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Les chaînes d’info sont-elles trop élitistes?

Les chaînes d’information sont moins friandes que les JT généralistes des thématiques reliées à la vie quotidienne de leurs téléspectateurs | Michael Riedel via Flickr CC License by

Les chaînes d’information sont moins friandes que les JT généralistes des thématiques reliées à la vie quotidienne de leurs téléspectateurs | Michael Riedel via Flickr CC License by

Beaucoup de politique politicienne à l'antenne et un public très CSP+: les BFMTV, iTélé et autres LCI ne se coupent-elles pas du peuple?

À 20 heures, lorsque les journaux télévisés de TF1 ou France 2 «ouvrent» sur la hausse de la facture d’électricité ou le dernier fait-divers retentissant, c’est en zappant sur le canal 15 que vous trouverez les sujets qui intéressent le plus le microcosme parisien. Chaque jour à cet horaire, BFMTV propose le 20 heures politique, un mini-talk-show où l’on débat entre spécialistes de l’impopularité de François Hollande, du duel Sarkozy-Juppé ou de la dernière saillie de Marine Le Pen. Un peu plus tard, vous irez peut-être voir du côté des concurrents d’iTélé. À 21 heures, Audrey Pulvar présente «On ne va pas se mentir», arène dans laquelle politiques, experts et journalistes s’affrontent. Là aussi, on parle des grands sujets (géo)politiques du moment: la primaire aux États-Unis, les ambitions de Manuel Valls, la guerre en Syrie...

Du contenu «haut de gamme», comme on le formule pudiquement dans les directions de chaînes. Pour ne pas dire élitiste? Une chose est certaine: les chaînes d’information sont moins friandes que les JT généralistes des thématiques directement reliées à la vie quotidienne de leurs téléspectateurs –ces fameux sujets «concernants» dont raffolent les rédacteurs en chef. En revanche, leurs reporters sont bien souvent devant l’Élysée, Matignon ou une salle de meeting à raconter les derniers soubresauts de la vie politique.

Trop parisiano-centrées, les chaînes info? «Le tryptique politique-économie-international est la base de l’actualité d’un pays», fait valoir Hervé Béroud, le directeur de la rédaction de BFMTV. Et c’est aussi celui que plébiscitent les catégories socioprofessionnelles supérieures, ces fameux CSP+, qui constituent le cœur de cible des BFMTV, iTélé et autres LCI. Hervé Béroud le reconnaît volontiers: «Les chaînes d’information ont naturellement un positionnement un peu plus CSP+ que les émissions d’information des chaînes généralistes traditionnelles. Pour nous consommer, il faut un appétit d’info, et ces catégories l’ont.»

Certes, cela ne veut pas dire que les chaînes d’information ne sont regardées que par des ministres et des patrons du CAC 40. En cas de gros breaking news, elle deviennent même des chaînes tous publics. Le 9 janvier, jour de la prise d’otages à l’Hyper Casher, BFMTV était la troisième chaîne la plus regardée de France, derrière TF1 et France 2. Un «réflexe» chaîne info qui permet de brasser plus large que les seuls CSP+, revendique Hervé Béroud: «Ce qui fait la force de BFMTV, c’est d’être à la fois la chaîne des cabinets ministériels et des banlieues.»

Le filon des CSP+

Il n’en reste pas moins que la part d’audience des chaînes info reste comparativement faible: 2% de parts de marché en septembre pour BFMTV, selon Médiamétrie, et 0,9% pour iTélé. Quant à LCI, payante, son audience est devenue confidentielle (autour de 0,2%). Pour donner un ordre de grandeur, TF1 est à 21%, une chaîne comme D8 à 3,4%.

Les CSP+, qui s’installent plus rarement devant leur poste que la fameuse ménagère de moins de 50 ans, n’en ont que plus de valeur aux yeux des annonceurs

Au quotidien, leur public est donc restreint, mais il reste pourtant difficile à identifier. «La composition sociodémographique de l’audience des chaînes spécialisées est très mal connue», explique François Mariet, professeur spécialiste des médias à l’université Paris-Dauphine, qui reste donc prudent en relevant que, «d’une manière générale, les chaînes d’information sont moins populaires dans leur positionnement que les journaux de 20 heures».

Ce choix éditorial n’est pas innocent. Les CSP+, qui s’installent plus rarement devant leur poste que la fameuse ménagère de moins de 50 ans, n’en ont que plus de valeur aux yeux des annonceurs publicitaires. Un atout pour les chaînes info, promptes à vanter la «qualité» de leur public. Dans ses conditions générales de vente pour 2016, la régie publicitaire de BFMTV met ainsi en avant dans l’une de ses offres «un ciblage auprès des CSP+, population infovore». Et ça marche! Olivier Roberdeau, directeur TV à l’agence Mindshare, qui organise l’achat d’espace publicitaire pour le compte de marques, relève que, «parmi les annonceurs de BFMTV, iTélé et LCI, on retrouve les mêmes secteurs en tête». Le top 3 dans l’ordre: l’automobile, les établissements financiers/assurances, le tourisme. De la pub particulièrement orientée CSP+. La grande distribution, très présente sur les chaînes grand public, n’est pas sur le podium.

Ce ciblage présente un avantage indéniable. «La rentabilité au téléspectateur est largement plus forte sur une chaîne d’info que sur une chaîne généraliste ou de divertissement»expliquait en 2012 aux Échos le directeur général de la régie de Canal+. Cibler les élites, ou tout du moins les catégories supérieures, permet ainsi aux chaînes d’information de faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Un filon à préserver car, comme le rappelle Olivier Roberdeau, «faire de l’information coûte très cher».

Remises en question chez iTélé et LCI

Le modèle reste cependant fragile. En témoignent les difficultés d’iTélé, largement distancée par sa rivale BFMTV. En septembre, le nouveau patron du groupe Canal+, Vincent Bolloré, a complètement remanié la direction de la chaîne. Son nouveau directeur de la rédaction, Guillaume Zeller, n’a pas souhaité répondre à nos questions. Mais lors d’une audition devant le CSA le 23 septembre, il a donné quelques pistes sur le futur d’iTélé. Il réfléchit notamment «à élargir le spectre des thèmes traités», citant différents domaines: «technologies, société, santé, éducation, consommation».

Une petite musique que l’on entend aussi chez LCI. La chaîne payante du groupe TF1 a retenté sa chance devant le CSA en demandant une nouvelle fois de passer sur la TNT gratuite. Auditionnés le 14 septembre par les sages, les dirigeants de TF1 ont affirmé qu’ils souhaitaient «ralentir le rythme du flux d’information» et consacrer près de la moitié du temps d’antenne à des «magazines thématiques» sur –devinez quoi– des sujets «concernants».

Moins de breaking news et de politique, plus de magazines et de vie quotidienne: le refrain est à la mode, mais suscite parfois la circonspection. «À ce moment-là, autant faire une chaîne de recettes de cuisine», raille un bon connaisseur du secteur. Reste un signal: le marché des chaînes info se cherche encore. La nouvelle patronne de France Télévisions, Delphine Ernotte, a renforcé les inquiétudes en annonçant la création d’une chaîne d’information publique pour septembre 2016. Ce devra être «une chaîne qui aille plus loin que donner l’informationa-t-elle expliqué au Monde fin août. Et qui permette de comprendre, d’exposer des points de vue différents, d’éclairer et de décrypter, au-delà de l’information brute et parfois brutale qu’on peut voir sur les chaînes en continu».

Le risque du procès en élitisme

Décrypter, prendre du recul, se rapprocher du téléspectateur: les chaînes d’information redouteraient-elles de se couper de leur public? Chez BFMTV, Hervé Béroud admet que le procès en élitisme est «un risque à prendre en compte». Le directeur de la rédaction réfléchit d’ailleurs à des évolutions:

Décrypter, prendre du recul, se rapprocher du téléspectateur: les chaînes d’information redouteraient-elles de se couper de leur public?

«Nous savons très bien couvrir la politique avec des invités en plateau ou sur le terrain. Mais la corde qui nous manque, c’est le décryptage et le détricotage du langage et de la communication politique. Il faut dire à nos téléspectateurs que nous ne sommes pas forcément dupes, leur faire voir qu’on n’est pas en connivence. Quand on va dans les meetings, c’est très bien d’avoir une caméra braquée sur la scène, mais il en faut aussi dans la salle et dans l’arrière-cour.»

Hervé Béroud met en avant le recrutement cet été de Salhia Brakhlia, reporter venue du Petit Journal pour couvrir les coulisses de la politique. «Elle montre ce qu’on ne voit pas. Il faut renforcer notre travail là-dessus», insiste-t-il.

Un ancien dirigeant de chaîne d’information pointe, lui, un autre danger: «Les chaînes info ne sont pas aussi CSP+ qu’elles le disent. Elles touchent surtout les seniors, et pas les jeunes, ce qui est un problème pour elles.» Les jeunes, ces insaisissables qui préfèrent aller picorer leur information sur le web plutôt que de se planter devant le poste. Olivier Roberdeau, de l’agence Mindshare, abonde: «Aujourd’hui, un jeune qui cherche de l’info ne va pas aller la chercher sur BFMTV.» Finalement, le plus grand défi des chaînes d’information est sans doute le même que celui de la télévision dans son ensemble: se réinventer pour ne pas devenir un média de retraités.

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