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Pourquoi nos élites sont-elles devenues si vulgaires?

Montage à partir d'une photo REUTERS/Benoit Tessier

Montage à partir d'une photo REUTERS/Benoit Tessier

Depuis peu, l’insulte semble être le nouvel adjuvant obligatoire du débat public. Nos élites doivent-elles forcément s’inspirer de Booba et la Fouine pour attirer l’attention?

Avec ses cheveux permanentés et son teint de porcelaine, Nathalie Kosciusko-Morizet n’a pas vraiment le profil de la politicienne gangsta. Pourtant, lorsqu’elle s’énerve, il lui arrive de tenir des propos aussi fleuris que ceux du regretté Tupac Shakur, qu’une étude américaine menée par Best Tickets a intronisé roi du juron (avec plus de 850 gros mots par album). 

Sur le plateau du «Grand Journal», NKM était récemment invitée à réagir à l’ouvrage de Philippe Verdier, le monsieur météo de France Télévision. Ne goûtant pas vraiment la prose de ce représentant des climato-sceptiques, NKM a immédiatement sorti la sulfateuse, avec aussi peu d’état d’âme qu’un membre des Bloods rafalant un malheureux Crips

«Dans ma tête, c’est très clair. Je dirais que c’est des connards…»


«Je vous demande de vous arrêter»

Les climato-sceptiques, des connards? Depuis que le «casse-toi, pauvre con» de Nicolas Sarkozy est passé par là, ouvrant les vannes de la grande dépressurisation comportementale, nos élites labourent joyeusement le même champ lexical que Seth Gueko. Il semble bien loin le temps où Édouard Balladur, au climax de l’énervement, proférait un gentillet «je vous demande de vous arrêter» à l’adresse d’un parterre de militants dissipés. 


Aujourd’hui, le ton a changé. Entre deux affaires, Patrick Balkany est ainsi devenu champion du monde du zapping en insultant régulièrement les reporters: «Je garde la caméra parce que vous nous faîtes chier» (à une équipe de tournage de BFM-TV). 


«T'es un gros con»

Dans une culture médiatique dominée par l’économie de la petite phrase, l’invective est devenue le meilleur moyen de faire parler de soi, une sorte de Viagra de l’oralité dont certains abusent sans état d’âme. Alain Juppé s’en offusquait d’ailleurs récemment dans un billet publié sur son blog, dénonçant «l’abaissement du débat public, la course à la vulgarité, la recherche du bon mot, ou mieux encore du gros mot  qui fera la une des médias». Cette dégradation accélérée du niveau de langage de nos élites ne touche pas que la politique, mais semble s’étendre à l’ensemble de la sphère publique. 

Il y a quelques jours, c’est le paisible Michel Drucker qui, dans l’émission «On n’est pas couché», s’adressait à un journaliste par caméra interposée: «T’es un gros con», lui a alors sorti Mimich’ les yeux dans les yeux (enfin presque). Une vaste embrouille autour du cancer de la langue de Michel Delpech avait abouti à ce règlement de compte public qui s’est avéré d’autant plus surprenant que Drucker passe, depuis des décennies, pour être le type le plus civil qui soit (après Stéphane Bern, tout de même). 


Soudain, l’homme qui aimait faire reluire le show-biz hexagonal comme une vieille casserole de cuivre et caresser ostensiblement des chiens sur des canapés rouges se retrouvait dans la peau de Booba clashant la Fouine, pour un obscur différent auquel personne ne comprend rien. Comment expliquer ces dérives langagières de plus en plus fréquentes? Nos cinq hypothèses.

 

1.«Faire peuple»

Contrairement à l’époque où elles faisaient tout pour se démarquer de la plèbe et parlaient un sabir aussi impénétrable qu’un manuel de l’ENA, les élites ont désormais la volonté de «faire peuple». Insulter quelqu’un serait donc la preuve irréfutable d’une «sincérité» émotionnelle rompant avec toute forme de calcul. Derrière cette manip’ un peu grossière, l’aspect véritablement dérangeant est que les élites semblent assimiler l’expression du peuple à la simple vulgarité. Désolé, j’ai récemment été chez Speedy et je n’ai entendu personne traiter son collègue de «connard» sous prétexte qu’il n’avait pas la même approche que lui des pots d’échappements.

2.Buzz et culture clash

La société s’est entièrement jeanmarcmorandinisée, au point que la relation à l’autre ne peut plus s’envisager autrement que par le «clash». Désireux de faire le «buzz», le politicien comme le présentateur télé en sont réduits à utiliser les mêmes méthodes que les candidats de «Secret Story» et les Yann Moix. En toute logique, ils devraient donc prochainement soit insulter Michel Onfray, soit nous montrer leurs fesses –voire les deux.

3.L'anti-politiquement correct

Nous avons affaire là à une réaction de décompensation au politiquement correct qui s’est développé ces dernières années. Un peu comme en matière d’humour où les interdits ont fini par accoucher d’une forme de rire hyper trash, nos dirigeants s’expriment désormais sans filtre à force de ne plus pouvoir rien dire. Si cette hypothèse est la bonne, le prochain discours présidentiel pourrait bien être constellé de bip.

4.Street crédibilité

Les élites n’existent plus et Nathalie Kosciusko-Morizet s’oriente discrètement vers une nouvelle carrière qui la verra devenir la parolière du boss du rap game, Gradur. Sa récente sortie publique doit se comprendre comme une stratégie d’acquisition de crédibilité. Quant à Michel Drucker, il pourrait prochainement se lancer dans l’élevage de Rottweiler.

5.Extension de la domination verbale

Quand Drucker profère un «T’es un gros con!» face caméra, le premier destinataire de ce message n’est pas le journaliste avec qui il a un compte à régler, mais le quidam assis sur son canapé. Cette nouvelle forme de dirty talk traduirait une volonté d’érotisation de la relation aux masses, au peuple, aux téléspectateurs (appelez-ça comme vous voulez). Menacés dans leur position verticale par une société qui s’horizontalise à vitesse accélérée, les élites surjouent la domination verbale, ravalant leur auditoire au rang de conglomérat de biatchs énmourées. Matérialisant de la sorte un surplomb illusoire, ces individus en panique pensent ainsi s’attirer les faveurs (ou tout du moins l’attention) du plus grand nombre. En réalité, tout cela ne traduit qu’une conception extrêmement datée (et peut-être un brin problématique) des modes de relations aux autres, au point que même Snoop Dog pourrait en être choqué.

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