Monde

Israël n'arrive plus à débrancher pour Yom Kippour

Slate.com, mis à jour le 28.09.2009 à 12 h 21

Aujourd'hui, le pays entier est censé éteindre la lumière pendant 25 heures

Yom Kippour est un jour de fête consacré à l'expiation et au pardon -ou à «la prise de conscience de l'élévation de la conscience», comme j'entendis le dire une fois un rabbin qui avait toujours un pied dans les années 70. En soi, le but de cette fête n'affecte pas la vie quotidienne, à part qu'elle implique un jeûne de 25 heures, pendant lequel il ne faut effectuer aucun travail physique, ni utiliser quelque technologie que ce soit. Les juifs de la diaspora passent la majorité de Kippour chez eux, ou à la synagogue, où l'absence d'électricité ne dérange pas les goys, qui sont majoritaires. Mais en Israël, où toutes les lumières s'éteignent pour Yom Kippour, la contradiction entre la tradition religieuse ancestrale et la modernité est mise à nue une fois par an, et suscite un court état de transe néo-luddiste, ou ravive brièvement la flamme de l'âge des ténèbres.

Il y a quelques décennies, à l'époque où Israël était encore enfermée dans une économie agricole, cette contradiction passait inaperçue. Aujourd'hui, les secteurs les plus importants et les plus dynamiques du pays sont liés à la technologie. Même si la vue d'enfants à vélo ou de vidéo-clubs encore ouverts atteste depuis longtemps de l'impiété qui subsiste le jour de Kippour, l'avènement de médias globaux a définitivement renforcé les possibilités de transgression.

Durant les Jours Terribles, cette période de dix jours qui sépare Roch Hachana, le nouvel an juif, de Yom Kippour, les magasins ferment tôt en Israël, et les radios diffusent des chants religieux - tout ça pour se préparer au grand blackout qui survient lorsque Dieu est censé décider du sort de chaque Juif pour l'année à venir, sort inscrit dans le Livre suprême. Le Jour de l'Expiation, toutes les radios d'Israël, et la télévision nationale, n'émettent plus. Les usines ferment, les routes sont interdites à la circulation, les transports publics ne transportent plus personne, et les avions sont cloués au sol. Anwar Sadat fit un usage historique de cet immobilisme d'une société d'habitude dynamique, en choisissant le 6 octobre 1973 pour une attaque conjointe de l'Egypte et de la Syrie sur Israël, attaque qui fut bientôt nommée la Guerre de Kippour. (Certains historiens estiment aujourd'hui que le choix de la date se révéla bénéfique à la réplique victorieuse de l'Etat hébreu, puisque toutes les routes étaient désertes quand l'armée israélienne mobilisa ses réservistes.)

Dans l'ensemble, les Israéliens, religieux ou non, observent tous Kippour d'une certaine manière. Selon une étude conduite en 2008 par l'Institut Panals, 63% des Juifs israéliens déclarèrent qu'ils jeûneraient pour Kippour, alors même que la majorité de la population s'exempte de shabbat le reste de l'année. «Une journée totalement dénuée de coups de klaxon, d'appels téléphoniques, d'e-mails et d'air pollué» notait en 2006 Joel Leyden, de l'agence Israel News Agency, saisissant un sentiment oecuménique.

Mais à l'heure de CNN et de Twitter, il est de plus en plus difficile pour un pays tout entier de se déconnecter. Le jour du Kippour de 1995, les synagogues s'étaient emplies de murmures lorsque la nouvelle de l'acquittement d'O.J. Simpson s'était répandue. Matt Silver, professeur d'Histoire juive, m'avait aussi rappelé la rapidité avec laquelle des révoltes s'étaient déclenchées l'an passé à Akko, dans le Nord-Est, après qu'un arabe israélien était passé en voiture dans un quartier juif. «Comment les gens avaient-ils pu entendre parler de l'incident si ce n'est grâce à des moyens technologiques interdits ce jour-là?» s'interrogeait Silver. Mon collègue de Tablet, Liel Liebovitz, qui a grandi dans les environs de Tel Aviv dans les années 80, a récemment écrit sur la façon dont la technologie l'avait écarté de sa fête juive préférée: «Même si les chaînes israéliennes présentent un écran noir le temps d'une journée, pour Yom Kippour, MTV à Hong Kong, ou la chaîne de foot de Milan, ou n'importe quelle autre chaîne incluse dans notre abonnement, diffusent leurs programmes: c'est "business as usual"».

Le mot-clé, justement, c'est business. Dans la dernière décennie, les prises de risque capitalistes, alliées à des entrepreneurs avisés s'inspirant du modèle de la Silicon Valley, ont fait d'Israël une puissance économique de premier rang, capable de s'en sortir face à la crise. Comme Goerge Gilder, éditeur à Forbes et auteur de The Israel Test, l'écrit dans son essai City Journal, plus de sociétés de hautes technologies naissent chaque année dans l'Etat hébreu que dans n'importe quel pays européen. En 2007, Israël a dépassé le Canada en devenant le terreau du plus grand nombre de sociétés étrangères répertoriées sur la liste des entreprises du NASDAQ à la pointe d'Internet. L'Etat hébreu est aussi le numéro deux derrière les Etats-Unis dans les domaines clé du développement technologique: les télécommunications, les puces électroniques, les logiciels, la biologie pharmaceutique, le matériel médical, et les énergies propres.

L'arrivée en Israël de plus d'un million de juifs de l'ancienne Union soviétique, depuis la fin des années 80 avec les réformes de Gorbatchev, a été un énorme avantage. Ils ne se sont pas contentés d'accroître la population d'un quart: ils constituent aujourd'hui la moitié des travailleurs israéliens dans le domaine des hautes techologies. Nombre de juifs soviétiques sont laïcs et de plus en plus hostiles au rabbinat à cause de l'autorité exclusive de celui-ci à déterminer les conditions à remplir pour se marier. Si le parti d'extrême droite du ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, a eu de tels résultats au scrutin de février 2009, lors des élections parlementaires, c'est en effet parce qu'il a promis l'assouplissement des conditions du mariage civil pour les immigrés russes.

Le seul domaine dans lequel Yom Kippour se mélange aisément à l'avancement technologique d'Israël est la science de l'environnement. Etre le seul jour du calendrier dépourvu de voitures fait de Yom Kippour la mesure idéale pour évaluer la pollution de l'air. Le ministre israélien pour la protection de l'environnement a dévoilé qu'en 2007, lors du Yom Kippour, la quantité d'oxyde d'azote présente dans l'air de Jérusalem avait chuté de 250 particules par milliard à 12 particules. Cette fête est aussi un faiseur de modes involontaire: «Un jour sans voiture», événement écolo, a été lancé dans le monde depuis 2000 pour réduire les émissions de carbone et faire redécouvrir aux cidatins leur ville, à pied. Comme Orna Coussin le faisait remarquer dans une charmante ode à la fête, dans Haaretz, une coïncidence mineure est que la Ford T était la première fois sortie de la chaîne de montage à Détroit, en la semaine de Kippour de 1908.

D'une certaine manière, l'environnementalisme israélien est le domaine qui a le plus en commun avec le socialisme agricole qui fut à une époque indissociable du sionisme version 20ème siècle. Il y a quelques années, dans Slate, Judith Shulevitz évaluait les efforts faits pour moderniser le shabbat en Israël, afin que le fossé entre juifs laïcs et religieux rétrécisse. L'attrait sociologique d'un tel projet est qu'il a pour but de raviver une culture «publique» (en opposition à populaire) en Israël. Mais des réminiscences thoreauviennes, rappelant des jours où les jeux vidéo n'existaient pas, sont condamnées à se faire de plus en plus rares, tandis que de plus en plus d'Israéliens troquent usines et kibboutz contre des open-space et des laboratoires. Dans tout ça, la moins avouable des confessions est peut-être que le Jour de l'Expiation pourrait devenir, dans soixante ans de plus de l'existence d'Israël, un colifichet post-industriel.

Michael Weiss

Traduit par Charlotte Pudlowski

Un rabbin dans une synagogue à Jérusalem; Reuters/Baz Ratner
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