusser et Jacques Lacan avant de s'engager avec ferveur, le «petit livre rouge» à la main, dans les rangs de la Gauche prolétarienne (GP), sont bien loin de la foi progressiste de leur jeunesse.

En témoigne ce colloque organisé au théâtre Hébertot le 10 novembre 2003, «La question des Lumières», véritable rassemblement d'anciens militants (ou compagnons de route) de la GP, qui voit l'ensemble des participants (à la notable exception de Bernard-Henri Lévy) communier dans une remise en cause radicale de l'héritage des Lumières. Le thème du débat: l'œuvre de Benny Lévy, ex-leader de la GP sous le nom de Pierre Victor, décédé quelques jours auparavant, et le livre réquisitoire de Jean-Claude Milner, Les Penchants Criminels de l'Europe démocratique.

La thèse de ce dernier est terrible, extrême: l'Europe doit son unification à la Shoah, «solution» à la question juive posée par la modernité rationaliste et universaliste elle-même. Birnbaum rappelle le soutien actif apporté à l'entreprise de Milner par Benny Lévy, ancien secrétaire de Sartre passé du maoïsme au judaïsme orthodoxe, fondateur avec Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy de l'Institut d'études lévinassiennes - personnage à l'influence restée intacte parmi ses anciens camarades.

L'Europe des Lumières est selon Milner le «régime de l'illimité»: à l'intérieur, son souci essentiel est la satisfaction sans fin des intérêts de l'individu abstrait; à l'extérieur, son obsession est de favoriser l'expansion sans limites du droit et de la paix. Elle cherche ainsi à étendre son type de société à l'humanité entière. Un obstacle, pourtant, se dresse sur sa route: les porteurs du nom juif, incarnation par excellence du «limité», de la singularité, de la filiation.

Cette Europe-là ne peut souhaiter que la destruction d'Israël, Etat juif à l'heure où règne l'universalisme abstrait; Etat qui incarne, par excellence, la «frontière» à une époque où l'Europe les abolit - en bref un Etat-Nation «à l'ancienne», incarné, charnel. C'est de cette Europe que provient aujourd'hui le danger principal pour les Juifs. Le vieux nationalisme européen, celui qu'a pu incarner un Charles Maurras, reprochait autrefois aux Juifs d'être les agents du cosmopolitisme, errant à la surface de la terre sans patrie ni frontières. Mais aujourd'hui, c'est l'Europe qui incarne cet «illimité», ce cosmopolitisme destructeur des singularités que dénonçait Maurras. Et c'est elle qui menace les Juifs, car ils disposent maintenant d'une patrie. Milner, commente Birnbaum, établit une forme d'équivalence entre Maurrassiens et Juifs. Il semble bien dire qu'il faut désormais choisir Maurras contre Voltaire.

Ce discours radical contient bien une critique de la raison démocratique proche de celle des néo-tocquevilliens - menée ici aussi au nom de l'Etat-Nation traditionnel. Chez Milner comme chez Manent et Gauchet, son caractère «charnel», son «épaisseur» culturelle et religieuse, socle d'une communauté véritable, s'opposent en tous points à la logique des droits individuels et à l'unification européenne. Birnbaum résume ainsi le credo politique qui était devenu celui de Benny Lévy, passé du petit livre rouge à l'étude de la Torah: «toute politique digne de ce nom est d'abord une pastorale; le Pasteur garde et guide chacun de ses moutons».

La démocratie moderne, qui a «mis le peuple à la place du souverain pour faire du pouvoir un lieu vide, est une impasse». Lévy la qualifie «d'empire du rien», règne d'une «transcendance vide»: «absence de pasteur et règne du troupeau, ignorance de la Loi et prolifération des droits, oubli des hauteurs et bassesse de l'individu-roi». Face à ce relativisme et à ce nihilisme propres à la modernité, qui se sont radicalisés à l'époque contemporaine, l'auteur d'Etre Juif prône le retour au Livre (un judaïsme «d'affirmation», qui ne ménage pas ses critiques contre les Juifs «assimilés») et la rupture avec l'Europe.

Les deux Occidents

Nos pourfendeurs de la modernité, qu'ils se réclament plutôt de Tocqueville ou plutôt de Lévinas, sont en phase avec Leo Strauss lorsque ce dernier déclare que «l'homme occidental est devenu ce qu'il est et est ce qu'il est par la conjonction de la foi biblique et de la pensée grecque». La grande faute des Lumières, fondées sur la croyance en la toute-puissance de la Raison, est d'avoir méprisé «Athènes et Jérusalem», introduit le scepticisme et le relativisme alors qu'il fallait voir dans les textes des Anciens des vérités éternelles.

«A cet Occident-là, issu des Lumières, qui prétend débarrasser l'individu des contraintes de la tradition», note Jean Birnbaum, «ils en opposent un autre, respectueux de son héritage et qui affirme le primat de la communauté culturelle». «Etre d'Occident, ici, ce n'est pas appartenir à une même ethnie, encore moins à une même race, c'est partager des symboles, incarner une langue, reconnaître les événements spirituels par quoi cette civilisation s'est construite: miracle grec, droit romain, éthique biblique, révolution chrétienne, voire pensée libérale».

La critique, ici, est culturelle autant que politique. Dans cette veine, se distingue une autre figure de notre paysage intellectuel: Alain Finkielkraut. Sans appartenir pleinement à l'une des chapelles, il mène une réflexion personnelle qui puise abondamment aux deux sources néo-tocquevillienne et néo-lévinassienne (on en croise fréquemment les représentants dans son émission «Ripostes»). Ce qui le préoccupe au plus haut point, c'est le déclin de la «haute culture». «Tout est devenu culture, culture de la drogue, culture rock, culture des gangs de rue et ainsi de suite sans la moindre discrimination»: cette phrase n'est pas extraite de La Défaite de la Pensée mais de The Closing of the American Mind le best-seller du «neocon» Allan Bloom, le plus illustre disciple de Leo Strauss.

La proximité de l'argumentation des deux ouvrages saute aux yeux. Le relativisme généralisé, nous dit «Finkie» à longueur d'émissions, le triomphe d'une «culture de masse» abêtissante, reflète et accentue le déchaînement narcissique et l'atomisation de la société. Il sécrète une nouvelle barbarie qui prospère sur les ruines de la Culture et détruit la politique. Cette argumentation arendtienne et tocquevillienne - mais aussi, donc, straussienne - a bel et bien des implications politiques: il faut résister au multiculturalisme, expression du relativisme, et surtout lutter à tout prix pour restaurer la transmission des valeurs et le respect de l'autorité - c'est-à-dire prendre le parti du «survivant», qui reçoit et transmet un héritage, contre le «moderne» qui sacralise l'individu.

Cette lutte, pourrait-on dire, commence à l'Ecole. On peut en effet oser le parallèle avec le célèbre «notre route commence à Bagdad» de Richard Perle, car les deux sont considérés - où l'ont été, en ce qui concerne l'Irak - comme la «mère de toutes les batailles» dans le grand combat pour la restauration des valeurs de l'Occident.

La grande cause de l'institution scolaire en péril rassemble tous les néoconservateurs français, qu'ils se définissent comme tocquevilliens, arendtiens ou lévinassiens. Elle obsède Finkielkraut et reçoit l'appui de Gauchet. Milner, quant à lui, est l'auteur de la première grande charge intellectuelle contre le «pédagogisme», De l'Ecole, publié en 1984. L'évolution de l'école en France depuis quelques décennies, disent-ils, c'est le triomphe d'un égalitarisme niveleur, d'une pédagogie destructrice de l'autorité, l'alignement sur le niveau des plus faibles, le dénigrement de l'excellence. L'idéologie fallacieuse qui conduit à placer l'élève - et non le Savoir - «au centre du système» est le symptôme et le principal agent d'une grave dérive de notre démocratie. Cette idéologie détruit la Culture et le sens civique - elle menace donc la civilisation occidentale, mais aussi la démocratie elle-même.

Quelle politique?

«Un néoconservateur», clamait Irving Kristol, «c'est un homme de gauche qui a été agressé par la réalité». La réalité sociale contemporaine est en effet ce qui consterne au plus haut point les néoconservateurs à la française. Cette réalité, c'est d'abord l'absence du peuple. Ce peuple dans lequel ils plaçaient autrefois tous leurs espoirs s'est désagrégé en une «société d'individus», s'est vautré dans les jouissances matérielles, il a perdu la «common decency» dont parlait George Orwell. Il ne porte plus la promesse d'une nouvelle société; à en croire certains propos d'un Finkielkraut, il porte plutôt en lui une nouvelle forme de barbarie, celle qui sévit aujourd'hui dans nos banlieues.

Nos intellectuels sont passés de l'antitotalitarisme, avec sa critique de l'optimisme historique et de l'idéologie du progrès, à la désillusion envers toute perspective progressiste. Ainsi, leur critique de l'individualisme contemporain s'est-elle éloignée de celle que formulait autrefois l'Ecole de Francfort pour rejoindre les contours familiers de la vieille pensée antimoderne de droite. Toute trace des acquis positifs de la modernité démocratique, particulièrement lorsqu'ils sont récents, disparaît de leurs écrits.

Les promesses encore en partie inaccomplies des Lumières - l'émancipation et l'autonomie de l'individu, les avancées de l'égalité sociale, les progrès vers le règne du droit et de la paix à l'échelle mondiale - les préoccupent beaucoup moins que les dangers que nous courons en continuant à les poursuivre. Il faut défendre la démocratie contre elle-même en sauvant ce qui peut l'être: l'Ecole, la Nation, la Culture, voire la Religion. Ne subsiste, en somme, que la hantise de la décadence.

«Pour bien aimer la démocratie, il faut l'aimer modérément», nous dit Pierre Manent. Les néoconservateurs à la française ne préparent certes aucune contre-révolution. Si «nous ne pouvons garder le silence sur les dangers auxquels la démocratie s'expose elle-même et expose l'excellence humaine», elle doit être préservée, ne serait-ce que parce qu'en donnant à tous la liberté, elle l'accorde aussi à ceux qui recherchent cette excellence, disait Strauss. Toutefois, laisser libre cours à la dynamique individualiste, égalitaire et universaliste inhérente à la démocratie expose à de très graves périls. Gauchet va même jusqu'à affirmer: «Qui sait si la déliaison des individualités ne nous réserve pas des épreuves qui n'auront rien à envier, dans un autre genre, aux affres des embrigadements de masse?»

Contrairement à leurs homologues américains, ils se tiennent à bonne distance de la politique partisane: ils ont tiré les leçons des errements des intellectuels français au XXème siècle, et affichent pour certains un certain fatalisme. Ils n'ont pas lancé de vaste offensive politique, avec think tanks, revues et relais dans le monde politique et l'administration. La thèse de Daniel Lindenberg selon laquelle l'hégémonie du néoconservatisme aurait accouché du sarkozysme n'est pas entièrement convaincante. Mais l'influence que leur procure leur magistère intellectuel est réelle: on en trouve la trace dans les discours contre l'égalitarisme à l'école, le communautarisme, la «repentance» face au passé national, etc...

Les autres implications politiques de leur discours sont en général moins explicites mais ne se déduisent pas moins aisément: nos sociétés, disent-ils en somme, ne souffrent pas d'un excès d'inégalité sociale mais d'une fuite en avant de «l'esprit d'égalité extrême» (Finkielkraut); et s'il faut s'inquiéter du règne du néolibéralisme, c'est surtout en tant que conséquence du «droits de l'hommisme», du règne sans partage de l'individu-roi émancipé des traditions: «la consécration des droits de chacun débouche sur la dépossession de tous» (Gauchet).

On a parfois présenté les néoconservateurs américains comme des «nouveaux jacobins» (au sens originel du terme) ou comme des «wilsoniens bottés», mus par le messianisme des Lumières. C'est tout le contraire. Ils croient certes qu'il faut défendre avec vigueur la liberté contre la tyrannie (contre le relativisme, la «douceur» et l'esprit de faiblesse caractéristiques de l'esprit démocratique même). Mais ils croient d'abord et surtout à la vérité de leurs traditions et valeurs nationales.

C'est ainsi que pour les «neocons » comme John Bolton ou Paul Wolfovitz, la Constitution des Etats-Unis était la seule source de légitimité possible, le droit international n'étant qu'une mascarade. S'il y a une vérité donc, c'est celle qu'incarnent les valeurs de l'Occident - cette civilisation occidentale dont la spécificité a été soulignée par Huntington, et qui est aussi celle du fameux diptyque «Athènes et Jérusalem» de Strauss - et non celle de l'universalité de la raison humaine. Les ex-maos néo-lévinassiens se réclament d'un universalisme «en intensité», qui part du particulier pour atteindre une portée universelle (celle, par exemple, de la Torah) contre l'universalisme «en extension», absorbant tout dans la généralité, qui est celui des Lumières.

La seule vraie différence est l'obsession des «neocons», que ne partagent pas les Français, pour la politique étrangère. Sans doute la puissance des Etats-Unis leur attribue-t-elle à leurs yeux une mission particulière dans la défense de l'Occident en péril contre ses ennemis extérieurs. Les néoconservateurs français les retrouvent toutefois dans la dénonciation de la tendance européenne au pacifisme munichois (Finkielkraut, Milner) et dans l'appel à «des nations qui se comportent comme des nations» contre l'angélisme démocratique (Gauchet). Sans oublier le combat contre l'illusion dangereuse d'un «gouvernement mondial».

Car là où leurs cousins américains fustigent l'ONU, les Français ont trouvé leur bête noire: cette Union européenne «sans corps», sans identité et sans frontières définies, triomphe «anti-politique» du règne du marché et du droit, pointe avancée du «patriotisme constitutionnel» d'Habermas et du projet kantien de paix perpétuelle.

Deux conceptions de la démocratie

Tout ce discours se déploie, comme disait Kristol, au nom de la réalité. Mais de quelle réalité parlent-ils? Narcissisme, vulgarité des mass media, indifférence à la sphère publique... : les réflexions de nos intellectuels néoconservateurs entrent bien évidemment en résonance avec notre expérience d'occidentaux du début du XXIème siècle. Mais le bilan de la «culture des droits» est-il si négatif? Le déclin des traditions n'a-t-il pas aussi mené à davantage d'autonomie? Le legs des années 1960-70 (féminisme, mouvements pour la reconnaissance des droits des homosexuels, des cultures minoritaires) n'a-t-il pas été un facteur de progrès? La culture populaire ne produit-elle que médiocrité et nihilisme? Le grand danger du monde dans lequel nous vivons est-il vraiment le règne du «droits de l'hommisme»? Les Juifs ont-ils été victimes de la philosophie d'Emmanuel Kant plus que du nationalisme du sang et du sol? La construction européenne représente-t-elle vraiment la mort du politique et la destruction de la nation? Et nos sociétés sont-elles réellement menacées par un trop-plein d'égalité?

Ce que traduit le discours sans nuance, à sens unique, des néoconservateurs made in France, c'est un certain mépris de la réalité politique, historique, économique, sociale. Ce mépris est flagrant lorsque l'on considère leur cheval de bataille favori: la question scolaire. Alors que toutes les études et comparaisons internationales soulignent le caractère particulièrement élitiste et inégalitaire du système éducatif français, le phénomène de la «baisse du niveau» sous l'effet d'un égalitarisme excessif est présenté comme une vérité établie. Les propos de Jean-Claude Milner sur Les Héritiers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron («livre antisémite» car «les héritiers, ce sont les Juifs») ne sont que la pointe extrême de ce refus de se confronter aux faits.

Au bout du compte, malgré la valeur intellectuelle indéniable de leur réflexion, malgré le nombre des références, malgré la sophistication du propos, les réalités socio-économiques sont évacuées au profit d'un discours essentiellement moralisant. Telle est, selon Zeev Sternhell (Les Anti-Lumières, Fayard, 2006), la source du succès du néoconservatisme: il «a réussi à convaincre la grande majorité des Américains que les questions essentielles dans la vie d'une société ne sont pas les questions économiques, et que les questions sociales sont en réalité des questions morales».

Contre leurs contempteurs (on se souvient de la violente controverse qui a suivi la publication du pamphlet, il est vrai très polémique, de Daniel Lindenberg sur «les nouveaux réactionnaires», et qui ne manquera pas d'être ravivée par le dernier ouvrage de son auteur), les néoconservateurs à la française défendront toujours le devoir de l'intellectuel de mener une critique lucide de la modernité et d'avertir leur contemporains des dangers qu'ils courent, et crieront toujours à la police de la pensée. Il n'empêche que leur discours doit continuer d'être examiné et critiqué, car il met en jeu la conception même que l'on se fait de la démocratie. Pour eux en effet, la démocratie n'est pas un projet inachevé, sans cesse à construire et à parfaire: il s'agit d'un legs, certes précieux, mais dont la fuite en avant menace d'entraîner la perte. Une dynamique à contenir, voire à bloquer, plutôt qu'à approfondir.

Robert Landy

Image de une: REUTERS

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