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Pourquoi «Retour vers le futur» est le meilleur film sur le voyage dans le temps

Retour Vers le futur ©CIC

Retour Vers le futur ©CIC

Zemeckis, dans sa trilogie, a inventé un voyage dans le temps décomplexé. (En plus des baskets qui se lacent toutes seules.)

Nous sommes le 21 octobre 2015, et c'est un jour que j'ai attendu avec impatience: le jour d’arrivée dans le futur du Docteur Emmett L. Brown et de Marty McFly, les deux voyageurs du temps de la trilogie culte Retour vers le Futurréalisée par Robert Zemeckis dans les années 80. C’est assez excitant de vivre ce jour qui m'a fait rêver de skateboards volants depuis des années. 

Mais nous sommes le 21 octobre 2015 et cet article est probablement le 222e que vous voyez défiler sur le sujet. Vous avez également dû voir cette photo partagée par une bonne centaine d’amis sur Facebook  avec des hashtags bien sentis de type #welcomedocandmarty, #toujourspasdeoverboards, #cestaujourdhui, ou pour les plus emphatiques: #historicday.

Dans le même temps, 80 autres de vos amis virtuels partageaient les multiples objets de Retour vers le Futur II que les marques sont ravies de sortir pour l’occasion: des baskets Nike qui se lacent automatiquement jusqu'à la bouteille Pepsi, et en passant par la casquette de Marty McFly Jr, avec des hashtags tout aussi bien sentis de type #NEED ou #playitlikemarty.

Donc si vous avez cliqué sur cet article vous êtes soit un fan absolu de la trilogie, soit vous n’avez jamais vu le film et vous aimeriez bien savoir pourquoi on en fait tout un plat– vous, vous êtes plus Terminator et attendez patiemment 2029 (dans ce cas vous êtes très probablement un cyborg).

Le voyage dans le temps, cette aberration narrative

Le voyage dans le temps est l’un des thèmes majeurs de la science-fiction, pourtant il pose nécessairement un problème ontologique à tout récit narratif et ce problème a un nom: «la boucle de causalité». (Ne partez pas, je vais vous expliquer.)

Comme l’explique le sociologue Richard Mèmeteau dans Pop culture, Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités, la question du voyage dans le temps pose la question de savoir si le héros évolue dans «un monde temporellement linéaire (un univers) ou s’il peut sauter d’une ligne temporelle à une autre (un plurivers). (…) Grâce à une boucle de causalité, vous pourrez apparemment voyager dans le temps sans risquer de multiplier les effets papillon, c’est-à-dire sans provoquer un chaos incroyable (…) Plutôt que de changer d’univers ou de le détruire, le héros sera celui qui maintient la cohésion du monde à venir. (…) 

Imaginez. Un jour, un écrivain raté reçoit mystérieusement par la poste un ouvrage génial, accompagné d’une lettre qui lui intime l’ordre de le faire publier à son nom. L’ouvrage devient, comme espéré, un succès critique, change le cours de la littérature mondiale et explose les ventes. Bien plus tard, on annonce la création de la première machine à voyager dans le temps. Le sang de notre écrivain raté ne fait qu’un tour dans son cerveau superirrigué par le champagne et les cocktails: il sait qu’il doit s’envoyer à lui-même ce livre qu’il n’a jamais été capable d’écrire. Car il vient de le comprendre, ce livre ne pouvait en fait provenir que du futur!

On appelle cette boucle de causalité le "paradoxe de l’écrivain". Pourquoi est-ce un paradoxe? Parce que, dans ce monde ainsi mis en boucle, le livre n’a aucune cause réelle, aucun auteur. Il a été ajouté à ce monde-ci, mais sans jamais être écrit par qui que ce soit. Ontologiquement, ce livre est une aberration. »

Cette aberration freine la narration dans la plupart des films portant sur le voyage dans le temps. Si la fiction donne à la science ou au surnaturel des ailes quant à la possibilité du voyage, elle en restreint aussi très fortement le champs par soucis de «crédibilité». (Comme si plaquer une forme de systématisme et de contrainte sur un récit intrinsèquement illogique pouvait le rendre logique).

Ainsi dans Terminator de James Cameron, le voyage dans le passé est possible (dans une fenêtre de tir très restreinte) mais le retour dans le présent (qui est un futur) est impossible. Dans L’Armée des douze singes de Terry Gilliam le voyage dans le temps est contrôlé et manipulé par les scientifiques à la tête de ce qui reste de l’humanité et seuls les prisonniers sont envoyés dans ce voyage périlleux. Dans la dernière comédie romantique de Richard Curtis, About Time, le héros ne peut pas non plus voyager n’importe comment: il ne peut aller que dans le passé et dans un passé très proche, comme le lui explique son père: 

«Ce n’est pas aussi dramatique que ça en a l’air, tu ne peux pas tuer Hitler ou coucher avec Hélène de Troie»

De même dans Groundhog Day (Un Jour sans fin en français), de Harold Ramis, le malheureux Bill Murray est forcé à revivre en boucle la même journée, sans comprendre d’où vient ce phénomène –peut-être du blizzard qui s’abat sur la ville à la fin de la journée?– ni comment en sortir (à part en devenant un type un peu moins exécrable). 

Dans Peggy Sue Got Married, (à l'instar de ses déclinaisons, comme Camille redouble de Noémie Lvovsky) Coppola renvoie une Peggy Sue sur le point de divorcer dans ses années de lycéenne pour qu’elle puisse réparer ses erreurs mais celle-ci n’a aucune maîtrise sur ce voyage.

Les pistes narratives du voyage dans le temps sont contenues dans un bocal par peur de ne pas tomber dans ce que Richard Mèmeteau nomme «le marécage incohérent mais distrayant» entre l’univers et le plurivers.

Or Retour vers le Futur fait le choix de sauter à pieds joints dans ce marécage, pour libérer toutes les possibilités de la narration. Et il y arrive si bien…

La trilogie ne respecte rigoureusement ni la notion d’univers, ni la notion de plurivers. Bien que le Doc et Marty fassent toujours très attention à ne pas créer de «rupture dans le continuum espace-temps» notion scientifique utilisée dans le film façon Chimie 2000 Junior.

Retour vers le Futur, quand Marty s'apprête à disparaître

Faisant référence au premier volet de la trilogie (lorsque Marty voyage dans les années 1950 et que sa mère alors lycéenne tombe amoureuse de lui au lieu de tomber amoureuse de son père, obligeant Marty à réparer cet accident temporel car il disparaît petit à petit) Richard Mémeteau explique que lorsque l’univers d’un film est «radicalement univoque»: «cet univers éliminera au fur et à mesure les aberrations temporelles, immédiatement, sans autre forme de procès – sans laisser par exemple le temps à Marty McFly de regarder disparaître sa main. (…) Dans une autre version plus libérale de l’univers, tous les univers possibles peuvent coexister (c’est un plurivers), bien que leur nombre reste à déterminer. Car chaque saut dans le temps déclenche la création d’une nouvelle ligne temporelle et d’une nouvelle réalité. Quand on y pense bien, là non plus il ne devrait pas y avoir de main évanescente façon Retour vers le futur qui vous prévient du changement de la ligne temporelle originelle; car vous n’êtes plus sur la même ligne temporelle.»

Retour vers le futur II fait pourtant une référence directe à la notion de plurivers: lorsqu’en 2015 le vieux Biff Tannen vole l’almanach des sports et la Delorean pour donner le précieux ouvrage à son moi jeune dans les années 50, créant ainsi une nouvelle réalité en 1985 dans laquelle Biff est devenu richissime grâce à ses victoires systématiques aux jeux et dans laquelle Doc et Marty atterrissent sans comprendre:

 

En assumant pleinement sa fictionnalité, ses incohérences, la trilogie offre enfin au spectateur les conditions d’un voyage dans le temps idéal qui ose le fantasme du spectateur: aller et venir à sa guise dans le passé/présent/futur.

Un voyage bienveillant

Dans la trilogie, le spectateur peut aussi prendre part de manière décomplexée au voyage temporel, car pour une fois, la machine à voyager dans le temps est entre les mains d’un gentil. En l’occurrence le Doc, qui ne veut s’en servir qu’à des fins de connaissance scientifique en faisant très attention à ne pas créer de chaos temporel. Mis à part l’épisode où Biff Tannen vole l’engin (ce qui conduit ensuite le Doc à décider de la détruire), elle n’est jamais accaparée par un personnage maléfique. Contrairement à la plupart des films qui ne montrent les possibilités du voyage dans le temps que pour le vol et le crime.

Dans la comédie Bandits, Bandits, de Terry Gilliam le voyage dans le temps n’est possible que pour une bande de nains ayant volé la carte de l’«Etre Suprême» qui a créé le monde, et qui s’en servent pour voler les trésors de l’humanité dans toutes les époques. De même dans Timecop la possibilité du voyage dans tous les temps existe, mais elle est strictement régulée et en réalité détournée par un politicien véreux l'utilisant pour s’enrichir. Dans C'était demainde Nicholas Meyer, c’est carrément Jack l’éventreur qui vole la machine au pauvre écrivain de science-fiction H.G. Wells, pour aller continuer ses meurtres dans le San Francisco de la fin des années 70 dans un scénario tout aussi convaincant que les fabuleux effets spéciaux qui l’accompagnent:

 

Voyage dans le temps, progrès et anticipation

Le thème du voyage dans le temps dans la fiction est intrinsèquement lié aux notions de progrès et d’anticipation. Le voyage constitue un moyen pour le narrateur d’imaginer un monde futur et d’analyser les dérives ou les progrès possibles de l’humanité à travers les yeux du héros contemporain, proche du lecteur/spectateur. Ainsi dans son roman La Machine à explorer le temps, publié en 1895, le susmentionné H.G. Wells est le premier à imaginer une véritable machine permettant un voyage dans le temps, en l’occurrence en l’an 802.701. L’humanité est alors divisée entre deux espèces descendant de l’homme, l’une asexuée et enfantine vit à la surface de la terre et ne fait que jouer, l’autre travaille et vit sous la terre et ne supporte plus la lumière du jour. H.G. Wells livre en fait à travers son récit de l’an 802.701 un miroir déformant de la société victorienne et une critique acerbe des conditions sociales des ouvriers anglais à la fin du XIXe siècle.

Et de fait, les récits de voyage dans le temps sont un pendant du récit d’anticipation posant le plus souvent une vision angoissée, voire post-apocalyptique du futur. Dans La Planète des Singes, le rapport de force s’est inversé au profit des singes qui font preuve de la même cruauté que les hommes; dans L’Armée des douze singes, 90% de la population humaine a été éradiquée par un terrible virus; dans Terminator les machines ont pris le pouvoir et tuent méthodiquement tous les humains, dans Demolition Man, l’humanité a tellement voulu éradiquer toute forme de violence qu’elle en a détruit au passage tout contact humain comme l’illustre la scène de sexe mythique entre Sandra Bullock et Sylvester Stallone:

 

Aucune de ces anticipations du futur n’envisagent un progrès de l’humanité. Alors que dans Retour vers le futur II, Bob Gale et Robert Zemeckis proposent au contraire une vision du futur dans laquelle les machines, loin de tuer les humains, promènent le chien, les voitures et les skateboards volent, les baskets se lacent toutes seules et les vêtements sèchent automatiquement, les pizzas cuisent en deux secondes, les villes sont plus aérées: la place devant la mairie est un parking en 1985 mais devient un jardin avec un lac en 2015. Un futur qui –à part imaginer un certain Max Spielberg, descendant de Steven (qui a produit la trilogie) qui vient de sortir Les Dents de la Mer 19 en hologramme – est loin d’être inquiétant et  représente même tout ce dont rêve un gamin des années 80.

 

Nostalgie

Car comme toute vision du temps, les anticipations et représentations des diverses époques dans la trilogie sont avant tout un miroir des années 80 et fourmillent de référence à la pop culture américaine dans le même style que la référence ironique aux Dents de la mer dont le quatrième et mauvais volet (Jaws the revenge) était sorti en 1987.  Ainsi, dans Retour vers le futur I, Doc Brown demande à Marty qui est président en 1985 et s’esclaffe lorsque celui-ci répond que c’est Ronald Reagan qui est encore un acteur dans les années 50, puis Ronald Reagan sert aux cotés de Mickael Jackson à travers une télé en 2015 dans le «Cafe 80’s», un bar designé comme si on était encore dans les années 80 (car les gens en 2015 sont nostalgiques des années 80). Oui, Zemeckis avait prévu la vogue du vintage et de la nostalgie déclenchée par l'afflux de technologie.

 

De même dans Retours vers le futur I, on apprend que Chuck Berry a piqué la chanson «Johnny B. Good» à Marty qui la joue avec le groupe de son cousin imaginaire Marvin Berry & the Starlighters. (Cette péripétie est d’ailleurs une belle illustration du «paradoxe de l’écrivain»: si la chanson n’a pas été écrite mais que Marty l’apporte du futur, dans le monde mis en boucle la chanson n’a donc aucune réalité.)

Dans Retour vers le futur III, qui prend place au far west en 1885, Marty prend le pseudonyme de Clint Eastwood et utilise la même technique que lui dans Pour une poignée de dollars de Sergio Leone pour se protéger des balles de Buford Tannen:

 

C’est sans doute cet espoir de futur sinon radieux du moins ensoleillé et cool, mêlé à ces références permanentes à la pop culture américaine qui ont participé à la longévité de ce film puisqu’elles ont ainsi été relayées et réécrites par les générations suivantes.

L’overboard est devenu un quasi mythe trainant son lot de légendes urbaines. La dernière en date: une vidéo très sérieuse affirmant que l’overboard était arrivé avec en featuring Tony Hawk lui-même (je l’avoue j’y ai cru et j’étais très déçue en apprenant que c’était un hoax). La légende du skateboard s’est ensuite excusée pour cette mauvaise blague. On ne plaisante pas avec l’overboard.

Ce (vrai) 21 octobre 2015 est l’exemple flagrant de cette longévité et de cette réécriture permanente. Peu de films ont droit à un tel engouement pour leur anniversaire. Outre les perpétuelles listes de choses que le film a bien ou mal prédit sur 2015 et les marques s’en donnant à cœur joie pour ressortir tous les objets et décors du film, Universal a sorti un faux trailer de Jaws 19, Christopher Lloyd a tourné un clip qui laisse supposer que quelque chose d’autre va sortir (si ce n’est pas déjà fait à l’heure où vous lisez cet article), des pages Facebook sont dédiées à l’accueil de Doc et Marty, des cinés concerts sont organisés, un documentaire Back in time sort sur le film, dans lequel Steven Spielberg, affirme tout simplement: 

«Pour moi c’est indiscutablement le meilleur film jamais réalisé sur le voyage dans le temps»

Et que le présent ait rattrapé le futur n'y changera sans doute rien.

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