Le meilleur DJ du monde est une escroquerie artistique

Dimitri Vegas & Like Mike | Wikipedia Commons/Criss Alvarez.

Dimitri Vegas & Like Mike | Wikipedia Commons/Criss Alvarez.

Le désastre du classement de DJ Mag illustre le fossé entre l'EDM et la scène techno/house.

Au rayon des infos insolites de la semaine, vous avez peut-être vu passer ceci: le duo belge Dimitri Vegas & Like Mike a été élu meilleur DJ du monde, arrivant en tête du top 100 de DJ Mag.

Pour ceux qui ne connaissent pas, Dimitri Vegas & Like Mike, c'est ça. 


[note pour les Guignols qui veulent s'exporter à l'international: il y a sans doute de quoi remplacer la marionnette de David Guetta]

Les skills de DJ du duo belge sont effectivement impressionnants: le show pyrotechnique n'a pas à rougir face à la Cinéscénie du Puy du Fou et le flow au micro est digne des meilleurs speakers de la Jupiler League. Voici donc l'état de la musique électronique en 2015. 

En apparence. Car dans le monde de la musique, le classement de DJ Mag est aussi controversé que ses illustres tauliers: Hardwell (2e), Martin Garrix (3e), David Guetta (6e), Avicii (7e) ou Skrillex (9e). Il est pourtant devenu déterminant pour établir la hiérarchie de la profession, dans une industrie où les cachets peuvent se négocier plusieurs centaines de milliers d'euros.

Basé sur un vote du public sur Internet, le classement relève davantage d'une bataille de l'attention, où la puissance se mesure en nombre de fans Facebook. Dimitri Vegas & Like Mike ont mené une véritable campagne pour obtenir cette première place, mobilisant l'équipe de football de Belgique et menant une guérilla marketing dans les grands festivals.

Au-delà de cette bataille absurde entre mastodontes de l'industrie, ce qui frappe, c'est l'absence quasi totale de DJs ayant une vraie crédibilité artistique dans ce classement, alors que la scène techno et house vit quelques unes de ses plus belles années. Mis à part le cas particulier Daft Punk (69e), on retrouve juste deux légendes de la scène techno, dont personne ne comprend ce qu'ils font dans cette galère: Richie Hawtin (51e) et Carl Cox (63e).

Carl Cox est pourtant un ancien détenteur du titre de meilleur DJ du monde, qu'il a obtenu par deux fois en 1996 et 1997. Mais, entre temps, le paysage de la musique électronique a complètement muté. Depuis quatre ou cinq ans, il s'est scindé en deux camps irréconciliables: l'«EDM», qui a complètement pris le pouvoir sur ce top 100, et la scène techno et house, que certains commencent à appeler, par opposition, l'«underground».

Cette scène –si «underground» qu'elle a réuni 50.000 personnes à Paris pour le Weather Festival– serait plutôt représentée dans le top 100 de Resident Advisor, dominé en 2014 par Dixon, Tale of Us, Âme et Seth Troxler. Les fans de techno et house vouent une haine féroce à l'EDM, le cousin génant qui a pris aujourd'hui toute la place.

Le club contre le plein air

EDM est l'acronyme d'Electronic Dance Music. Le mot existe depuis des dizaines d'années mais son sens actuel est une métonymie: l'EDM désigne aujourd'hui uniquement la fraction commerciale de la scène électronique. Une nouvelle génération de DJs qui a grandi dans le sillon de David Guetta ou Tiësto et qui ont fait rentrer les musiques électroniques dans les stades ou d'immenses festivals.

La capitale
de la scène «underground»
est Berlin, celle de l'EDM est Las Vegas

La scène techno et house est une culture du club. L'EDM relève plus d'une culture du plein air, où la musique est le prétexte à d'immenses rassemblements. Le festival Tomorrowland, en Belgique, a réuni cette année 150.000 personnes venues de plus de 50 pays dans le monde, malgré un coût moyen de 250 euros la journée.

La capitale de la scène «underground» est Berlin, celle de l'EDM est Las Vegas, ce qui permet de mesurer le gouffre culturel entre ces deux scènes. Exemple typique: alors que dans les clubs berlinois, toute photo est interdite, l'EDM est un spectacle pyrotechnique qui trouve son prolongement dans la forêt de smartphones dressés vers la scène.

Sur un plan musical, l'EDM, c'est aussi Las Vegas, comme le dénonce le respecté DJ berlinois Oliver Koletzki:

«L'EDM n'est qu'un gros spectacle [...] La musique n'est constituée que de breaks et tout se concentre sur les drops. Ce qui m'énerve le plus, c'est tout le cirque que les DJs font autour: lancer de gâteaux à la crème, de bombes à confettis et feux d'artifice. [...] Je trouve ça gonflé d'appeler cela Electronic Dance Music. En Allemagne, nous avons développé des sous-genres depuis des dizaines d'années, house, techno ou dubstep, qu'on rassemble dans la musique électronique. Mais l'EDM n'a rien à voir là-dedans. La scène EDM ne sait pas à quel point on a dû se battre ici en Allemagne pour imposer la house et la techno. [...] L'électro a toujours été révolutionnaire, l'EDM n'est que commerciale»

Le trio comique américain The Lonely Island a très bien résumé ces grosses ficelles scéniques de l'EDM.


Si David Guetta a largement contribué au développement de l'EDM, la France reste relativement épargnée par le phénomène. L'Electronic Dance Music est surtout implantée dans deux foyers principaux, les Etats-Unis et l'Europe du Nord (Belgique, Pays-Bas, Suède). L'ensemble de l'industrie représente maintenant 6,2 milliards de dollars par an.

Produit du contexte économique de l'époque

L'EDM est aussi le produit du contexte économique de l'époque. Alors que les revenus de l'industrie de la musique sont passés des ventes de disques aux concerts, l'Electronic Dance Music est une pure musique de live. C'est de la musique post-albums, où seuls comptent quelques singles balancés sur YouTube, surtout destinés à faire gagner le DJ en notoriété pour faire exploser ses cachets live (300.000 euros la prestation d'une heure pour David Guetta et Hardwell à Tomorrowland).

Demande-t-on à un BDE d'école de commerce de marquer l'histoire?

Le DJ continue son travail de VRP de sa marque personnelle jusque sur scène, où il lâche à l'occasion les platines pour aller haranguer la foule en annonçant que son prochain single est dans les bacs la semaine prochaine.

De nombreuses voix s'élèvent aux Etats-Unis pour dénoncer une délirante bulle financière sur le point d'exploser. Le vétéran Fatboy Slim regarde l'évolution de sa musique avec beaucoup de tristesse, lui qui squattait MTV dans les années 90 avec des titres autrement plus crédibles:

«Ne vous y trompez pas: l'EDM va se crasher et brûler. C'est basé sur un système financier pyramidal. Le jour où cela rapportera moins d'argent, l'ensemble du château de cartes va s'effondrer.»

Le château de cartes montre déjà quelques signes d'épuisement. SFX, l'empire de l'EDM, qui possède les festivals Tomorrowland et Mysteryland, fondé par un vieux businessmann du rock qui n'y connait rien en électro, semble aujourd'hui au bord de la faillite.

Que restera-t-il de cette scène si elle venait à disparaître, comme le prédit Fatboy Slim? Pas grand chose, sans doute. Mais demande-t-on à un BDE d'école de commerce de marquer l'histoire? L'EDM est une musique de l'instant, une musique de l'expérience, qui a pour seul message «Put your hands up in the air» et qui ne prétend pas davantage.

«Beaucoup de choses ont changé»

Bien plus que le cousin indigne de la techno et de la house, l'EDM est plutôt l'équivalent pour les années 2010 de ce que fût la dance dans les années 90. L'EDM et la scène techno/house n'en gardent pas moins une certaine porosité. La nouvelle mode dans les festivals EDM est d'inviter des DJ désignés comme «underground»: Tomorrowland proposait cette année une scène avec Solomun, Jamie Jones ou Maceo Plex. Autre exemple de cette porosité, certains DJ EDM sont des anciens de la scène house qui ont troqué leur crédibilité contre des valises des billets. 

David Guetta en est l'exemple le plus symptomatique: capable dans les années 90 de produire des titres crédibles artistiquement, il a récemment surpris son monde en livrant un Essential Mix de très bonne facture à la BBC Radio 1. Comme un clin d'oeil à cette scène qu'il a trahie, il a fini son set par un titre de Laurent Garnier, le parrain de la techno française.

Les quelques paroles que prononce Guetta au début de son Essential Mix sonnent comme le plaidoyer d'un ancien soixante-huitard s'excusant d'être devenu grand patron:

«Ça a été un sacré boulot de me replonger dans mes vieux disques mais je l'ai fait. [...] Ça m'a rappelé des souvenirs incroyables du temps où j'ai commencé à jouer de la house en 1988. Depuis, beaucoup de choses ont changé. Mais mon coeur est toujours le même»

Au coeur pur du jeune David Guetta ont succédé les coeurs avec les doigts de ses fans. Oui, beaucoup de choses ont changé.

Unification en creux

L'EDM a au moins une vertu. Par la détestation unanime qu'elle suscite dans le milieu électro, elle contribue à unifier cette scène techno/house, dont les contours se dessinent en creux. Ce mécanisme de rejet d'une tendance «mainstream» a toujours existé dans les musiques électroniques, comme le montre un article passionnant écrit en 1995 par la sociologue de la culture club Sarah Thornton

En 1988, les premiers clubbeurs méprisaient bruyament ce qu'ils appelaient la chartpop disco (Pet Shop Boys, Kylie Minogue, Bananarama). Quelques années plus tard, on parlera de handbag house («house de sac à main») pour jauger cette musique un peu trop accessible aux nouveaux venus, qui débarquent sur le dancefloor avec leurs sacs à main. 

«Dans le monde du clubbing, il y a beaucoup moins de consensus autour de ce qui est "hip" que de ce qui ne l'est pas. Même si la plupart des clubbeurs et des raveurs caractérisent leur propre foule comme un mix de personnes, impossible à classifier, ils sont en général enclins à juger comme homogène une foule à laquelle ils n'appartiennent pas», écrit Sarah Thornton.

Pour ceux qui n'y connaissent rien, vous avez donc bouclé votre première leçon de musiques électroniques. Ce qui est nul, c'est l'EDM. Pour le reste, il n'y a aucun consensus.

Partager cet article