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Violences dans les stades: et si la France avait tout faux?

Avant le match Marseille-Angers, le 27 septembre 2015. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Avant le match Marseille-Angers, le 27 septembre 2015. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Aux abords des stades de foot, les incidents s’enchaînent en ce début de saison. De quoi s’interroger sur les résultats de la politique de répression française, à huit mois de l'Euro 2016.

À Reims, à Marseille, à Bastia... La liste des incidents dans les stades de Ligue 1 s’allonge en ce début de saison. Pour les autorités et certains médias, autant d’occasions de rappeler l’urgence de réprimer et éliminer les «pseudo-supporters» qui gangrèneraient le football. Pourtant, les actes d’incivilités commis par les supporters impliquent des causes, des enjeux et des degrés de gravité très variés.

L’Allemagne a pris le problème autrement. Dès l’apparition du hooliganisme, dans les années quatre-vingts, les autorités y établissent un diagnostic très précis du supportérisme. Un traitement adapté à chaque type d’incivilité est alors appliqué, en fonction de son contexte et de sa gravité. Le modèle allemand est centré sur la prévention et le dialogue avec les supporters, la répression étant réservée aux actes de violence les plus graves. En parallèle de cette politique apaisée et efficace, l’Allemagne connaît le meilleur taux de remplissage des stades et l’une des meilleures ambiances d’Europe. Coïncidence?

En France, on invoque plutôt le modèle anglais, basé sur l’éradication pure et simple des éléments perturbateurs. Ici, comme en Angleterre, les graves épisodes de violence engendrent systématiquement un durcissement de la répression envers tous les supporters sans distinction. Une politique qui pose question, alors que la France verra affluer en juin prochain des dizaines de milliers de fans pour l’Euro 2016.

Arsenal répressif

En 2011, la campagne «Sortons la violence du stade», menée conjointement par la LFP et le ministère de l’Intérieur, explicite la stratégie suivie dans les stades français: «La ligne de conduite suivie par l’ensemble des acteurs chargés de la lutte contre le hooliganisme est la mise en œuvre du triptyque “identification-interpellation-sanction”.»

La France s'est dotée, au fil des années, d'un arsenal répressif important, avec l'interdiction judiciaire de Stade (IDS) comme mesure fondatrice. Introduite par la loi Alliot-Marie du 6 décembre 1993, cette peine complémentaire, prononcée en plus d'une peine «classique», peut atteindre une durée de cinq ans. 118 interdictions judiciaires de stade étaient en cours à l’issue de la saison dernière.

L'interdiction administrative de stade (IAS), apparue en 2006, permet elle à un préfet d'interdire un individu de stade «lorsque, par son comportement d'ensemble à l'occasion de manifestations sportives, par la commission d'un acte grave, […] [il] constitue une menace pour l'ordre public», et l’obliger à pointer au commissariat lors de chaque rencontre de son équipe sous peine d'une amende et d'une peine de prison. Cette mesure ne nécessite pas de passage devant un juge. Initialement plafonnée à trois mois, la durée de l’IAS est désormais plafonnée à un an, deux en cas de récidive. A la fin de la saison dernière, on comptait 249 interdictions administratives de stade.

La même année que l'IAS a été introduite la possibilité de dissoudre une association de supporters, avec neuf mises en application à ce jour: six à Paris, une à Nice, une à Lyon et une à Metz. Signalons enfin l'interdiction de déplacement, mesure très fréquente aujourd’hui, introduite par la loi LOPPSI 2 du 14 mars 2011. Paris, Nice, Metz, Lens, Nantes, Saint-Etienne et Lyon lors des derbies, Marseille ou encore Bastia en ont déjà été la cible.

Efficacité douteuse

Mesure administrative, l’IAS constitue la pratique la plus contraignante et la plus problématique. A l’origine, elle faisait figure de mesure d’exception en vue d’une interdiction judiciaire future mais elle est aujourd’hui la norme et se suffit à elle-même. Les IAS contestées devant un tribunal aboutissent souvent à une annulation, mais les procédures sont longues et coûteuses. Au-delà de la contrainte, subir une telle restriction de libertés sans passer devant un juge pose la question du respect de la présomption d’innocence et des libertés fondamentales.

La question se pose également pour les interdictions de déplacement qui, outre le coup porté à l'ambiance, donnent lieu à des situations cocasses. Le 17 octobre, les supporters parisiens étaient interdits de déplacement en Corse pour le match Bastia-PSG mais ils n’étaient pas les seuls, puisque la préfecture de Haute-Corse avait également décidé d’interdire de déplacement… les supporters niçois. Cela n’a d’ailleurs pas empêché des violences de se produire près du stade. Autre situation ubuesque, toujours en relation avec la Corse: lors du match Bastia-Lens du 13 septembre 2014, les supporters lensois ont reçu l’interdiction de se rendre au Stade Furiani, mais également d’effectuer le déplacement «entre les communes du département du Pas-de-Calais, les ports de Nice, de Marseille et de Toulon, les aéroports de Lille-Lesquin, Roissy-Charles de Gaulle et Orly, d’une part, et la Corse, d’autre part» entre le 12 septembre 9h et le 13 septembre minuit. Comment distinguer une famille du Nord-Pas-de-Calais en vacances d’un supporter lensois qui ne porte pas de maillot ou d’écharpe? Au fait que ce soit une personne «se prévalant de la qualité de supporter RC Lens ou se comportant comme tel». Plutôt flou comme description. Ce qui l’est moins, ce sont les six mois de prison et l’amende de 30.000 euros en cas de non-respect de l’arrêté.

Les derniers incidents en date font douter de l'efficacité de la politique suivie

La dissolution d’association est également d'une utilité douteuse: non seulement elle n’empêche pas les membres violents de se rendre au stade individuellement, mais elle supprime le seul interlocuteur officiel en tribune. On peut dialoguer avec une association de plusieurs centaines de membres, dirigée par un bureau dont les noms sont connus; il est plus difficile de dialoguer avec des centaines de supporters indépendants.

De manière globale, les derniers incidents en date font douter de l'efficacité de la politique suivie. Si la violence dans les stades français est à relativiser, elle perdure: sur la saison dernière, on recense une vingtaine de faits majeurs de violence sur les 760 matchs de Ligue 1 et Ligue 2.

Le match Nice-Bastia du 18 octobre 2014 constitue un bon exemple d’inefficacité: en raison d’une rivalité marquée entre les deux camps, les supporters bastiais sont interdits de déplacement. Du côté niçois, de nombreux supporters sont interdits de stade et la Brigade Sud Nice, principal groupe ultra, a été dissoute en 2010. Les forces de l’ordre sont évidemment présentes en nombre et Nice joue dans un stade flambant neuf bénéficiant d’un imposant dispositif de vidéosurveillance. Mais suite à la victoire de Bastia, le gardien de but brandit un drapeau corse sur le terrain: un geste vécu comme une provocation chez les Niçois, qui envahissent le terrain et créent une échauffourée où se mêlent supporters, joueurs et forces de l’ordre. Tout l’arsenal sécuritaire était déployé, mais il n’a pas empêché la violence d’éclater.

La France ne connaît pas ses supporters

En France, la lutte contre la violence est menée par la division nationale de lutte contre le hooliganisme (DNLH), cellule incorporée en 2009 à la Police nationale. D’emblée, cette appellation révèle l’approche confuse des autorités: la violence dans les stades n’est traitée qu’à travers le prisme du hooliganisme. Pourtant, la plupart des interdictions de stade sont prononcées après utilisation d’engins pyrotechniques, état d’ivresse ou possession de produits stupéfiants. Les actes de violence pure ne constituent qu’une infime proportion des condamnations.

Une confusion qui trahit une méconnaissance du supportérisme français. La définition du hooligan, relativement rare en France, est simple: il associe sans ambiguïté le football à la violence, en fait un prétexte pour se battre contre les adversaires du jour. Le profil de l’ultra est plus complexe. Il consacre une grande partie de sa vie à son groupe et à son club. Ses principales motivations: l’ambiance en tribune, la passion pour son club, le soutien indéfectible à son équipe à domicile comme à l’extérieur et la défense d’une vision populaire du football. Le mouvement ultra intègre également une notion de territoire, un groupe ultra défendant sa ville et son stade face au groupe ultra adverse: si la confrontation se fait généralement à travers l’ambiance en tribune, il arrive parfois qu’elle se fasse de manière violente si les deux camps se rencontrent physiquement. Les ultras nourrissent le paradoxe de vouloir défendre leurs droits et leurs libertés tout en acceptant le recours à la bagarre. Quand le supporter ultra a une vision ambiguë de la violence, le hooligan en a une vision claire et assumée.

Cette différence majeure devrait aboutir à un traitement adapté à chaque profil, comme c’est le cas en Allemagne, mais en France, les pouvoirs publics ne font pas la distinction entre les différents types de supporters. Ils se contentent de les diviser en deux catégories: les vrais supporters normaux et pacifiques, et les «pseudo-supporters» déviants et violents. Quel que soit le degré de gravité de l’infraction, son auteur rentre dans la deuxième catégorie. Cela crée un double effet pervers. D’une part, les autorités et les médias entretiennent un climat de peur, répandant l’idée que les familles ne peuvent plus se rendre aux matchs. D’autre part, cet amalgame provoque la marginalisation de nombreux supporters, dont une majorité de non-violents. Cette spirale de la violence implique également les forces de l’ordre qui, persuadées d’avoir face à eux des individus dangereux, utilisent parfois des méthodes disproportionnées.

Laboratoire parisien

La gestion des supporters du PSG symbolise à elle seule cette politique ultra-répressive. Longtemps, le Parc des princes a symbolisé la violence dans les stades français, avec l'antagonisme politique entre la tribune Boulogne, réputée comme tribune «blanche», et la tribune Auteuil, plus cosmopolite. Le 28 février 2010, un affrontement entre les fans des deux tribunes provoque le décès de Yann Lorence, membre de Boulogne. Le PSG et l’Etat affirment alors leur volonté de pacifier le Parc des Princes à n’importe quel prix. Après la dissolution de toutes les associations, le club instaure les abonnements aléatoires dans les deux tribunes: c’est le «plan Leproux».

Au Parc des Princes, en février 2009. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Le constat est unanime: après des décennies de violence et la mort d’un supporter, il fallait réagir. Mais la méthode utilisée par le PSG est-elle la bonne? Pour quelques centaines de personnes concernées, 13.000 sont visées. Le stade se vide, les kops disparaissent et l’ambiance s’éteint. Si le club prend une autre dimension en 2011 avec l’arrivée d’investisseurs qataris, une politique sportive ambitieuse et une stratégie marketing audacieuse, le Parc ne génère plus autant de passion qu'avant: si le stade est rempli, c'est dans une atmosphère morose et aseptisée, comme lors du récent PSG-Real en Ligue des champions.

Les «supporters historiques», quant à eux, sont mis à l’écart. Pour beaucoup, ce tournant marque la fin d’une vie de supporter. Pour les plus violents, pas refroidis, c’est seulement la contrainte d’aller se battre loin du Parc, dans les rues parisiennes ou dans les villes étrangères lors des matchs de coupe d’Europe. Pour certains, c’est le début d’un supportérisme exclusivement orienté sur la contestation: boycott du Parc, contournement des dispositifs de sécurité à l’extérieur, présence aux matchs des différentes équipes du PSG (réserve, jeunes, féminines, handball), manifestations, procédures judiciaires, etc. Conscients qu’ils ne retrouveront jamais «leur» PSG, ils se contentent désormais de demander un dialogue. Mais le club et les autorités ne veulent rien entendre. En août 2010, une manifestation déclenche 249 IAS, alors qu’aucun fait de violence n’est relevé. L’année dernière, lors d’un match Lens-PSG au Stade de France, plusieurs dizaines de supporters rejoignent l’enceinte en cortège et se voient refuser l'entrée. En mars 2015, un supporter conteste la politique tarifaire du PSG en lançant un chant en tribune: il est exclu du stade par les stewards, et son abonnement est résilié dans la foulée. Le club assume vouloir choisir son public, en se débarrassant des supporters contestataires et en les remplaçant par un public de consommateurs.

Cette politique a pris une dimension inquiétante en novembre 2012, quand la Cnil a découvert, lors d’un contrôle dans les locaux du PSG, une «liste noire» d’environ 2.000 personnes qualifiées «d’indésirables». Parmi eux, la plupart n’ont jamais été interdits de stade, et encore moins jugés devant un tribunal. Ce dispositif illégal a permis d’empêcher la vente de billets au Parc et lors de matchs à l’extérieur. En septembre 2013, le club est mis en demeure par la Cnil mais, en avril 2015, le ministère de l’Intérieur prononce un arrêté visant à autoriser ce fichage. Outre les informations liées directement à l’activité de chacun au stade, ce fichier contient divers renseignement, allant de la profession aux signes physiques particuliers, en passant par l’immatriculation du véhicule ou l’activité sur internet. Les «personnes entretenant ou ayant entretenu des relations directes et non fortuites avec l'intéressé» sont également recensées. Alors que le fichier STADE est conçu pour permettre à la police de transmettre les informations au club, le Conseil d’Etat se prononce contre cet échange le 23 septembre dernier. Ainsi le fichage existe toujours, mais le PSG ne peut plus y avoir accès, et ne peut théoriquement plus trier ses supporters.

Et maintenant ?

Dans la lignée du durcissement progressif de la répression, une proposition de loi, déposée le 29 septembre dernier en réaction aux incidents du Vélodrome par le député LR Guillaume Larrivé, formule le souhait d’étendre le fichage des supporters à toute la France, et de le rendre accessible aux clubs. Ces derniers seraient autorisés à «refuser l’accès aux personnes qui, en raison de leur comportement, ont porté atteinte ou sont susceptibles de porter atteinte à la sécurité» et à «établir un fichier de données pertinentes relatives à ces personnes». Par ailleurs, la durée maximale de l’IAS passerait d’un à deux ans.

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Le nombre de pays affiliés à l'UEFA qui n'ont pas encore mis en place un «officier de liaison» avec les supporters dans les clubs: l'Azerbaïdjan, la Moldavie
et... la France

Face à cette volonté de perpétuer et d’amplifier la politique du tout-répressif, il reste encore des résistants, à commencer par les supporters eux-mêmes. Depuis la fin des années 2000, les fans des clubs français tentent de s’unifier. Des banderoles communes fleurissent dans les stades: «Supporter n’est pas un crime», «Rivaux dans les tribunes, unis contre la répression», etc. Le 17 mai 2008, deux manifestations simultanées à Nice et à Lens regroupent près de 3.000 supporters venus de la France entière pour réclamer la «liberté pour les ultras». Expérience renouvelée le 13 octobre 2012 à Montpellier, après la perte d’un œil d’un supporter héraultais suite à un tir de flashball. En 2014, l’Association nationale des supporters (ANS) est créée en réponse à l’un des arguments phares des instances gouvernementales et footballistiques: les supporters n’ont pas de représentants crédibles pour dialoguer. L’ANS rassemble de nombreux groupes de supporters français, avec pour objectif d’être un porte-parole des tribunes, à la manière d’un syndicat, et d’établir un dialogue avec les pouvoirs publics. Une volonté partagée par l’UEFA, qui impose depuis 2012 un «officier de liaison» dans tous les clubs européens, afin de faire le relai entre supporters et clubs. Seuls trois pays parmi les 54 affiliés à l’instance du foot européen n’ont pas encore mis en place ce dispositif: l’Azerbaïdjan, la Moldavie, et… la France.

La nécessité d’un dialogue constructif avec les supporters était la pierre angulaire du Livre vert des supporters remis en 2010 à la secrétaire d’Etat aux Sports Rama Yade par trois sociologues spécialistes des tribunes, Nicolas Hourcade, Ludovic Lestrelin et Patrick Mignon. Leur travail se concluait par une longue série de préconisations: mise en place d’un système d’avertissements graduels et de sanctions éducatives, places debout dans les kops, cadre clair pour la liberté d’expression en tribune, cadre légal pour l’utilisation de fumigènes, inclusion des supporters dans la préparation des matchs à risque... Malgré des recommandations argumentées et basées sur ce qui marche à l’étranger, ce travail n’a pas eu de suite mais a inspiré une proposition de loi déposée le 25 juin dernier par les députés Marie-George Buffet (PCF), François de Rugy (Ecologistes!) et Jean Glavany (PS), qui demande une meilleure représentation des supporters dans les clubs et les instances du football.

En somme, deux propositions de lois, deux orientations opposées: l’une intensifie une nouvelle fois la politique ultra-répressive en place depuis plus de vingt ans, l’autre rompt avec cette stratégie en instaurant la prévention et le dialogue avec les supporters. Mais les instances du football et les pouvoirs publics ont-ils intérêt à prendre un tel virage? A l’heure où les clubs deviennent de véritables multinationales qui drainent des enjeux financiers et économiques colossaux, le football peut-il s’encombrer de supporters bruyants, contestataires, fédérateurs et indépendants? Toujours est-il que, malgré les tentatives répétées, le dialogue n’est toujours pas amorcé. Pourtant, à huit mois de l’Euro, il est peut-être temps de discuter.

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