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Dire que la Nouvelle-Zélande est «le Brésil du rugby» n'a pas de sens

L’équipe néo-zélandaise prête à affronter la France lors du quart de finale de la Coupe du monde de rugby, à Cardiff, au Pays de Galles, le 17 octobre 2015 | Reuters/Peter Cziborra

L’équipe néo-zélandaise prête à affronter la France lors du quart de finale de la Coupe du monde de rugby, à Cardiff, au Pays de Galles, le 17 octobre 2015 | Reuters/Peter Cziborra

«Les Pelé du rugby», «les Brésiliens du rugby»... Quand ce ne sont pas les médias, c’est Philippe Saint-André qui procède lui-même à ce raccourci pour qualifier l’équipe de Nouvelle-Zélande. Il est très superficiel. Voici pourquoi.

Les All Blacks, «ce sont les Brésiliens du rugby». La comparaison a été faite par Philippe Saint-André lui-même, à l’issue de la défaite record du XV de France face à la Nouvelle-Zélande, en quart de finale de la Coupe du Monde (62-13). D’habitude, les médias sont les plus généreux sur ce type d’analogie.

On peut comprendre l’idée. Dans ces deux pays, le rugby et le football sont des sports pratiqués par tous, dès le plus jeune âge. Ils y ont le statut de religion officieuse. Hors de leur frontière, ils sont l’incarnation d’un certain romantisme, au-delà même d’un palmarès incomparable. Dire que les Néo-Zélandais sont les Brésiliens du rugby, c’est pourtant un raccourci sans fond. Il est temps d’en sortir. Voici comment.

1.La Nouvelle-Zélande a toujours été la référence, pas le Brésil

La Nouvelle-Zélande est au sommet du rugby mondial depuis que ce sport est sorti des Îles britanniques, au début du XXe siècle. La tournée de 1905-1906 des Originals est un mythe fondateur de l’histoire de rugby. En Grande-Bretagne, en France puis en Amérique du Sud, deux ans seulement après leur premier match officiel en Australie, les Néo-Zélandais remportèrent trente-quatre de leurs trente-cinq matchs. Ils gagnèrent un surnom qui a plutôt bien vieilli: les All Blacks, même si la légende invérifiable veut qu’il provienne d’une erreur de la sténo d’un journaliste du Daily Mail ayant dicté «They are all backs» («Ce sont tous des arrières»).

«Pour les voir, on fermait les commerces, on suspendait les sessions des tribunaux, écrit Jacques Verdier dans son Anthologie mondiale du rugby. [...] La litanie de victoires est emblématique de la suprématie légendaire des All Blacks à travers l’histoire.» La sélection à la fougère ne pouvait être que le premier champion du monde de l’histoire en 1987. Sur ses terres. La terre du rugby.

Le Brésil a mis beaucoup de temps à devenir une nation-référence du football. Sa première participation à la Coupe du monde en 1930 s’est soldée par un échec dès le premier tour. Même déconvenue quatre ans plus tard. Les Brésiliens ont dû attendre la sixième édition, en 1958, vingt-huit ans après la première, pour décrocher leur premier sacre, grâce à un certain Pelé (17 ans). Les titres de 1962, 1970, 1994 et 2002 ont nourri sa légende, mais celle-ci vient aussi d’une conception du jeu, au sommet de son art en 1970, qui a diffusé l’idée d’une équipe unique en son genre. Même ses tragiques défaites –1982, 1986– ont porté haut ce romantisme technique sans précédent dans l’histoire.

La place du Brésil dans la hiérarchie mondiale du foot est comparable à celle de… l’équipe de France de rugby

Aucune défaite des Blacks n’a contribué à asseoir leur légende. Les Kiwis ne sont pas encore champions du monde 2015, mais ils sont largement favoris en raison de leur bilan éloquent et de leur première place au classement World Rugby. Aujourd’hui, le Brésil est seulement septième dans la hiérarchie de la Fifa. Sa place dans la hiérarchie mondiale du foot est comparable à celle de… l’équipe de France de rugby.

2.À la maison, les Blacks gagnent et le Brésil est humilié

Partout où les Blacks se déplacent, ils sont les plus forts et les plus craints. Le Haka exécuté avant le match participe de cette toute-puissance. Quand les Néo-Zélandais sont chez eux, ils sont invincibles. En 1987 et 2011, ils ont remporté la Coupe du monde devant leur public. C’est en Europe, loin de ses îles, que le trophée lui résiste encore. Tout le contraire du Brésil, qui est resté, jusqu’à la victoire en 2010 de l’Espagne en Afrique du Sud puis celle de l’Allemagne en 2014 sur son propre territoire, la seule nation du monde à avoir gagné la Coupe du monde de football hors de son continent en quatre-vingts ans d’histoire.

Les deux Coupes du monde de football disputées au Brésil se confondent avec deux traumatismes nationaux pour la Seleção. En 1950, il n’y avait pas de finale à proprement parler mais un mini-championnat entre quatre équipes. Le dernier match, au Maracaña, devait sacrer les Brésiliens. Un nul suffisait contre l’Uruguay. Mais la Céleste l’a emporté (1-2). Dans l’histoire, l’épisode est resté comme le «Maracanazo»: la traduction littérale d’Hiroshima en brésilien. En 2014, le Brésil a été ridiculisé par l’Allemagne (1-7) en demi-finale. Ce soir-là, la sélection qui faisait rêver le monde est devenue celle dont les réseaux sociaux se moquent. Le jour où les All-Blacks encaisseront un 13-62 à domicile en Coupe du monde est inconcevable. La dernière équipe à avoir battu la Nouvelle-Zélande en Nouvelle-Zélande est l’Afrique du Sud, le 12 septembre 2009 (29-32).

3.Deux types bien distincts de supériorité technique

Voici la description des rugbymen néo-zélandais par Philippe Saint-André samedi 17 octobre: «Ils vont vite, ils ont gagné 80% des duels.» C’est la définition même d’une supériorité athlétique. La qualité technique individuelle fait évidemment partie du bagage des Néo-Zélandais, quel que soit le poste, aussi loin que mémoire rugbystique remonte. Mais les Kiwis impressionnent surtout par leur vitesse et leur puissance, domaine dans lequel ils ont toujours eu un temps d’avance.

Julian Savea savoure l’essai qu’il a marqué dans le match opposant les All Blacks à la France, le 17 octobre 2015, à Cardiff, au Pays de Galles | Reuters/Rebecca Naden

Joueur hors-norme, Jonah Lomu a tout écrasé sur son passage en 1995 et 1999. Cette année, Julian Savea marche sur ses traces (huit essais en quatre matchs). Le centre Tana Umaga et son successeur Ma’a Nonu illustrèrent aussi le roc dans lequel sont taillés les All Blacks. Si la Nouvelle-Zélande envoie du jeu et marque énormément d’essais, c’est en s’appuyant sur une mécanique bien huilée, une domination physique et une maîtrise clinique de sa technique, proche de celle qui a longtemps caractérisé l’Allemagne en football.

Le portrait-type et fantasme du joueur brésilien n’a rien à voir avec la surpuissance. À Copacabana, sur tous les terrains du pays ou en équipe nationale, c’est la technique avant tout, plaisir pour tous, circulation du ballon plutôt que l’agitation des hommes. La Seleção représente un idéal de jeu, une folie créatrice, une désorganisation par moments nécessaire qui rapproche le football de l’art dans sa vision la plus ambitieuse.

Oui mais ça, c’était avant. Dans la foulée de ses échecs en Coupe du monde 1982 et 1986, le Brésil s’est engagé dans un football plus défensif, européen et cartésien, incarné par le titre mondial de 1994 remporté aux tirs au but contre l’Italie. Il n’en est pas complètement sorti depuis. Il a dilué cette identité. Dunga, le capitaine rigoureux de 1994, a commencé son deuxième mandat de sélectionneur.

4.Le rugby néo-zélandais garde ses joueurs, le Brésil les exporte

La Nouvelle-Zélande estime que le meilleur moyen de maintenir une équipe nationale compétitive est de conserver ses joueurs majeurs au pays. En 2007, l’obligation de rester dans le Pacifique a été instaurée pour chaque joueur désireux d’être sélectionné pour les Blacks. Les joueurs internationaux sont payés par la Fédération. L’équipe nationale est le joyau du pays. Elle est servie par une organisation très professionnelle. La marque All Blacks est si forte au-delà des mers qu’elle a épongé le déficit d’exploitation de la Coupe du monde 2011. L’équipe est devenue un vrai produit marketing, vendu comme tel aux quatre coins du monde. L’adresse web de la fédération néo-zélandaise est www.allblacks.com. Adidas a construit, autour de cette marque, un business juteux et efficace qui n’empêche pas un sain développement sportif.

Les Kiwis impressionnent surtout par leur vitesse et leur puissance, domaine dans lequel ils ont toujours eu un temps d’avance

Le Brésil a essayé de faire la même chose avec Nike et le maillot auriverde. Mais il patauge. Après avoir longtemps exporté ses 1.000 meilleurs joueurs, principalement en Europe, les clubs essaient désormais de les retenir en les surpayant; avec une réussite très discutable. Le plupart perdent beaucoup d’argent. Les clubs et la fédération sont endettés. Les scandales de corruption se succèdent et font de la Seleçao un outil pour ambitions personnelles plutôt que le vecteur de développement du football brésilien. «Notre football se détériore depuis des années, il est sucé par des dirigeants qui ne savent même pas jongler avec le ballon, déclarait l’ancien champion du monde Romario avant la Coupe du Monde 2014. Ils restent dans leur tribune de luxe dans les stades en trinquant aux millions qui entrent sur leur compte bancaire.» Les faits lui ont donné raison.

5.La France bête noire du Brésil, pas de la Nouvelle-Zélande

L’équipe de France a barré la route trois fois au Brésil en Coupe du monde de football (1986, 1998, 2006). Le XV de France l’a fait deux fois avec les All-Blacks (1999, 2007). Voilà pourquoi le sujet a été largement évoqué la semaine passée, avant le quart de finale entre Français et Néo-Zélandais. Avec ce statut de bête noire, tout devenait possible, a-t-on lu. Le 13-62 de samedi a peut-être mis en veilleuse pour longtemps cette forme de surprise. Mettre les deux duels en parallèle ne tient pas la route.

La demi-finale de 1999 (43-31) et le quart de finale de 2007 (20-18) sont les arbres qui cachent la forêt. Ce sont les deux seules victoires françaises face aux Blacks en Coupe du monde, pour cinq défaites. Avant même la déculottée de ce samedi 17 octobre (62-13), les Néo-Zélandais possédaient de fortes certitudes et un bilan très positif contre la France, qui ne l’avait plus battue depuis 2009, même en test-match. En 2003, la petite finale a été facilement négociée par les Néo-Zélandais (40-13), tout comme le match de poule en 2011 (37-17).

En football, le France mène toujours 3-1 face au Brésil en Coupe du monde. Elle a perdu en 1958 contre le génie de Pelé en demi-finale (2-5), mais a gagné en 1986 en quart (1-1, 4-3 t.a.b.), en finale en 1998 (3-0) et en quart de finale en 2006 (1-0). Les Brésiliens parlent des Bleus en des termes que les Blacks méconnaissent. Surtout, la France n’a jamais privé les All Blacks d’une victoire en finale de Coupe du monde. Les Néo-Zélandais ont soulevé le trophée en 1987 (29-9) et en 2011 (8-7). Si le XV de France emprunte la DeLorean de Retour vers le futur et inverse le score de ce match, d’accord, on annule tout.

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