Monde

À Dresde, deux Allemagnes en guerre face aux réfugiés

Anaïs Renevier, mis à jour le 20.10.2015 à 18 h 17

Dans le berceau de Pegida, la tension est palpable entre partis d'extrême droite et habitants qui organisent la résistance.

Des manifestants anti-Pegida, le 19 octobre à Dresde. REUTERS/Fabrizio Bensch.

Des manifestants anti-Pegida, le 19 octobre à Dresde. REUTERS/Fabrizio Bensch.

Dresde (Allemagne)

Dans une zone industrielle du centre de Dresde, le campement, masqué par de grandes palissades, passerait presque inaperçu. Régulièrement, des réfugiés entrent ou sortent, laissant apercevoir par la grille entrouverte des rangées de tentes blanches. Les quelques gardes de sécurité municipaux en poste aux alentours sont à l'affût, empêchant les curieux d'approcher.

C'est sur le parking adjacent que Jens Baur choisit systématiquement de donner ses interviews. A son arrivée, les regards des vigiles ne sont plus seulement méfiants, ils deviennent mauvais. Et pour cause, l'homme n'est pas très apprécié ici. Le président régional du Parti national-démocrate (NPD) affiche une position claire. «Ces gens-là doivent partir, confie-t-il à quelques mètres de l'entrée. Ils n'ont pas les mêmes valeurs, pas la même morale. En leur présence, la criminalité augmente, nos femmes sont importunées et même violées. Ils nous envahissent, notre politique d'asile doit être modifiée.»

Un discours bien huilé, repris par tous les partis d'extrême droite de la région de la Saxe. Avec la crise des réfugiés en toile de fond, le NPD n'est pas le seul à durcir sa ligne, surtout à Dresde. La ville d'ex-Allemagne de l'Est est aussi le berceau du mouvement Pegida des «patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident». Né il y a un an, le parti ouvertement xénophobe rassemble plusieurs milliers de sympathisants lors de ses manifestations hebdomadaires dans le centre-ville. Le 19 octobre, veille du premier anniversaire du mouvement, ils étaient environ 20.000. Dans leur ligne de mire: les migrants et les politiciens. Lors de récentes manifestations, des mini-potences ont ainsi été exhibées, à l’effigie d'Angela Merkel et de son vice-chancelier Sigmar Gabriel.

«Bipolarisation importante de la population»

«Avec la question des réfugiés, des mouvements populistes et d'extrême droite comme l'AFD [le parti eurosceptique “Alternative pour l'Allemagne”, ndlr] ou Pegida s'attirent de nouveaux sympathisants, tout en se radicalisant, explique Alexander Häusler, chercheur spécialisé dans les mouvements d'extrême droite. Le NPD ne jouit pas d'un tel succès car son passé lie trop le mouvement aux néonazis, les gens ont plus de mal à y adhérer publiquement.»

Les nouveaux partis n'hésitent pas à dénoncer la «mafia de l'asile», gagnant ainsi des voix supplémentaires, alors que les craintes des habitants face à l'afflux des réfugiés grandissent. Selon un sondage récent, 51% des Allemands se disent inquiets, un chiffre qui grimpe à 59% dans les régions d'ex-RDA. «Cela va peser dans la vie politique des prochains mois, reprend Alexander Häusler. En ce moment, nous assistons à une bipolarisation importante de la population, avec d'un côté les “Bienvenue aux réfugiés”, de l'autre les “Stop aux demandeurs d'asile!”.»

Le pôle des «anti» est bien visible à Dresde et dans les alentours. Au premier semestre 2015, un cinquième des agressions contre les foyers pour réfugiés a eu lieu en Saxe, région qui représente environ 5% de la population allemande. Face à ce phénomène, des réunions d'information sur l'accueil des réfugiés sont organisées avec les habitants. Kassen Dietze, volontaire chez Caritas, se prête régulièrement à l'exercice:

«On essaie de parler à ceux qui sont réticents, mais certains sont bien trop hostiles et ne sont pas prêts à écouter. C'est devenu encore plus compliqué depuis que Pegida est présent, les gens sont plus décomplexés et n'hésitent pas à faire des commentaires racistes en public. Clairement, il y a un climat de haine dans la ville.»

Pour les «pro»-réfugiés, un bras de fer s'est engagé dans la ville, souvent par le biais de contre-manifestations –ils étaient ainsi plusieurs milliers le 19 octobre. Une stratégie qui n’est pourtant pas systématique. «Avant, on était tout le temps dans la rue, pour empêcher les nazis et racistes de manifester. Mais avec Pegida, c'est toutes les semaines! On a décidé d'arrêter de faire des contre-manifs à toutes les occasions, ça leur donne plus de visibilité et d'attention que ce qu'ils méritent», explique Silvio Lang, porte-parole de l'alliance «Dresden Nazifrei», fondée en 2009 quand Dresde a accueilli la plus grande marche néo-nazie de l'après-guerre. La ligne de conduite de l'alliance anti-nazie est claire:

«On ne discute pas avec eux, ils sont bornés. Et puis, discuter de l'arrivée des réfugiés, ce n'est pas utile non plus, le racisme était présent bien avant. Maintenant, il est juste plus visible, ce n'est plus un tabou, les gens disent clairement qu'ils sont contre les réfugiés, contre les étrangers, contre les musulmans... La xénophobie a toujours été là à Dresde, il y a toujours eu cette atmosphère très particulière ici.»

Impact de l'après-guerre

La xénophobie et l'islamophobie sont effectivement marquées, dans une région où à peine 2% de la population est musulmane. Pour Jochen Staadt, professeur à l'Université libre de Berlin, spécialisé dans l'histoire de la réunification de l'Allemagne, l'explication est historique:

«Actuellement, les partis d'extrême droite sont plus ancrés en ex-RDA qu'en ex-RFA. Mais ces tendances ne sont pas nouvelles. Après la Seconde Guerre mondiale, il a fallu intégrer 1,5 million de membres du NSDAP [le parti nazi, ndlr] dans la vie publique d'Allemagne de l'Est. Mais cela s'est fait dans le plus grand secret.»

Des manifestants de Pegida avec une potence à l'effigie de Sigmar Gabriel, le 12 octobre 2015.REUTERS/Hannibal Hanschke

Dans la période d'après-guerre, alors qu'à l'Ouest, les discussions sur le nazisme sont publiques et qu'un travail de mémoire est entamé dans les écoles, à l'Est, ce pan de l'histoire est passé sous silence. Les esprits sont encore marqués par les bombardements de février 1945 à Dresde, quand la ville a été détruite en quasi-totalité par les Alliés, poussant une partie de la population à l'aversion pour la dénazification. «Tout est resté non-dit, ancré en profondeur dans les mentalités. Encore plus en Saxe, car la région n'accueillait quasiment pas d'étrangers, continue Jochen Staadt. Dans les années 1960, dans toute la RDA, on comptait moins de 20.000 étrangers. Ensuite, des ouvriers sont venus sous contrat de pays socialistes comme le Vietnam, le Mozambique ou Cuba. Lors de la chute du Mur, leur nombre ne dépassait pas 100.000 [pour environ 16 millions d'habitants, ndlr]. Et pourtant, les actes racistes étaient légion, si l'on en croit les annales de la police.»

Depuis 2005, en Allemagne, les demandeurs d'asile sont répartis dans l'ensemble du pays selon un système de quotas, déterminé aux deux tiers par les revenus fiscaux des régions et au dernier tiers par leur nombre d'habitants. Avec ce système, la Saxe accueille près de 3% de l'ensemble des réfugiés en Allemagne, soit plusieurs milliers ces derniers mois.

L'ouverture de foyers pour réfugiés dans des zones résidentielles a été l'un des points les plus sensibles. A Heidenau, à quelques kilomètres de la ville, des manifestations devant le centre d'accueil des réfugiés ont mené fin août à trois jours d'affrontements entre casseurs d'extrême droite et policiers. Quelques jours plus tard, Angela Merkel, venue dénoncer les agressions xénophobes, y était accueillie sous les sifflets et les insultes de quelque 200 manifestants.

«Ce racisme est ancré dans leurs cercles familiaux depuis toujours»

Heidenau est une ville de banlieue plutôt coquette. La rue principale est bordée de petites maisons individuelles aux jardins bien entretenus. Les demandeurs d'asile sont installés à quelques centaines de mètres de là, dans un ancien magasin de bricolage. Encore aujourd'hui, la plupart d'entre eux ne s'éloignent pas du parking du magasin, à l'instar d'Hatem. Originaire d'Alep, il était sur place au moment des événements:

«Une fois, je suis allé en ville, je me suis fait accoster par des jeunes qui m'ont menacé avec des bouteilles de bière. Parfois, ils viennent même jusqu'au parking où on traîne. Il y a des gens très sympas ici, mais ceux-là me font peur. Dès que je peux, je demanderai à rejoindre Stuttgart, où vit une partie de ma famille.»

Sur le parking où il passe la plupart de son temps, il voit régulièrement des habitants qui apportent de la nourriture, ou viennent juste discuter avec les réfugiés. Peter est un habitué: ce retraité vient tous les jours. Il déplore l'attitude de ses voisins:

«Il n'y a pas que ceux qui sont violents, il y a aussi tous les autres, ceux qui ne font que parler. Mes voisins sont furieux que j'aille aider les réfugiés. Mais ce racisme est ancré dans leurs cercles familiaux depuis toujours, on ne peut rien y faire!»

Lors d'une manifestation anti-réfugiés à Heidenau, le 22 août 2015. REUTERS/Axel Schmidt.

Dans les pavillons proches du magasin de bricolage, les langues se délient facilement. Une jeune mère de famille explique qu'elle est allée protester fin août, jusqu'à ce que la situation dégénère. Familles et retraités viennent régulièrement grossir les rangs des manifestations d'extrême droite, cassant le cliché du jeune néo-nazi au crâne rasé.

Pour la jeune femme, c'était sa première fois dans la rue. Elle exprime son ras-le-bol: «Ils viennent et on leur donne un logement, l'électricité gratuite et même des machines à laver! L'Allemagne n'a pas les moyens!» A la question «Avez-vous vu dans quelles conditions ils vivent dans le foyer?», c'est son père qui prend la parole et coupe court à la discussion par ce dicton tenu de sa grand-mère: «Les mannequins noirs n'ont pas leur place en vitrine. C'est-à-dire, ils ne sont pas les bienvenus en Allemagne.»

Les manifestations contre les foyers de réfugiés sont monnaie courante dans la région. A Pappritz, banlieue résidentielle de Dresde, l'ouverture d'un foyer dans un hôtel désaffecté ne s'est pas faite sans tensions: agressions verbales, intrusion dans l'hôtel avec des chiens... Quelques mois après l'ouverture, le calme est revenu mais les stigmates restent. Sur la façade de l'hôtel, un «NON!» a été tagué à la bombe, résumant en un mot l'accueil qui leur était destiné. Dominique Boecking habite dans le quartier et a assisté aux premières réunions communales sur l'accueil des réfugiés:

«Les réactions de mes voisins m'ont choquée. Ils étaient agressifs, certains disaient que les réfugiés allaient égorger nos filles! Ca m'a amenée à une question que je me suis toujours posée: comment l'Allemagne a pu en arriver au nazisme? Je me suis dit que, si je ne faisais rien maintenant, peut-être qu'un jour je le regretterais.»

Elle crée alors avec d'autres habitants une association d'aide aux réfugiés qui dispense, entre autres, des cours de langue. Parmi les bénévoles, certains ont aussi la charge de discuter avec les voisins récalcitrants.

Comme dans le reste de l'Allemagne, ce genre d'initiatives a vu le jour partout en Saxe. Les associations craignent désormais que l'euphorie ne dure pas et que certains bénévoles se désintéressent de la cause. Mais à Dresde peut-être plus qu'ailleurs, les volontaires ne veulent pas baisser les bras. Car leur engagement, tant auprès des réfugiés que dans la rue, relève aussi de l'activisme politique: ils résistent ensemble à l'extrême droite. Pour Alexander Häusler, ce bras de fer n'a pas que des désavantages: «Avec ces tensions et ces récupérations politiques, le racisme est enfin exposé au grand jour. C'est aux politiques de faire quelque chose désormais.»

Anaïs Renevier
Anaïs Renevier (1 article)
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